Incarnation et but(s) de vie

La roue de « l’éternel retour » qui est dans nos mains (roue du Samsara)

Lorsque petit à petit, nous nous éveillons, par exemple en comprenant qu’une Expérience de Mort Imminente, ou bien une décorporation nous dévoilent que la vie terrestre n’est qu’une étape à l’échelle de l’âme, nous pouvons nous demander « pourquoi suis-je ici » ?

Nous comprenons aussi que l’égo – l’identité associée au corps physique – n’est qu’un rôle joué avec un début et une fin, tel un acteur qui a fini sa représentation lorsqu’il quitte la scène du monde.

« Pourquoi suis-je ici », l’acteur saura y répondre. Il a voulu incarner, représenter quelque chose qui, à ses yeux, avait ou a de la valeur. Sinon pourquoi perdre son temps à apprendre, à réciter, à répéter, à jouer, à « incarner » ? Tout ceci représente beaucoup d’énergie dépensée. Il en va de même pour nous tous. À nos yeux, il y a une nécessité d’être ce que nous sommes et de « jouer notre rôle ». Il se trouve que chacun a des talents, des prédispositions, des capacités dans l’infinité des richesses de l’Être. Mais il faut du temps, parfois, pour le découvrir, le comprendre, le cerner. Nos aptitudes, nos qualités donnent du sens à nos actions. Lorsqu’un acteur veut jouer un rôle, c’est souvent qu’il sent, qu’il sait ce qu’il peut apporter. Il veut se faire plaisir aussi. On oublie souvent la dimension « joie » dans notre but de vie. Pourquoi ?

Parce que, comme le dit Platon, l’âme oublie tout lors de son incarnation (Ménon, 81 c-d : sur la nécessité de la réminiscence – ainsi que d’autres dialogues, notamment avec Er de Pamphylie dans République, Livre X). Elle peut même oublier son rôle, son but, la raison de son choix d’exister ici et maintenant. Ce phénomène d’oubli des connaissances lors de la vie de l’âme a aussi été rapporté lors des Expériences de Mort Imminentes (EMI), notamment par le Dr Raymond Moody :

« Cela s’est produit, je crois, tout de suite après le passage en revue de ma vie passée. J’ai eu tout à coup la sensation de posséder la connaissance de toutes choses – de tout ce qui avait eu lieu depuis le commencement du monde et de tout ce qui allait avoir lieu indéfiniment. Il m’a semblé pendant une seconde que j’avais accès aux secrets de tous les temps, à la signification de l’univers, les étoiles, la lune, enfin, tout. Mais dès l’instant où j’ai choisi de revenir à la vie [terrestre], ce savoir m’a échappé et je n’en ai rien retenu. Quand j’ai pris la décision, je crois bien avoir été prévenue de ce que je ne conserverais pas la connaissance. (…) Et cette impression de savoir absolu a disparu dès que je suis retournée à mon corps » (Dr Raymond Moody, Lumières nouvelles sur la vie après la vie, Robert Laffont, Paris, 1978, pp. 46-47).

Cet oubli est une façon de se « réécrire » – tout en sachant que nos acquis (emmagasinés de vie en vie) sont bien réels et sous-jacents à tout ce que nous faisons. Nous nous ouvrons ainsi à l’inédit. Cet inédit offre la garantie de L’INTÉRÊT RÉEL DE VIVRE CETTE VIE PRÉSENTE. C’est le vrai sens de L’AVENTURE. L’âme s’aventure, prend un risque, « tente le coup ». Si tout était déjà joué d’avance, à quoi bon ? Il n’y aurait plus d’enjeu. Si « les grandes lignes » sont sans doute écrites et prévisibles, chaque action entraînant des conséquences, il n’en demeure pas moins que notre libre arbitre permet de faire des choix. Or nos choix peuvent faire toute la différence.

Ulluriaq.com ne défend aucune spiritualité en particulier. Pourquoi voudrions-nous défendre « quatre murs » ? Les façons de nous libérer sont multiples, innombrables. Et cette attitude nous empêche de dire « la Vérité est ici et nulle part ailleurs ». Plus nous mettrons de frontières en notre esprit, et plus nous les vivrons car NOUS CRÉONS EN PERMANENCE NOS TERRAINS D’EXPÉRIMENTATIONS. En venant sur Terre, nous avons délimité un espace de vie. Et nous œuvrons dans cet espace ensuite. Mentalement, c’est la même chose : si nous nous disons « moi, je suis comme ceci et pas comme cela », nous avons construit la limite de notre personnage. Mais cette croyance n’est qu’un jeu, un conditionnement. Tout comme l’acteur qui a posé ses repères au sol sur la scène.

Plus nous nous conditionnons et plus difficile est notre sentiment de liberté. Parvenu à un certain point, cela devient même éprouvant. Néanmoins, pour un artiste, les limites sont des défis intéressants car elles restreignent les choix infinis de la création. Dans un choix restreint, les décisions sont souvent les bonnes et l’art produit en acquiert de la valeur. Le public comprend cela et le respecte : dans un cadre restreint de choix, l’artiste s’est adapté de cette façon. L’action, ainsi, devient de moins en moins « gratuite ». Elle devient « réponse adaptée » et l’œuvre d’art est jugée intéressante car pertinente.

Notre but d’incarnation est souvent d’apporter une « réponse adaptée« . Elle est adaptée car elle est créée par ce que nous sommes avec nos aptitudes, nos qualités, notre valeur. Elle est adaptée à une époque, un contexte, un problème, une société, peu importe. Nous sommes comme cet acteur qui sait jouer son rôle du mieux dont il est capable.

Chaque individu sur Terre incarne un rôle, qu’il en soit conscient ou pas. Ceci est valable pour toute planète habitée. Mais il y a une différence certaine entre ceux qui sont conscients de jouer un rôle – avec un début et une fin – et ceux qui jouent leur rôle en étant si confus qu’ils se sentent égarés. Ils seraient comme des figurants sur la scène sans comprendre ce qu’ils font exactement. Sans doute passent-ils à côté de quelque chose… du but de leur vie. Les planètes évoluées sont les endroits où les âmes savent ce qu’elles font – raison pour laquelle elles coopèrent harmonieusement dans des buts utiles à l’intérêt de chacun. Chacun sait qu’il a une place utile, chacun est responsable. Et la vie peut être belle car l’harmonie est recherchée et maintenue. La violence devient une réponse stupide car inadaptée, « un aveuglement de l’âme ».

En revanche, sur les planètes « jeunes », tout est possible, le meilleur comme le pire. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus d’enjeux à défendre. Il y en a au contraire beaucoup, par exemple, favoriser l’éveil spirituel des gens, contribuer au respect de la nature ou l’environnement, faire en sorte qu’il y ait moins d’injustices, moins d’abus, etc. Certains travaillent pour créer du désordre, du chaos, d’autres travaillent pour recréer de l’ordre, de l’harmonie, de la beauté, de l’épanouissement. Ces lieux de vie sont évidemment plus laborieux, plus difficiles, plus pénibles car il n’y a pas d’éveil collectif pour que chacun travaille à un but commun, dans la paix, la volonté, l’engagement, la compréhension. Des enjeux, nous pouvons en trouver partout. L’Être est Vie : l’Être est utile, l’Être est solution – le début et la fin de toute chose, l’alpha et l’omega. Il est d’autant plus utile quand les égos n’ont plus conscience de leur origine commune. Si l’on parle d' »éveil », c’est parce que la plupart vivent endormis. La mort constitue alors une espèce d’éveil pour eux. Avant qu’ils se réendorment dans d’autres vies incarnées. D’une certaine façon, les endormis vivent comme des ombres, au lieu de rayonner en partageant tout ce qu’ils peuvent faire pour améliorer un contexte de vie. Le monde est ce que nous en faisons, tous, collectivement.

Dans cet Amour infini qui rayonne dans l’Être, il n’y a pas de « sotte incarnation » – comme l’on dit qu’il n’y a pas « de sot métier ». Lorsque Jésus dit porter autant, voire plus d’intérêt à la centième brebis égaré, plutôt qu’aux 99 autres retrouvées, c’est qu’il y a du sens – un rôle à jouer – envers celui qui souffre et se sent perdu.

Logion 107

« Jésus a dit : Le Royaume est comparable à un berger qui avait cent moutons. L’en d’entre eux, le plus gros, disparut. Il laissa les quatre-vingt-dix-neuf, il chercha l’un jusqu’à ce qui l’eut trouvé. Après l’épreuve, il dit au mouton : ‘Je te veux plus que les quatre-vingt-dix-neuf’« . (Évangile selon Thomas, Dervy, 1994, p. 69).

Le Bouddha a des propos similaires au nom de la compassion (c’est-à-dire ne pas penser qu’à sa seule délivrance ou béatitude). En fait, c’est devenu une tradition pour les bouddhas, en général, c’est-à-dire les « éveillés ».

