112 méthodes d’Éveil : Le Tantra de la Reconnaissance de Soi

« Notre texte est la quintessence secrète de la connaissance expérimentale que l’Absolu a de lui-même » (David Dubois, Le Tantra de la Reconnaissance de Soi, Almora, 2015, p. 37).

Shiva (ou Bhairava) en compagnie de la déesse de l’énergie divine Śakti (« l’enseignement secret de Shiva »). Cette peinture illustre en fait Shiva qui confère la science mystique à sa propre énergie comme, par exemple, avec la méthode du cycle respiratoire.

Le confinement, en raison de la pandémie, aura permis certaines initiatives. Fin mars 2020, nous avons créé Ulluriaq.com pour tenter de combattre la morosité ambiante et de profiter de cette période cruciale pour favoriser une introspection spirituelle à la recherche de l’Éveil et d’une liberté spirituelle. Il est donc logique que nous présentions une démarche similaire qui a débuté quasiment en même temps, dès avril 2020, par un philosophe sanskritiste : David Dubois.

Crédit photo : David Dubois, 2020.

David Dubois est l’auteur de nombreux ouvrages appréciables car sans ses traductions en langue française, certains de ces textes en sanskrit resteraient inconnus ou méconnus – quelques-uns étant traduits seulement en langues étrangères (comme par exemple son livre L’essence du yoga selon Vasishta (Almora, 2015) et son Anthologie du Shivaïsme du Cachemire (Almora, 2020). Pour ma part, j’ai apprécié ses livres L’hymne à la forme du Sans-Forme – Le Dakshinâmûrtistotra et son commentaire (traduit du sanskrit, Lulu, 2014), et La liberté de la Conscience d’Abhinavagupta (Almora, 2015).

Qu’a-t-il donc proposé pendant le confinement ? Il a proposé d’accompagner sur sa chaîne Youtube une relecture de son livre Le Tantra de la Reconnaissance de Soi. Une relecture inspirée car ce n’est pas « une version audio » qu’il présente, mais une réinterprétation, une retraduction et une réflexion sur chacun des 163 versets du Tantra pour 112 méthodes d’Éveil.

Voici le livre aux éditions Almora que David Dubois nous présente :

Ci-dessous la première vidéo qu’il a postée sur sa chaîne YouTube et qui démarre son cycle. Il y explique sa démarche par rapport à la tradition et expose son introduction.

Nous voyons le titre en sanskrit : « Vijñāna Bhairava Tantra« . Ce texte a été précédemment traduit à partir du sanskrit par Lilian Silburn en 1999 (sous le titre en français « La discrimination de la Réalité ultime »), bien que son livre édité par le Collège de France, Institut de Civilisation Indienne (E. de Boccard), soit épuisé. Il a aussi été traduit à partir du sanskrit par Pierre Feuga en 2007 sous le titre Cent douze méditations tantriques (Accarias), ouvrage également épuisé. En revanche, le livre de Pierre Feuga, Tantrisme : Doctrine, pratique, art, rituel est toujours disponible aux éditions Dangles, 2010. Il existe d’autres traductions en français, mais à partir de l’anglais, non pas directement du sanskrit.

Pour ceux qui ne découvrent que maintenant ce livre et sa chaîne YouTube, il est encore temps de suivre en continu ses commentaires et ses traductions car il n’a pas encore achevé, au jour d’aujourd’hui, la présentation audiovisuelle des versets du Tantra. En effet, comme nous pouvons le voir ci-dessous, il en est au 98e verset en ce 18 juin et il y en a 163 au total.

Il introduit chaque verset par un chant (une « invocation de bon augure »), puis la lecture en sanskrit, avant de se lancer dans la traduction. Il médite sans doute avant car nous ressentons un véritable lâcher-prise avant qu’il ne prenne le chant et la parole, ainsi qu’un silence mesuré entre chaque énonciation. Bref, une démarche authentique, qui se veut rigoureuse dans la traduction, bien que toutefois paradoxale puisqu’il ne cache pas que ce texte soit à contre-exemple de la tradition. En effet, dans la première et seconde vidéos, il déclare : « ce tantrisme est à l’opposé du tantrisme » puisqu’il va « à contre-courant ». Ce texte s’inscrit néanmoins dans le Shivaïsme du Cachemire (dont David Dubois s’est fait le spécialiste à travers plusieurs ouvrages), bien qu’il nuance et qu’il affine : « En réalité, il s’agit d’un courant śakta, centré sur Śakti, le ‘pouvoir’ ou la ‘puissance’ du dieu Śiva » (David Dubois, Le Tantra de la Reconnaissance de Soi, Almora, 2015, p.11). Aspect corroboré par Pierre Feuga pour qui le tantrisme se définirait plutôt comme « shâktisme » (Pierre Feuga, Tantrisme, Dangles, 2010, p. 9).