« Dans le bouddhisme, surtout dans la tradition mahayana, on enseigne que le bien suprême est d’aider les autres êtres vivants. C’est ce qu’illustre le bodhisattva, personne qui s’efforce d’atteindre l’état du pur et parfait éveil pour le bien de tous les êtres sensibles. De nombreux écrits nous disent qu’un bodhisattva ne doit pas hésiter à employer n’importe quelle méthode permettant d’adopter aux autres un bonheur relatif ou ultime » (Jamgon Mipham, Le MO de Manjushri, IFS, Bruxelles, 2014, p. 9).

« Tu as, pour toi, éteins le feu des émotions négatives, mais les mondes brûlent dans les flammes de l’erreur. Rappelle-toi ton vœu fondamental, celui de sauver tous les êtres, et permets-leur de cultiver les causes de leur progressions vers la Liberté ! » (Soûtra des Dix Terres : Dashabhûmika, Fayard, 2004, p. 178).

« Hallucinés, ballotés, égarés sans espoir de retour, les êtres sont trop misérables : je dois les sauver tous ! » (Idem, p. 120).

Nous incarner revient À JOUER UN RÔLE EN SOCIÉTÉ. De toute façon, tous nous jouons un rôle dès que nous agissons, et tous nous exerçons une influence autour de nous. Mais il y a ceux qui savent ce qu’ils font et le font du mieux qu’ils peuvent, et les autres.

« Incarnation » signifie au niveau de l’étymologie latine (in carnatio), « entrer dans la chair » du corps physique, donc dans une dimension corporelle avec un contexte spatio-temporel choisi. Mais cela signifie aussi « prendre un rôle », « prendre un je », un « égo », adopter « une histoire » familiale, sociale, historique. Nous incarner revient à nous insérer dans une trame : À Y PRENDRE PART. Prendre part à une histoire, prendre part au monde, c’est en soi, quelque chose de noble, d’utile, d’important. Si tout est interdépendant, chacun d’entre-nous est UN MAILLON de cette chaîne.

La société matérialiste tente de nous faire croire que nous ne sommes que des numéros, des unités remplaçables, ce qui génère beaucoup d’indifférence les uns envers les autres. Si nous nous plaçons dans le registre de l’art, nous voyons que les artistes sont irremplaçables : chacun a montré et démontre une personnalité, un style, un génie particulier. On ne remplace pas un grand artiste. On le célèbre, voire on le redécouvre à sa juste valeur avec le temps. Il en va de même des génies scientifiques qui ont apporté une importante contribution par leurs intuitions, leurs découvertes ou leurs démonstrations. Il en va de même des grands maîtres en spiritualité dont certains ont fait des synthèses constructives, ou bien des analyses, voire ont éclairé sous un nouveau jour certaines sagesses. En fait, si nous pouvions croire en nous-mêmes, nous donnerions le meilleur de nous-mêmes quel que soit le domaine d’activité utile à la société.

Ceci démontre que l’égo « n’est pas une tare ». L’égo n’est pas une tare de l’Être. Aucun être ne peut s’incarner sans avoir un égo. Si « le Tout » se fait « je », c’est que cela a du sens – pour une raison ou pour une autre. Le problème n’est pas l’égo en soi, c’est l’égo retranché de la conscience globale de sa source, sa provenance, autrement dit, l’égo inconscient ou ignorant.

Nous avons donc tous un rôle à jouer et cette incarnation présente PEUT AVOIR UN SENS. Quel sens ? Celui d’être utile selon nos prédispositions, nos capacités, nos aptitudes, nos inclinations. L’égo n’est pas à considérer comme étant « le mal ». Seuls l’ignorance, l’aveuglement, l’entêtement sont des maux. Si nous décrétons que l’égo est mauvais en soi, alors cela revient à nier NOTRE RÔLE À JOUER DANS CETTE VIE PRÉSENTE. Cela devient insensé. On ne peut réaliser l’Être en niant son être. La feuille de l’arbre n’a pas besoin de se nier pour reconnaître la réalité de l’arbre. Elle en fait partie, comme les autres feuilles.

La société matérialiste nie notre importance en tant qu’individu, la spiritualité ne doit pas nier notre rôle singulier. Si nous passons notre temps à nous nier, à quoi sert donc cette vie présente ?

Cependant, s’incarner ne doit pas devenir « s’oublier dans la matière » : s’oublier dans un corps de chair, dans un plan physique matériel avec des obsessions de possessions matérielles. S’incarner ne doit pas sombrer dans une sorte d’esclavage ou de dépendance. Un bon acteur doit rester libre de ses rôles et ne pas se confondre avec eux. Ou alors il sombre dans une pathologie, une fantasmagorie. C’est la fantasmagorie de l’égo qui est dangereuse. Car sa fantasmagorie est comparable à un songe : il est faux, n’a pas de réalité autre qu’apparente.

Nous le voyons : tout se joue dans la conscience. Sommes-nous conscients de ce que nous faisons ? de pourquoi nous agissons ainsi ? Sommes-nous conscients de ce que nous sommes ? Sommes-nous conscients des buts sains et altruistes qui sont nécessaires à chacun et importants à accomplir ? Car être éveillé, ce n’est pas laisser la destruction et la souffrance opérer devant nos yeux distraits. Ce n’est pas le repli, la retraite, la fuite, la lâcheté. Et c’est justement ce qu’enseignent certains bouddhistes vis-à-vis de Shambhala et du statut de « guerrier » : celui qui a le courage d’exister DANS LE MONDE, d’incarner sa force intérieure. Non de fuir, de ne pas porter assistance aux âmes en détresse. Ce qui revient à assumer notre éveil spirituel. On ne peut plus se comporter comme quelqu’un d’endormi. Il y a une différence entre l’ignorant et l’éveillé, non de nature (l’un et l’autre partagent la même essence spirituelle), mais de comportement et de motivation. Une incarnation : un rôle à jouer. Pourquoi les bouddhas (au sens d' »éveillés ») reviendraient-ils s’il n’y avait aucun rôle à jouer ?

Ainsi, partout où il y a des enjeux, il peut y avoir des buts à atteindre, des valeurs à défendre, des rôles à jouer. Cela ne dérange pas l’Être qui est éternellement empli de lui-même. Mais cela donne du sens à notre liberté d’être. À quoi sert une liberté qui est non utilisée ? Nous pouvons ne pas l’utiliser. Nous pouvons l’utiliser. Nous pouvons la mettre en œuvre. Autant d’âmes incarnées, autant d’expressions de cette liberté fondamentale.

La spiritualité intervient de façon impérieuse lorsque nous transformons cette liberté d’être, en servitude… Car nous croyons souvent être libres, alors qu’en fait nous répétons de vieux schémas, nous réglons d’anciens contentieux, voire nous en créons d’autres. Le discours sur le « karma » est une réflexion autour de ces schémas car notre liberté court le risque de se perdre en cours de route. Dans toute aventure, nous pouvons nous égarer. C’est l’épreuve du risque qui démontre la réalité de notre liberté. Heureusement, ces chaînes sont limitées dans le temps. Et le temps est très relatif… Une prise de conscience au bon moment et le cercle des cervitudes est rompu, la liberté retrouvée.

« Cette transmigration de vie en vie n’a de cesse que lorsque l’on comprend la véritable nature de l’esprit. Quand, grâce à la pratique méditative, le pratiquant stabilise sa reconnaissance de l’état naturel, il devient peu à peu capable d’y libérer toutes les émotions et toutes les traces karmiques jusqu’à leur épuisement. Il parvient alors à la libération et à l’Éveil, et toute l’illusion dans laquelle il se trouvait plongé, se dissipe tel un rêve nocture qui s’évanouit lors du réveil » (Philippe Cornu, L’astrologie tibétaine, Guy Trédaniel, Paris, 1999, p. 53).

Mais ce n’est pas l’égo qui se libère, de même qu’un personnage romanesque ne touche pas de droits d’auteur. Nous devons remonter à notre statut d’Auteur pour nous défaire des liens tissés par l’égo : ses désirs, ses aversions, c’est-à-dire ses fantasmes illusoires, ses chaînes. Il n’est guère plus difficile pour nous de retrouver notre vraie nature spirituelle, que pour un auteur de romans, de se distinguer de ses personnages, ou un acteur vis-à-vis de ses rôles. Car notre essence spirituelle est ce qui demeure en tout lieu, tout instant. Il s’agit en quelque sorte de « modifier la focale de l’Être » : le « grand angle » perçoit Tout, « le zoom » focalise sur son objet. Si nous conservons cette souplesse entre le Tout et la partie, nous redonnons de l’unité, de la cohérence, du sens à tout ce que nous faisons. Les feuilles participent à la santé de l’arbre dans une même sève. Il y a une saison où les feuilles sont utiles. Et pour certains arbres, des saisons où elles s’en vont… Mais tout ceci est soumis à répétition, encore et encore. Nous devons comprendre ce processus puisqu’il est l’expression de notre liberté et de nos servitudes.

« Dans l’enseignement dzogchen, néanmoins, la condition relative n’est pas considérée comme erronée ou sans valeur. En sanskrit, on utilise le terme Samantabhadra, et en tibétain kuntuzangpo. Kuntu signifie « tout » et zangpo signifie « parfait ». Si vous avez la connaissance, tout est bien. Ainsi, rien n’est à rejeter, rien que vous puissiez considérer comme étant sans valeur. Même si c’est le Samsara, c’est très bien aussi. Le samsara ne présente aucun problème si vous avez véritablement la compréhension. Le samsara ne devient une cause de désolation et de problème que si vous êtes conditionné par les émotions et toutes autres choses » (Chögyal Namkhai Norbu, Enseignements dzogchen, Almora, Paris, 2013, p. 68).

Le meilleur moment pour pratiquer un voyage astral

Nous rappelons que nous n’utilisons pas l’expression « voyage astral » dans le sens d’une sortie hors du corps dans un plan de conscience en particulier, mais au sens générique – le latin aster (étymologie du mot « astral ») signifiant « étoile » en relation avec l’éclat lumineux propre aux divers plans d’existence. « Ulluriaq » signifie « étoile » dans la langue inuit inuktitut et nous nous en servons également comme d’un symbole dans ce blog.

La pratique du voyage astral comporte de nombreux malentendus en raison de notre mental qui aime catégoriser strictement les mots et les concepts auxquels ils renvoient. Il existe beaucoup de publications sur le sujet, mais la grande majorité reproduit le même discours, le même contenu, les mêmes techniques et les mêmes stéréotypes. Ce n’est pas que leur contenu soit faux, mais ayant pour la plupart la même approche, cela n’aide pas tous les candidats à cette expérience.

Bien sûr, « le meilleur moment » est une notion très relative car quelqu’un qui est très faible physiquement aura son meilleur moment en relation avec sa condition physiologique. Idem pour quelqu’un qui expérimente une Expérience de Mort Imminente. Ne généralisons donc pas. Contextualisons plutôt : vous êtes en bonne santé et ne faites pas face à un péril particulier qui vous projeterait hors de votre corps physique.

À présent, venons-en au malentendu. Qu’est-ce qu’un « voyage astral » ou « une sortie hors du corps » ? C’est une aventure INTERNE À LA CONSCIENCE, bien qu’externe au corps physique. Ce point est fondamental à comprendre : NOUS SOMMES LÀ OÙ SE SITUE NOTRE CONSCIENCE.

Pourquoi les yogis visualisent-t-ils le prana dans les chakras (vortex énergétique ou « roue » en sanskrit) et les nadis (canaux ou méridiens) ? Parce que l’endroit où la conscience se place est l’endroit où se focalise l’énergie.

Nous allons rapidement comprendre pourquoi ce point est fondamental. Dans la plupart des livres sur le sujet, l’attention est portée sur le corps physique. L’ATTENTION EST PORTÉE SUR LE CORPS PHYSIQUE. N’est-ce pas absurde ? N’est-ce pas absurde quand nous comprenons que là où la conscience se situe, là nous sommes appelés. Ainsi, toutes ces techniques sont en fait contre-productives car au lieu d’aller « au large du corps physique », nous ne cessons de nous « ancrer » là où notre conscience se localise : dans le corps physique. Si nous sommes dans un bateau et que nous voulons prendre le large, à quoi cela sert-il de nous cramponner aux amarres ? Il faudrait plutôt les larguer, non ?

Bien entendu, les auteurs de ces livres, après avoir proposé leurs protocoles de détente physique et d’exercices énergétiques, enchaînent sur autre chose. Certes. Mais du point de vue concret, que se passe-t-il ? Le pratiquant subit l’effet « ancrage » établi initialement. C’est donc assez maladroit car le but n’est pas de nous ancrer, mais de nous libérer de notre attache au corps physique.

Ensuite, il y a un autre désavantage à suivre une telle méthode : c’est que nous pouvons passer un temps fort long à détendre le corps physique, le mental, les tensions nerveuses, chasser les pensées parasites… Pour beaucoup, c’est sans succès. Il y a donc peu de gens qui parviennent à des réussites avec ces approches similaires les unes aux autres.

Beaucoup, en revanche, parviennent à d’excellents résultats non pas par des techniques de projections astrales… mais simplement par la méditation, le lâcher-prise, le vide mental. Pourquoi ont-ils plus de réussites ? Parce qu’ils n’effectuent aucun ancrage dans le corps physique. Ils court-circuitent le laborieux moment du « passage en revue » du corps physique ou énergétique. Mais aussi parce qu’ils sont dans un réel « lâcher-prise » d’intention, ce que ne favorisent pas non plus les techniques de projections astrales. Et cela fonctionne beaucoup mieux.

Ainsi, quel est le meilleur moment pour pratiquer ce type d’expérience ? Eh bien, il se situe juste après avoir dormi et cela pour au moins deux raisons :

  • Nous sommes bien rechargés et notre conscience pourra rester éveillée.
  • Notre corps physique est déjà détendu à 100%.

Nous profitons, de ce fait, de l’avantage du CONTEXTE. Nous en tirons profit. Pratiquer quand nous manquons de sommeil, nous fera basculer dans le domaine du rêve, le plus souvent.

En fait, pratiquer juste après avoir dormi, notamment la nuit quand tout est encore calme, silencieux autour de soi est réellement propice (les bruits ou les sollicitations peuvent mettre un terme brutal à nos voyages). Nos attaches avec le corps physique sont très diffuses. Le corps physique est déjà comme « gommé », en arrière-plan. Si nous n’y pensons pas, à ce corps physique, nous pouvons parvenir à vivre d’innombrables expériences spirituelles.

UNE AUTRE FAÇON DE DÉMONTRER CELA :

Quand nous sommes extériorisés, le seul fait de penser au corps physique, nous y ramène à la vitesse d’un clin d’œil.

La pensée, la conscience sont donc les outils de navigation. Mais ce sont surtout des « champs de présence ». Nous revenons à notre introduction : prenons garde à ces distinctions trop strictes du mental.

La conscience est non locale. Mais la pensée est une focale. Nous pouvons donc nous ancrer n’importe où et dans n’importe quoi.

Nous ne faisons pas de scission non plus entre « voyage astral » et « spiritualité ». Pourquoi ? Parce que nous voyageons autant à l’extérieur (du corps physique, voire du plan physique), qu’à l’intérieur de notre conscience et de l’Être considéré comme un grand Tout.

En réalité, nous existons toujours à l’intérieur du grand Tout, toujours dans l’Être et dans la conscience – mais sur ce plan physique, la puissance de fascination des objets sensibles et l’apparence que tout existe isolément parviennent facilement à nous le faire oublier. En revanche, dans les autres plans de conscience, nous nous découvrons avec une autre et meilleure sensibilité, une conscience quelque peu différente (plus étendue et plus profonde) et il devient de plus en plus évident que les distinctions conceptuelles, mentales, « extérieur » et « intérieur » sont des illusions, des apparences relatives.

Par conséquent, la formulation « sortie hors du corps » est quelque peu fausse… Fausse car un corps subtil prend le relais. Fausse car il demeure un peu de conscience dans le corps physique. Nous pourrions très bien réussir ce type d’expérience en ne considérant non plus « une sortie », mais « une entrée, une immersion ». Certains auteurs ont souligné à juste titre que ces voyages permettaient des introspections : NOUS NE QUITTONS JAMAIS NOTRE CONSCIENCE.

Si tout est en nous, si tout est dans le grand Tout, nous sommes au sein du Vivant – le vivant du grand Être.

« Sortir de son corps » est donc vrai et faux selon le point de vue adopté. Nous pouvons aller ailleurs et ne rien quitter pour autant. Nous avons toujours une petite qualité de conscience sous-jacente au corps physique et de toute façon le corps physique existe au sein du Grand Tout. Il n’y a aucune extériorité réelle…

Il est fort possible que des représentations mentales erronées soient la cause des échecs des pratiques en ce domaine, indépendamment de celle que nous avons déjà mentionnée ici.

La notion de « corps » est très relative

Une autre représentation mentale erronée est liée à la notion de « corps » – du moins si nous prenons pour référence le corps physique. La notion de « corps subtil » est très relative… à l’instar de l’eau, par exemple. La glace est un état de corps (solidifié). Le nuage est un état de corps (vaporeux). Il existe plusieurs états de conscience avec des corps subtils associés qui se caractérisent non pas d’après le corps physique, mais d’après l’état associé proprement dit. Parvenu à un certain état de conscience, le corps subtil n’a plus rien d’un corps.

« Le corps ultime est présent dépourvu de caractéristiques, comme l’espace. Le corps de félicité est présent dépourvu de forme mortelle, comme un arc-en-ciel. Le corps manifesté est présent sous des formes indéfinies et variées, comme le jeu des illusions » (Longchenpa, Anthologie du Dzogchen : Écrits sur la Grande Perfection, Almora, 2015, p. 526).