Présentation du Vijñāna Bhairava Tantra

Ce « livre » ou texte sacré a été transmis oralement par les siddhas (sages hindous « accomplis ») et fait partie des plus anciens tantras ou Agama connus de l’école Shivaïte. Mais qu’est-ce qu’un « tantra » ? Ce mot sanskrit est construit sur la racine « Tan » qui signifie « fil », « tissu », « trame » sans doute parce que les textes étaient écrits initialement sur des parchemins, donc tissés. Mais l’idée est aussi de signifier que tous les tantras appartiennent à la même « trame », unie sur un même fond de vérité éternelle.

« Il s’agit d’un véritable catalogue de méthodes et d’expériences spirituelles (…). On tombe aussi sur une collection d’invitations à l’expérience dans des circonstances étonnantes, voire anti-spirituelles : colère, surprise, égoïsme, éternuement, bâillement, panique et autres situations de stress extrême » (David Dubois, Le Tantra de la Reconnaissance de Soi, op. cit., pp. 9-10).

« En fait, il synthétise toutes les techniques traditionnelles de la mystique indienne : souffle, kundalini, mantra, tantrisme sexuel, bhakti, etc., et décrit les formes les plus variées de la concentration » (Lilian Silburn, Le Vijñāna Bhairava, E. de Boccard, Paris, 1999, p. 10).

« Les 112 voies d’accès vers l’infini vont des méditations les plus âprement métaphysiques à des actes aussi triviaux que l’éternuement, en incluant avec une belle équanimité toutes les émotions de l’existence, depuis la joie de retrouver à l’improviste une personne aimée, jusqu’à la panique sur un champ de bataille, toutes les techniques traditionnelles indiennes (prânâyâma, mantra, mudrâ), mais transposées ici et recréées avec une fraicheur et une acuité saisissantes » (Pierre Feuga, Cent douze méditations tantriques, Accarias L’Originel, Paris, 1988, p. 24).

Étant donné que sur ulluriaq.com, nous nous ouvrons à toutes les spiritualités, cette diversité des approches n’est pas pour nous déplaire, bien au contraire. Nous pensons que la richesse des voies favorise l’éveil spirituel à une plus large échelle car nous ne sommes pas tous, en tant que chercheurs occidentaux, ancrés dans une religion ou une tradition. De plus, beaucoup conservent le préjugé que l’éveil spirituel ne peut être que long, laborieux, voire ésotérique (au sens littéral de « caché », donc hermétique). Or si préjugé il y a, réalité s’ensuit. Mais justement, ce Tantra dément l’idée d’un éveil forcément long, difficile, laborieux (bien qu’il confirme l’aspect secret par son sous-titre : « Enseignement secret de Śiva » : śivopaniṣat). Les voies sont innombrables telles les parois d’une montagne. Certains voies sont ardues, d’autres, bien plus aisées.

« Notre tantra ne croit pas à une méthode exclusive pour s’affranchir de ces cages en forme de religion. Il propose un catalogue dans lequel chacun trouvera son éveil » (David Dubois, Le Tantra de la Reconnaissance de Soi, op. cit., p. 10).

Bien entendu, ces 112 méthodes sont portées par un même esprit comme des variations sur un thème unique, ce qui les rend encore plus accessibles si nous en saisissons l’unité ou le fond. David Dubois concède cela car nous pourrions croire qu’on nous expose parfois des voies d’éveil assez similaires. Pourtant, les auteurs de cette compilation ne se sont pas embarrassés ni des sources traditionnelles (hindoues, voire bouddhistes), ni des thématiques abordées, ayant sans doute la ferme conviction que l’essence de la Vérité est Une, quelle que soit le temps et l’espace. Ainsi, « nous verrons (…) que l’on trouve dans notre tantra des « techniques » de toutes provenances, de toutes les religions de l’Inde » (Idem, p. 14). Il s’agit, de ce fait, d’un syncrétisme, mais sur des bases traditionnelles et un même vaste territoire : l’Inde.