De la même façon, un corps vaporeux comme un nuage peut se vaporiser encore plus finement et devenir de moins en moins tangible, perceptible. La conscience peut donc être envoyée à distance et transcender la notion de « corps », soit de façon immanente (avoir plusieurs corps/points de vue en même temps), soit de façon transcendante (être sans corporéité). Si nous jugeons que seule la glace est l’état d’existence de l’eau puisqu’elle est tangible par sa dureté, nous n’aurons aucune considération pour ses autres états non moins réels. Or, le plan physique nous conditionne à considérer ainsi les choses… Si nous nous mettons dans ce niveau de réalité – le corps de glace – toute expérience relative à un corps gazeux devient insensée, inaccessible, incompréhensible, farfelue, etc. Ce que nous voulons exprimer est ceci : NOS REPRÉSENTATIONS MENTALES REPOSENT SUR DES CRITÈRES MAIS QUELS SONT CES CRITÈRES ?

Si nos critères sont « le corps de glace », c’est-à-dire le corps de matière physique tangible, nous aurons des attentes et des représentations mentales très spécifiques. Or, tout autre état NE POURRA PAS Y CORRESPONDRE.

Autrement dit : NOS ATTENTES, NOS REPRÉSENTATIONS MENTALES NOUS CONDITIONNENT.

Voilà pourquoi le méditant avec son total lâcher-prise lors de sa méditation réussit mieux que celui qui ne juge que par ses livres de projections ou sorties astrales. Il existe même des états spirituels où « vouloir voir » interdit la vision comme si la volonté cassait immédiatement l’expérience en cours. Sans doute parce que ce vouloir est un vouloir de l’égo et que l’égo est hors de portée de certains plans d’existence. L’égo devient la limite. Aussi sûrement que le corps de glace ne peut pas voler au-dessus de la cime des arbres. Nous sommes comparables à ce corps de glace qui ne comprend pas pourquoi il ne peut pas être libre comme un nuage. L’approche est faussée. Le conditionnement est trop fort. Il faut prendre conscience de cela.

« Pour l’appréhension de la vérité de l’identité des objets, regardez comme ils changent pendant les quatre saisons. (…) Pour l’ignorance de la non-dualité, regardez l’eau et la glace » (Longchenpa, Anthologie du Dzogchen : Écrits sur la Grande Perfection, op. cit., p. 232).

Nous en venons, de ce fait, à la troisième raison de pratiquer après le sommeil :

  • Nous sommes déjà grandement déconditionnés mentalement

Le lâcher-prise propre aux rêves est déjà une échappée hors de l’égo et cela peut nous être très bénéfique. Nous bénéficions à ce moment là d’une décrispation mentale de l’égo. Nous sommes plus ouverts, donc plus réceptifs, pour des expériences non réduites aux catégories du mental.

Conclusion

Nous sommes des champions pour rendre compliquées les choses simples. Mais cela est causé par notre mental qui, évoluant, complexifie les notions, les concepts, les nuances. C’est un outil formidable pour le monde matériel, particulièrement adapté à cette condition d’existence, mais il est très handicapant pour les mondes supérieurs qui transcendent les dualités. L’Unité ne peut pas être atteinte au sein de nos clivages et de nos divisions. Un enfant, par exemple, réussit souvent ces excursions de l’esprit sans se poser de questions.

Cela n’est pas un hasard si Jésus enseignait l’intérêt de redevenir simple et authentique comme un enfant, aussi transparent et spontané : l’enfant ne met pas d’écrans, d’obstacles entre ce qui est et ce qu’il est. Du moins quand il est encore jeune, encore peu formaté, innocent.

Bref, il nous faut désapprendre. Cette pratique est moins « une complication de l’esprit » qu’il faudrait apprendre, qu’un état de transparence et d’unité entre l’Un qui est, et le reflet individuel que nous sommes. Désapprendre, cela signifie défaire l’égo (qui retient tout à lui, enserre les choses par son mental) pour exister plus librement au-delà du conditionnement dans le corps de chair et du conditionnement au sens large.

Le voyage de l’esprit est aussi l’expérience du déconditionnement, bien qu’en ce moment, nous pourrions dire, du déconfinement.

Ta croyance est ta limite

Autant de croyances : autant de couleurs

L’un des problèmes fondamentaux propres aux religions et aux spiritualités en général vis-à-vis de la Libération recherchée, c’est le prisme des dogmes et donc, de nos croyances. D’une certaine façon, tout ce qui nous limite repose sur des croyances : la façon dont nous nous percevons mentalement nous-mêmes et la façon dont nous concevons « le monde ». Nous sommes à la frontière ici entre psychothérapeutique et spiritualité car ce qui fait la jonction entre les deux, ce sont nos souffrances.

Dans un autre domaine, dans les sciences par exemple, il en va de même : ce qui nous met dans l’erreur, ce sont nos croyances que nous occultons derrière des années d’apprentissage, les présupposés, les « faits » (comme s’ils n’étaient pas interprétés) et même nos théories – celles que nous postulons pour nous donner raison.

En fait les croyances touchent tous les secteurs et ce sont elles qui nous surdéterminent. Nous ferons ou ne ferons pas certaines choses en raison de nos croyances. Et nos conflits avec autrui sont souvent causés par elles : nous craignons que nos croyances soient mises à mal, battues en brèches ! Ah, catastrophe ! Ce qui veut dire que profondément en nous, nous ne sommes pas très assurés du fondement de nos croyances : le scientifique qui affirme ne croire en rien, rien qui ne soit démontré, sait qu’il peut faire erreur s’il est honnête dans sa démarche, pour le religieux ou le spirituel au sens large, cela peut être très difficile de remettre en cause des années de pratiques et peut-être aussi une transmission familiale, voire une culture qui remonte à beaucoup plus loin. La violence de telles « résistances » a pour cause la peur… la peur d’avoir à remettre en questions ses croyances. Le vide fait peur ! L’inconnu fait peur ! La déstabilisation, l’errance font peur ! Les certitudes, même fausses, rassurent car l’égo y voit un point d’ancrage, un « noyau dur » sur lequel se construire.

Mais que sont nos croyances ? Ce sont des idées de la raison ou de l’intellect (si l’on distingue, comme en philosophie, les deux : la raison pour l’analytique, l’intellect pour le synthétique). Prenons un exemple : certains ont peur de vivre en étant libéré de leurs désirs… non pas uniquement les désirs malsains, mais tous les désirs. Ils s’imaginent que l’homme sans désir serait une espèce de légume, ce qui n’est pas loin que de dire « un bon à rien ». Pas de désir, donc pas d’entrain, pas de joie, pas de dynamisme, aucune action. Et ils associent alors cet état sans désir à une espèce de dépression de l’âme qui ne veut rien faire puisque plus rien n’a de sens. Mais à quoi correspond cette description ? À une croyance du mental ! L’homme n’est pas un légume ! C’est un être spirituel, un être qui a une conscience. Même s’il fait le vide mental et qu’il expérimente l’interconnection de la vie au cœur de la vie (la vacuité), il ne deviendra pas un légume et qui plus est, un légume déprimé ! Et déprimé de quoi ? Déprimé de quoi puisqu’il débouche sur Tout ? Comment pourrait-on être déprimé de vivre plus, d’être plus, d’avoir plus (façon de parler), tout en étant détaché de Tout, dans cet état sans attachement ? Le mental ramène tout à soi, il ne peut donc pas se projeter dans le vide et dans l’état sans désir. De son point de vue étriqué, il ne trouve pas cela « désirable » puisqu’il ne sait que se positionner pour ou contre le désir. Le désir reste son point d’attache. Le vide est-il désirable ? Renoncer à tout ? « Ah, non », le mental dira « ceci n’est pas du tout dans mon intérêt ! ». Si nous sommes dans le mental, nous sommes dans une représentation avec des croyances. Donc cet état de Libération est dépeint dans le prisme du mental : c’est nul, c’est inutile, insensé, loin de la vie passionnée. Et le mental en arrive à dire « oui aux souffrances » s’il faut en passer par là pour vivre dans le désir insatiable avec ses joies (illustoires). Le mental associe désir et souffrance à la passion de la vie. En réalité, celui qui s’est véritablement Libéré n’est pas en toute chose sauf dans la vie ! Il n’est pas dans un ailleurs hors de l’Être ! Il n’est pas anéanti ! Non, ce n’est pas parce que l’Esprit se ressaisit au cœur de toute chose, qu’il ne les habite plus ! Par conséquent, tout peut être expérimenté et en mieux ! C’est-à-dire à un niveau beaucoup plus profond, intense et global. La souffrance n’existe que parce qu’il y a attachement. Or, il est possible de tout vivre sans y mettre de l’attachement. Quand nous prenons un magazine dans une salle d’attente, par exemple, nous pouvons le lire. Sommes-nous pour autant attachés à ce magazine ? Est-ce que nous allons souffrir parce qu’il va falloir reposer ce magazine et le laisser à quelqu’un d’autre si l’article est utile et qu’il mérite d’être lu ? En quoi, cet état de détachement est-il moins valable ? Nous voyons par cet exemple trivial que le mental se fait des films en permanence… Il s’imagine que ce qui est « hors de sa zone d’habitude » est soit dangereux, soit insensé.

Le désir est une thématique qu’il faut mettre en correspondance avec les attachements de l’égo. Si nous mangeons pour nous rassasier, cela n’est pas du même ordre que d’être dépendant des grands restaurants, par exemple. Dans le premier cas, c’est un besoin et l’égo n’y prête pas forcément attention. Dans le second cas, c’est le plaisir du palais, de l’estomac et d’une activité mondaine du paraître qui sont recherchés et l’égo peut y être attaché. C’est ce que nomment les orientaux : « l’esprit glouton ». Bien que dans notre exemple, c’est l’esprit glouton associé à l’esprit de vanité (paraître en société). Voilà la différence entre accomplir une activité sans attachement (manger selon un besoin physiologique sans y accorder plus d’importance que cela, tout comme l’exemple du magazine lu dans la salle d’attente), et vivre en étant comme « possédé par le besoin » de satisfaire ses sens et son égo en société. Tout dépend de LA FAÇON DONT NOUS VIVONS UNE EXPÉRIENCE. Il existe des cuisiners et des pâtissiers qui ne sont pas obèses. Ils ne dévorent pas tout ce qu’ils confectionnent. L’esprit glouton et du paraître n’est pas obligatoire lorsque nous mangeons ou cuisinons, ou vivons en société. Celui qui a quelque chose à manger, mange : il est rassassié. Mais l’autre n’a pas le meilleur menu qu’il attendait, n’a pas la meilleure table qu’il convoitait, ni les invités qu’il voulait à sa table : il souffre ! Par conséquent, le mal n’est ni dans le magazine, ni dans le fait de manger, mais dans notre rapport aux actes de la vie quotidienne, comment « nous chargeons, nous investissons » les choses. Ce n’est pas tant que le désir représente un enjeu en soi, d’un point de vue intellectuel, c’est ce qui se cache à travers lui : nos attachements.

Il est vrai que vouloir se Libérer est un désir. Et alors ? Vouloir évoluer est un désir. Et alors ? Faire du mieux que l’on peut chaque jour est un désir. Et alors ? Il est vrai aussi que l’on cherche du sens à tout ce qui se passe en nous et autour de nous. C’est aussi un désir. Et alors ? Nous pouvons aussi lire, étudier pour mieux comprendre et assimiler. Et alors ? Nous pourrions continuer ainsi longtemps… Le désir n’est pas en soi mauvais ! Surtout s’il nous permet de nous libérer de nos attachements puisque c’est de cela dont il est véritablement question.

Nous devons donc prendre garde aux croyances du mental car sa tendance à caricaturer l’Éveil spirituel, à en faire finalement une situation non désirable car sans désir tourne au sophisme absolu ! Ne nous laissons pas prendre au piège ni des mots, ni des croyances du mental.

Le véritable sens de Nirvāṇa en sanskrit signifie « extinction« .

« Nirvāṇa : État qui résulte de la cessation des passions et de leurs causes (…). En tibétain, le mot [nya-ngen le depa] utilisé pour traduire nirvāṇa signifie « au-delà de la souffrance ». Ce n’est pas un néant, mais le Bouddha lui-même n’en a jamais donné une définition précise, cet état transcendant le néant, et l’éternité étant indicible et indescriptible… » (Court extrait de la longue définition donnée par Philippe Cornu dans son Dictionnaire Encyclopédique du Bouddhisme, Seuil, 2001, p. 413).

« Le Nirvâna, si on ose tenter de le définir, consiste dans une attitude mentale permanente en laquelle sont éteintes l’ignorance et les passions égoïstes. Comme c’est l’ignorance, conjointe aux passions égoïstes, qui entraînent les êtres vivants à renaître perpétuellement dans le grand océan de la souffrance, dans la Roue de la Naissance et de la Mort (Samsâra), le Nirvâna est identique à la délivrance définitive des liens de ce monde de souffrance. On atteint le Nirvâna au cours d’une prise de conscience qu’on appelle ‘l’illumination’ (Bodhi) » (Jean Eracle, Trois Soûtras et un Traité de la Terre pure, Points, 2008).

Mais ce n’est certainement pas l’extinction de notre être, de notre essence, de notre conscience !

« D’après le Jaïnisme, la conscience est la véritable essence de l’âme et non une simple caractéristique de celle-ci » (Bol Chand Sagarmal Jaïn, Mahavira : Le Grand Héros de Jaïns, Maisonneuve & Larose, Paris, 1998, p. 70).

C’est l’extinction de tout ce qui est faux, illusoire, impermanent, apparent, et donc, c’est l’extinction de la flamme du Désir qui est insatiable, jamais assouvi, jamais contenté. C’est donc un état de parfait équilibre où le manque illusoire n’existe plus puisque Tout est là, tout le temps, partout. Il est le résultat d’un dépouillement voulu, désiré lorsque nous comprenons que nos quêtes insensées n’amènent finalement qu’à la confusion et au non-sens. Ne parlons plus forcément de « souffrances ». La perte de sens, le « à quoi bon tout ceci à l’infini ? » est tout autant pertinent dans la ronde incessante de vies en vies. La souffrance n’est que l’un des aspects de nos rêves illusoires et de nos attachements.

Il ne s’agit pas de « fuir la vie » pour vivre dans « le rien » car il est impossible de fuir l’Être qui est partout, par définition. Quant au prétendu « rien », c’est un choix qui est assez facile à comprendre par l’exemple suivant : nous sommes au cinéma. Nous attendons la projection d’un film. Que voyons-nous sur l’écran blanc ? Rien. Le film est projeté – nous savons que c’est une fiction. Il prend fin. Que devient l’écran ? De nouveau blanc. Que voyons-nous ? Rien. Sous l’effet de prises de consciences successives par un processus d’Éveil, nos fictions peuvent ne plus nous impressionner (rappelons que les fictions sont l’effet des croyances). La toile de fond est blanche, vierge, vide. Elle est le Tout de la création infinie. C’est le substrat que l’on oublie quand on voit le film. L’Éveillé, c’est celui qui ne souffre plus du film puisqu’il sait que derrière la fiction, il y a l’écran vide qui permet la projection par son substrat. L’Éveillé est DÉTACHÉ DE L’HYPNOSE de la puissance des images ou des apparences. Elle n’a plus prise sur lui.

Par ailleurs, il est réducteur de décrire cet état comme étant vide ou « rien ». Car il est aussi plein de l’infinie richesse de l’Être. L’océan est-il vide de goutte d’eau? Oui d’une certaine manière car il n’y aucune goutte d’eau isolée dans l’océan : le concept de « goutte » n’a plus de sens dans la totalité unifiée. Et non d’une autre manière car d’où viennent toutes les gouttes d’eau si ce n’est de lui ? Nous comprenons donc que ce n’est pas le mental qui peut saisir cette non-dualité. À son échelle de jugement, c’est insensé, illogique, contradictoire.

De plus, qu’est-ce qui nous ferait croire qu’il est impossible de quitter le Nirvāṇa comme s’il s’agissait d’une prison ? Une telle croyance est absurde car « qui peut le plus, peut aussi le moins« . Celui qui travaille quotidiennement dans une salle de cinéma voit l’écran blanc tous les jours. Est-ce que cela l’empêche de voir des films sans même y prêter attention tant il est habitué ? Il n’y a pas moins de liberté quand on se libère : il y en a plus, infinimement plus. C’est d’ailleurs pourquoi le Nirvāṇa est souvent mis en regard avec Moksha (du sanskrit mokṣa) : la Libération (des servitudes, des illusions, des souffrances).

« Le ‘mokṣa’ est décrit comme ‘la libération de toute la matière karmique due à la suppression de la cause de l’asservissement de l’âme et à l’élimination des ‘karma’. Cet état est effectif lorsque tous les ‘karma’ ont quitté l’âme et qu’aucune matière n’est plus attirée par elle » (Vilas Adinath Sangave, Le Jaïnisme : Philosophie et religion de l’Inde, Guy Trédaniel, 1999, p. 45).

Ainsi, l’absence de désir, ce n’est pas une vie léthargique coupée de tout, loin du monde. Et quand les Éveillés des diverses traditions – spiritualités et religions – reviennent s’incarner, ou bien reviennent sans s’incarner (ce qui est tout à fait possible), ils le font car ils sont libres. Ce n’est pas un désir de l’égo qui les motive, mais la COMPASSION, la compassion pour tous les êtres qui souffrent que nous sommes. Si « Rien » nous libère, ce Rien est plus précieux que tout.

Sciences noétiques et Nature interconnectée

Q-zone – Q comme Quantique

Nous assistons depuis quelque temps à une émergence entre science(s) et conscience(s) selon le paradigme d’une interconnexion au sein du vivant. En effet, de plus en plus de recherches scientifiques parviennent à démontrer que le vivant ne vit pas dans une condition aussi isolée qu’il y paraît à première vue.