En philosophe, David Dubois mentionne des tentatives de réordonnancement des tantras. Par exemple « le schéma des ‘trois méthodes’ propres à Abhivanagupta, le plus grand maître śakta du Cachemire » (p. 14) avec notamment les thèmes du vide et de la félicité.

Personnellement, je pense que les compilateurs de ce tantra étaient au-delà d’une approche intellectuelle, au-delà d’une vision « historiciste » des textes. Pour beaucoup d’hindous, la sagesse est éternelle, donc intemporelle. Ainsi, tous les carcans que nous projetons sur les choses divisent, plutôt qu’ils rassemblent. Ils étaient donc cohérents avec eux-mêmes : une compilation n’a aucunement besoin d’obéir à des stéréotypes de pensées puisque les formes sont faites pour être transgressées… Car oui, il y a transgression, cela est manifeste, dans cette approche décomplexée de l’éveil spirituel. Si la Mâyâ existe avec ses formes illusoires, trompeuses, pourquoi y obéir ? On peut donc comprendre l’esprit des compilateurs. Mais on peut comprendre aussi l’approche philosophique qui aime restaurer de l’ordre, de la structure dans un apparent chaos.

Sur ulluriaq.com, nous avons fréquemment instauré un dialogue entre bouddhisme et hindouisme (l’un ayant puisé à la source de l’autre). Or, ce tantra, lui aussi, transgresse les étiquettes :

« La conscience ne se réduit pas à ce qu’en dit le bouddhisme, mais le bouddhisme, bien compris, est aussi une voie vers la conscience puisque toute pensée est, au fond, une forme de conscience de soi. C’est sans doute pourquoi le bouddhisme est une source d’inspiration plus importante que les autres pour notre tantra. En effet, le bouddhisme partage avec le non-dualisme śakta, une attitude pragmatique. (…) Malgré leur rivalité qui ne s’est jamais démentie, śivaïsme et bouddhisme se sont fécondés mutuellement sur tous les plans, jusqu’à l’extinction du bouddhisme en Inde vers le XVIIe siècle » (Idem, p. 18).

« Avec d’autres, j’ai toujours été frappé par les convergences entre les yogas décrits dans le Vijñāna Bhairava Tantra et l’enseignement de la Mahâmudrâ, un système de méditation bouddhiste devenu célèbre au Tibet, et dont Milarépa fut l’un des hérauts » (Idem, p. 28).

David Dubois nous contextualise ce tantra historiquement et c’est une aventure fascinante. Son introduction visiblement bien documentée comprend 43 pages dont cinq sur les choix propres à la traduction. Nous constatons qu’à partir du sanskrit, il existe une grande souplesse d’interprétation et de traduction, et qu’il faut composer des phrases, là où à l’origine, il n’y aucune virgule entre les mots, aucune ponctuation. On comprend dès lors, à quel point les traductions faites à partir de l’anglais conservent finalement un parti pris et qu’il est certainement plus judicieux de traduire à partir des diverses possibilités du sanskrit.

Concilier ainsi un livre (dont le texte d’origine est très concis) avec des vidéos associées qui ne sont pas redondantes, mais complémentaires, verset après verset, est une belle initiative de la part de David Dubois, un travail conséquent, une démarche louable. Avoir le livre entre les mains et son complément audiovisuel est certainement un marchepied de qualité pour entreprendre la démarche de l’Éveil. Ce n’est certainement pas un « luxe inutile » car le texte d’origine est vraiment laconique (il s’agissait de le protéger des « êtres dépourvus de tout scrupules » ; il était transmis de maîtres à disciples). Ainsi, à l’origine, ce texte s’adressait forcément à des initiés. Par conséquent, avoir des précisions suppplémentaires sur chaque verset est d’une aide précieuse.

Signalons qu’en plus du tantra proprement dit, son livre Le Tantra de la Reconnaissance de Soi associe en appendice, plusieurs « textes apparentés » (par des extraits et un poème).

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