Peut-être avez-vous pu voir sur France 5, un documentaire assez exceptionnel d’Emmanuelle Nobécourt : « Le génie des arbres » (2020). Bien construit et bien documenté, montant en puissance, il a été démontré qu’un arbre – comme toute plante – effectue des partenariats avec le vivant pour bien s’adapter, par exemple, avec des champignons au niveau de ses racines (l’arbre donne des sucres et recueille énormément de bactéries utiles en retour), et qu’il n’est pas exagéré de parler d’une « intelligence adaptative » à son encontre. Le documentaire a montré également qu’il existait une logique bien plus efficace que la compétition darwinienne du plus fort : l’entraide entre espèces par complémentarité. Puis, il s’est achevé sur un cri d’alarme car il est urgent de reboiser si nous voulons enrayer le réchauffement climatique actuel. L’arbre est une petite usine de traitement du Co2 qu’il convertit en oxygène, il entretient un cycle indispensable et si nous déboisons massivement, nous cassons ce cycle. Mais ce cri d’alarme n’est pas représentatif de l’intelligence de ce documentaire. Ce qui était passionnant était de voir toutes les expériences scientifiques ingénieuses pour démontrer que l’arbre était bourré de capteurs complexes pour connaître son milieu et se dresser toujours vers le haut. Tel un serpent, « il croît en dandinant » (selon des formules mathématiques connues), mais se rattrape toujours en se dirigeant en fonction de la pesanteur. Il est aussi capable de renforcer sa base (en épaississant l’écorce de son tronc), afin de plier sans casser car il détecte aussi les forces du vent. Bref, notre concept d' »arbre » a des limites car comme tous les concepts, ils sont limitatifs, désignatifs, alors que la réalité qu’a exposé ce documentaire : c’est l’interconnexion.

Crédit illustration : « Il était une forêt – Apprendre la nature »

Un autre documentaire de 2013, « Il était une forêt » de Luc Jacquet, avait montré la communication à distance par les molécules d’éthylène entre acacias (pour sécréter du tanin dans les feuilles afin d’anticiper et de se protéger d’animaux voraces de feuilles tels les koudous), ce documentaire « Le génie des arbres » a fait de même avec le sous-sol : « la face cachée des arbres », pourrait-on dire.

Ces documentaires sont représentatifs de ce qui anime les sciences noétiques. Le concept de « noèse » est très utilisé en philosophie et en phénoménologie, mais il s’agit toutefois de recherches moins conceptuelles et abstraites, et beaucoup plus orientées vers une convergence entre science et conscience, esprit et spiritualité comme si la relève de la parapsychologie était assurée dans une vision et une version 2.0. La « noèse » est « l’acte de penser » dans son intellection pure, mais suscite d’autres outils conceptels comme le « noème » car nul ne pense « dans le vide ». Le « noème » est son corrélatif : l’objet pensé. Ce qui est novateur dans ces nouvelles sciences noétiques, c’est de braver avec audace les préjugés matérialistes et d’aller voir un peu plus loin que le bout de son nez ou plutôt des neurones électriques. Et c’est sans doute l’apport de la physique quantique qui favorise cela : réintroduire la conscience, ainsi que le spatial, la distance, le « télé » (du grec ancien τῆλε, tễle pour « loin »). Eh oui, il y a de la science possible au-delà du matérialisme pur et dur. Pourquoi la science se limiterait-elle uniquement au champ du visible et du tangible ? C’est peut-être très rassurant pour certains, mais quantités d’objets scientifiques ne sont pas visibles (les trous noirs, par exemple). Ils sont déduits ou induits par calculs et observations. Soulignons donc que nous ne sommes pas sur le terrain des « pseudo-sciences » car ce sont des scientifiques, des chercheurs en laboratoires qui effectuent des expériences en tout point reproductibles selon des protocoles précis. Mais ils bravent des tabous, bien que ces sciences soient encore balbutiantes.

L’interconnexion semble être une problématique très actuelle, un enjeu également, notamment pour les technologies avec les objets communiquants dont les robots de plus en plus miniaturisés. Mais les sciences noétiques sont le versant humain de la même problématique. Nul doute que ces deux versants (objets robotisés connectés et consciences reliées) nous engagent à grande vitesse dans une nouvelle civilisation et un nouveau paradigme.

Quelques références :

Le livre de Roger D. Nelson, préfacé par Dean Radin : Connected : The emergence of Global Consciousness, ICRL Press, 2019.

Au terme des expériences relatées à l’échelle mondiale, Roger Nelson expose son constat :

« Ces idées et ces conclusions sont soutenues par d’autres recherches de diverses façons, mais je les considère comme directement issues du travail du Projet de l’Émergence de la Conscience Globale (EGC) :

La Conscience est présente dans le monde. La Conscience est étendue et non locale. Les êtres humains sont connectés à un profond niveau. L’esprit peut avoir des effets que nous n’avons pas imaginés. L’intention collective a des conséquences. Lorsque nous sommes cohérents [tous unis], nous créons une Noosphère [thème notamment développé par Teilhard de Chardin, mais dans un sens différent]. Il est temps d’accepter l’Unité [oneness] comme une sagesse moderne » (Connected : The emergence of Global Consciousness, op. cit., p. 258).

Vocabulaire (proposé par Ulluriaq – car ce n’est pas dans le livre)

Noosphère : mot construit sur le grec ancien νοῦς ou Noûs (l’Intellect). Il s’agit de l’hypothèse d’une sphère au sens de « niveau de réalité » regroupant en son sein toutes les pensées, toutes les idées, voire tous les Intellects de façon interconnectée. Par exemple, les artistes (romanciers, musiciens, etc.), voire les penseurs (philosophes, scientifiques, inventeurs, etc.) pourraient puiser dans la Noosphère, des idées avant qu’elles ne se concrétisent dans des projets physiques (Cf. Demain est écrit de Pierre Bayard, Minuit, 2005), ce qui permettrait de mettre au point des inventions en même temps (par des moyens différents), voire même de prévoir des événements avant qu’ils ne se produisent.

Cf. Platon et « le monde des Idées« , Teilhard de Chardin et le développement possible de l’intellect humain, « l’Intellect agent » et « l’intellect patient » d’Averroès dans L’intelligence et la pensée (Flammarion, 1998) extrapolé d’après le De Anima d’Aristote, contextualisé historiquement dans Noétique et théorie de la connaissance dans la philosophie arabe (Vrin, 2020), qui ne sont que quelques exemples d’une possible « Noosphère » en philosophie.

Sur le rapport entre biosphère et Noosphère, cf. Integral Ecology : Uniting Multiple perspectives on the Natural World by Sean Esbjorn-Hargens and Michael Zimmerman, Integral Books, 2009. Ainsi que le livre de Lew Howard, Introducing Ken Wilber : Concepts for an Evolving World, AutorHouse, 2005.

Ce livre de Roger D. Nelson, Connected, n’est pas traduit en français. Néanmoins Dean Radin a écrit deux ouvrages traduits en français : La conscience invisible (Presses du Châtelet, 2000) et Superpouvoirs ? Science et Yoga : enquête sur les facultés extraordinaires de l’homme (InterEditions, 2014). Dean Radin a préfacé Connected, car il est lui-même l’auteur de The Noetic Universe : the scientific evidence for Psychic Phenomena, Corgi, 1997, 2009 – ouvrage dans lequel il envisage une métaphysique (p. 277) et les implications théoriques (quatrième partie, p. 309 et 323).

On peut lire la biographie de Dean Radin en français ici.

The INSTITUTE OF NOETICS SCIENCE (IONS) cofondé en 1973 par l’ancien astronaute Edgar MITCHELL.

Institut dont j’ai découvert l’existence par le livre Connected. Ils entretiennent un blog ici. Ce qui permet de voir l’étendue de leurs recherches et centres d’intérêt.

L’Institut Suisse des Sciences NOEtiques (ISSNOE)

Ils ont édité un livre : Voyage aux confins de la conscience (Trédaniel La Maisnie, 2016). Les auteurs et chercheurs scientifiques sont Sylvie Dethiollaz (Docteure ès sciences, mention biologie moléculaire à l’université de Genève) et Claude Charles Fourrier (psychothérapeute spécialisé dans les États Modifiés de Conscience). Ce dernier a d’ailleurs publié un livre sur le sujet, coécrit avec Sylvie Dethiollaz :

États modifiés de conscience : NDE, OBE et autres expériences aux frontières de l’esprit, Favre, 2011.

Il y a et aura sûrement d’autres instituts de recherches car les sciences noétiques peuvent faire des investigations dans de nombreuses directions car plus nombreux sont les outils (tant conceptuels que technologiques), plus nombreuses seront les applications et sphères de recherches.

Mathieu Ricard, ancien scientifique et bouddhiste

Nous pouvons aussi ajouter que toutes les recherches scientifiques qui visent à démontrer les ondes émises par le cerveau pendant une méditation profonde vont en ce sens. Nous pensons par exemple à Mathieu Ricard qui était scientifique (titulaire d’un Doctorat en génétique et qui a travaillé à l’Institut Pasteur) avant de devenir bouddhiste et de se prêter à des expériences (dans des centres IRM avec des électrodes) pour faire avancer la science en ce domaine.

Crédit : Jeph Miller

Avec le neuroscientifique Wolf Singer, il a rédigé un livre qui résume bien sa démarche : Cerveau et méditation – Dialogue entre le bouddhisme et les neurosciences, Allary, 2017.

Sa démarche volontariste a eu un bon impact en médecine notamment pour attester que les médicaments ne sont pas les seuls palliatifs pour apporter une détente nerveuse et psychique. Dans notre société hyper stressée car de plus en plus productive et rapide, la divulgation des connaissances ancestrales des diverses spiritualités (elles sont nombreuses et ne se limitent pas au bouddhisme) peuvent être très utiles. Pour les esprits occidentaux, la science représente une porte d’accès, une invitation possible à de plus larges prises de conscience dont l’écologie et l’environnement : tout est lié, tout est relié !

Les cercles sans fin

Les cercles sans fin ou cercles d’asservissement

Vouloir se libérer repose nécessairement sur la compréhension de ce qui nous retient attachés. Si l’oiseau a un fil à la patte et qu’il souhaite s’envoler, il n’y parviendra pas, tant qu’il ne prendra pas en compte ce par quoi il est retenu. S’il s’attaque à son fil et le désagrège : alors il sera libre. Nous devons agir de même en regardant ce qui nous retient attachés, puis désagréger ces liens.

Le sujet que nous abordons ici n’est pas spécifiquement religieux. Il est plutôt de l’ordre du bon sens, du constat, voire de l’évidence. Par exemple, si nous sommes addictif à un poison, il est inutile de prétendre à la bonne santé si nous continuons à nourrir nos addictions.

Nous comprenons finalement que c’est aussi par antithèse que nous pouvons rejoindre ce qui est libre. En discernant le mal ou les maux, en nous libérant de lui ou d’eux, il y a forcément une espèce de « décompression ».

Prenons une image pour bien comprendre ce phénomène. Ceux qui font de la plongée ou de l’apnée ont constaté que plus profond nous allons, plus forte est la pression. Imaginons que nous vivions au quotidien dans cette pression : nous sommes comprimés de partout et chacun de nos gestes est ralenti. Nous nous y sommes habitués et nous n’en sommes même pas conscients (le plan matériel offre une analogie frappante en comparaison des autres plans de conscience supérieurs). Si soudainement, comprenant notre état et ses limites, nous agissons pour remonter vers la surface, que se passera-t-il ? Nous nous sentirons de plus en plus légers avec une liberté de mouvement même pas imaginée ! Comment avons-nous opéré ce tour de force ? Simplement. En comprenant que notre état quotidien était « sous pression », comprimé, asservi. En souhaitant nous élever, en le faisant avec courage et détermination. Et alors ce qui semblait inaccessible, voire impossible, peu tangible, a été expérimenté.

Il faut bien comprendre que tout est accessible : la joie comme la souffrance. Il faut démystifier l’accès aux autres dimensions car plus nous jugeons la chose inaccessible, la réservant aux autres qui sont « plus ceci ou plus cela », eh bien, moins nous attendrons de nous-mêmes des changements favorables. Croire que « nous ne pouvons pas » est la plus efficace des prisons mentales. Beaucoup n’essaient même pas… et découragent les autres d’essayer. Pourquoi ? Parce qu’ils croient que c’est peine perdue, pas très accessible, ou bien tout simplement, pas désirable, ou encore, moins désirable que la vie enchaînée aux addictions. C’est en fait cela, l’ignorance : dévaloriser un état dont nous ignorons tout ! Et finalement, ne même pas le rechercher.

La liberté n’est pas une façon de parler, c’est l’état sur lequel on débouche naturellement « en surface », une fois qu’on a quitté le niveau de réalité comprimé ou asservi. Il faut bien mettre des mots sur les états. Mais il se trouve que beaucoup vivent enchaînés à leurs addictions et le supportent. Ce sont eux qui découragent autrui d’essayer de s’élever. Ils vivent dépendants et souhaitent ne pas être seuls à souffrir de leurs dépendances. Les addictions sont avant tout, DES ADDICTIONS DE L’ESPRIT. Car le « je ne veux pas savoir », « je ne veux pas voir ailleurs comment c’est », ce « ne pas » est un VERROU. Les chaînes sont mentales avant d’être désignées comme étant telle ou telle addiction. C’est d’ailleurs connu des psychanalystes, psychologues et certains thérapeutes. Les addictions cachent autre chose. Par exemple, une culpabilité inconsciente, un désamour de soi-même, une mauvaise image que l’on traîne en soi-même, etc. Il y a des racines aux mauvaises herbes. Tant que ces racines existent, l’individu dont on enlève une addiction, va en reprendre une autre, à toute vitesse… L’individu ne souffre donc pas des objets addictifs, mais de sa dépendance mentale qui est en amont des objets addictifs. Nous le voyons : tout ceci n’est pas de l’ordre d’un crédo religieux. Ce sont des constats que chacun peut faire.

Ceux qui s’opposent à ces quêtes s’imaginent que la joie de la liberté n’est pas désirable. Mais pourquoi cela ? Parce qu’ils savent, au fond d’eux-mêmes, que ce serait la fin de leurs addictions… En fait, ils RÉSISTENT – selon un terme très usité en psychanalyse : les « résistances ». Il y a des résistances QUAND NOUS AVONS UNE RAISON, UN MOTIF POUR REFUSER. Souvent, c’est une raison inconsciente… mais il est difficile de dire où commence l’inconscient car c’est souvent une pensée consciente qui s’est déplacée, peu à peu, dans « l’arrière-fond de l’esprit ». C’est cela, l’inconscient : de l’anciennement conscient qui « tourne en tâche de fond » (pour reprendre un langage informatique). Ainsi, ceux qui ne veulent pas vivre sans leurs addictions, refuseront obstinément toute voie de libération. Force est de constater qu’il y a de la psychopathologie dans nos désirs et nos plaisirs. C’est certainement ce qu’avait compris Platon dans son allégorie de la caverne (dans son livre République, Livre VII) en dépeignant les enchaînés devant les ombres comme ne voulant pas sortir vers la lumière qui leur irrite les yeux. L’habitude est la première cause du « tourner en rond », c’est-à-dire nos automatismes qu’ils soient conscients ou subconscients. Ce n’est pas tant qu’il existe une « zone de confort » dans la souffrance, mais plutôt « une zone d’habitude rassurante » car même si l’individu souffre, au moins il connaît cette souffrance, il en est devenu « le familier ». La « zone de familiarité » est notre première servitude. La peur de l’ailleurs, la peur de l’autrement nous conditionnent à vouloir rester cramponnés dans notre zone de familiarité. Même si c’est mieux ailleurs, plus désirable, infiniment plus désirable.

En ce sens, il est bon d’être un aventurier du corps et de l’esprit afin de rompre ce schéma circulaire du « tourner en rond », de l’emprisonnement dans la zone de familiarité. Celui qui ne sort jamais de sa cage, ne peut rien savoir de ce qu’il rate.

À présent, nous rentrons dans les doctrines de la spiritualité religieuse sachant que le sens étymologique de « religion » est religare en latin qui signifie « relier« . Une croyance solitaire ne fait pas une religion. Une croyance partagée qui rassemble des gens peut en faire une. Mais bien entendu, une croyance reste une croyance… Si je dis que le ciel est bleu, c’est une croyance… Le ciel est-il bleu véritablement ? et tout le temps ? Une croyance est toujours relative… relative à l’observateur. Ce n’est pas que cela soit faux… ni vrai… Telle est la valeur d’une croyance relative. Ce n’est pas faux… et ce n’est pas si vrai… C’est relatif à notre perception des choses.

Entrons maintenant dans ces maux qui nous font souffrir, ce mal qui nous asservit. Nous devons aussi garder à l’esprit que les croyances sont relatives, c’est-à-dire oscillant entre le vrai et le faux. Ces » maux » sont nommés ainsi car ils sont sources d’attachements. Et qu’allons-nous mettre dans cette rubrique des maux ? Eh bien, c’est très simple : NOUS POUVONS Y METTRE TOUT ET N’IMPORTE QUOI. C’est comme si un enfant achetait un bâton de colle. Que peut-il coller ? Eh bien, tout ce qu’il veut ! Il est donc vain de vouloir dire « le mal est ici » car tout, absolument tout peut « coller notre esprit » de telle sorte qu’il en résulte une addiction. Et c’est sûrement pourquoi il est si difficile pour les êtres de se libérer… car s’ils se collent à tout, ils ne seront jamais aussi légers et libres qu’une plume au vent.

Où se trouve le relativisme de cette croyance ? Eh bien, quel que soit le mal que nous désignons : « ceci est mal », en réalité, « ceci » n’est mal que dans la mesure où il y a addiction. C’est donc là que la croyance révèle sa limite car si nous avons un absolu détachement, très honnête, envers toute chose, eh bien, le mal n’existe pas… CAR LE MAL N’EST PAS DANS LA CHOSE… IL EST DANS L’ILLUSION DE LA CHOSE. Si nous prenons un billet de banque, nous pourrions prendre une loupe, un microscope ou un accélérateur de particules : où trouverons-nous le mal du billet de banque ? Si nous prenons un lingot d’or, faisons de même, où trouverons-nous le mal de ce lingot ? De l’argent numérique ? Ok : prenons l’argent numérique… Où trouverons-nous le mal dans cette information chiffrée ? On comprend bien qu’il y a un problème avec nos croyances… Le mal n’est pas une petite particule qui est cachée quelque part. Le mal est dans notre attachement à n’importe quoi qui devient INDISPENSABLE À NOTRE REPRÉSENTATION DE LA VIE. Car si cet « indispensable » justifie toute action criminelle pour l’obtenir et le conserver, il devient évident que le mal est en nous et en nos illusions, nos représentations, nos croyances, nos aveuglements. Bref, le mal est IGNORANCE avant d’être cette chose là désignée.

Mais l’ignorance véritable s’ignore elle-même de la même façon qu’il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

« La servitude réside uniquement dans le fait de ne pas en être conscient. C’est le fruit de l’inconnaissance, ajnana. Comme le déclarent les Siva-sutra (III-3) : ‘Le voile de Mâyâ consiste en une impossibilité à discerner les catégories (tattva) comme étant les énergies de fragmentation (kalâ) et autres » (Jean Papin, Sakti-Sutra : les aphorismes sur l’énergie d’Agastya, Almora, 2006, p. 94).

Le mal peut donc prendre aussi le visage de tous ces ignorants qui ne savent pas qu’ils sont ignorants. Et qui s’enferment, de cycles en cycles dans une certaine pathologie de l’esprit, refusant obstinément la lumière, la joie, la libération, l’amour, tout ce qui est léger et pur.

Il faut démystifier un peu tout ceci car nous avons tendance à figer les choses, à trop les conceptualiser. Ainsi, des religieux diront « le mal, c’est le sexe, l’argent, le pouvoir, le vol, le meurtre, le mensonge, la médisance, etc. ». Et que se passe-t-il alors ? Eh bien, les adeptes deviennent OBSÉDÉS PAR LE MAL QU’ON LEUR DÉSIGNE. La meilleure façon de mettre dans l’esprit, le mal, c’est de le faire en le désignant. PENSER EST UNE RÉALITÉ DE L’ESPRIT. LA PENSÉE EST DONC AUSSI UNE RÉALITÉ DE L’ESPRIT. Dans un ciel sans nuage, le moindre objet qui apparaît… EST VISIBLE. Donc les obsédés du mal DONNENT UN VISAGE, UNE RÉALITÉ à ce mal. Et pendant qu’ils pensent au mal qu’il ne faut pas faire, il pensent au mal. C’est là, toute la subtilité du mal… que l’on ne peut pas combattre par lui-même… Car penser au mal, c’est lui donner une réalité dans l’esprit. SEUL CELUI QUI EST MAÎTRE DE SON ESPRIT rigole de cette ruse, bien évidemment… Mais tous ceux qui vivent dans la peur, la peur du mal, ne rigolent pas, eux. Et plus nous pensons à ce qu’il ne faut pas… Eh bien, nous en faisons une réalité pour notre esprit. NOUS SOMMES AUSSI CE QUE NOUS PENSONS, dans ce sens là. Tel un habit porté, nous portons nos pensées en nous-mêmes. Elles nous habitent de l’intérieur.

Par conséquent, lorsque les spiritualités orientales disent que ce sont AUTANT NOS DÉSIRS QUE NOS RÉPULSIONS qui sont nos chaînes, c’est en effet le cas. Notre libération dépend de tout ce que nous mettons dans notre esprit et qui nous entrave par la même occasion. Oublions les mots : revenons aux réalités de ce que nous plaçons dans notre esprit. Eh bien, nos désirs ou nos répulsions, en réalité, cela revient exactement à la même chose : nous en faisons un « accompagnement perpétuel« . Être obsédé de ceci ou de cela, revient à être prisonnier de ceci ou de cela. Peu importe que ce soit un désir ou une aversion.

La dualité est donc ce qu’il faut supprimer dans ses deux pôles contraires. Si je ne pense qu’au désirable de la dualité, je serai hanté, possédé, asservi par le désirable toujours présent à mon esprit. Si je ne pense qu’à l’indésirable de la dualité, je serai hanté, possédé, asservi par l’indésirable constamment invoqué en mon esprit. La dualité nous possède des deux bouts, comme la banane que l’on peut manger par les deux bouts. Si nous sommes deux joueurs d’échecs, peu importe qu’il y ait un gagnant et/ou un perdant. Le jeu d’échecs sera la réalité de l’esprit pour les deux joueurs. Et la partie ne sera pas achevée pour leur esprit : l’un ruminera son erreur et ce qu’il aurait pu faire, l’autre revisualisera sa partie gagnée pour bien la mémoriser. NOUS SOMMES ACCOMPAGNÉS D’UNE RÉALITÉ QUI DEVIENT NOTRE RÉALITÉ. Les choses se dédoublent, et de physiques, elles deviennent mentales. Nous sommes donc des prisonniers mentaux, avant d’être des prisonniers physiques. Car la matière passe… une vie passe… Mais l’âme qui trépasse, emporte avec elle tout ce qui habite son univers mental. Elle s’est chargée.

« La transmigration de l’homme est due aux funestes effets des surimpositions. L’esclavage qui en résulte, c’est le mental – et le mental seul – qui l’a fait naître. C’est encore le mental qui est la cause des souffrances, de la naissance et de la mort, etc. » (Sri Samkarakarya, Le plus beau fleuron de la discrimination, trad. M. Sauton, Jean Maisonneuve Successeur, Paris, 1998, p. 53).

Alors ? Comment nous en sortir ? Si tout ce que nous pensons occupe l’espace de notre esprit, comment faire ? Eh bien, nous pouvons opérer le vide mental, ce qui est déjà libérateur et très bénéfique pour le cerveau qui chauffe comme une unité centrale, ou bien nous pouvons travailler résolument NOTRE LÂCHER-PRISE, c’est-à-dire rendre totalement accessoires toutes les choses avec lesquelles nous vivons présentement. En rendant accessoires toutes les choses, nous les remettons à leur juste place. Toute chose peut être utile, mais les outils doivent retourner dans la caisse à outils : alors les mains sont libres. À quoi cela sert-il d’avoir les mains chargées de tous les outils tout le temps ? Plus lourds, nous portons, moins rapides, nous serons. Les enfants sont beaucoup plus rapides car ils sont beaucoup plus légers. Ils ont moins de bagages. Avoir le cœur d’un enfant, c’est avoir le cœur libre. Laissons nos jouets de côté. Passons à autre chose. Qui emporte dans la mort ses possessions matérielles ? L’âme repart nue, comme elle est venue. Le matériel ne mérite donc pas d’être réitéré dans notre espace mental. S’il se surimpose à notre esprit, il devient notre réalité. Nous sommes aussi ce que nous pensons. Ne plus penser, ne plus s’attacher devient alors une façon d’exister dans le monde, libératrice (car il n’est pas forcément nécessaire de fuir hors du monde pour se réaliser dans l’Éveil).

« Ceci est la cause de la souffrance : nous sommes attachés, nous sommes prisonniers. C’est pourquoi la [Bhagavad] Gîtâ dit : ‘Œuvre sans cesse, œuvre, mais ne sois pas attaché ; ne sois pas prisonnier. Réserve-toi la force de te détacher de toute chose, tout ce à quoi ton âme puisse être rattachée, quelle que soit la douleur que tu éprouveras à quitter ce que tu chéris ; malgré cela, garde-toi la force de la quitter quand tu le voudras’ (II, 2,3) » (Svâmi Vivekânanda, Lève-toi ! Réveille-toi !, Accarias L’Originel, Paris, 2011, p. 59).

Conclusion

Faut-il renoncer à tout ? La réponse sera la vôtre. Si vous savez prendre un outil sans lui accorder aucune autre importance que son rôle à l’instant t, alors il n’y a aucun attachement. Mais si le plaisir ou le déplaisir sont tels qu’ils en deviennent des addictions, alors l’abstention est sûrement preuve de sagesse. Nous sommes tous différents ! Pourquoi imposer une voie unique de libération ? L’essentiel n’est-il pas de comprendre véritablement le mécanisme de nos cercles vicieux ?

« Le samsâra dont la traduction tibétaine (‘khor-ba) signifie à peu près ‘cercle vicieux‘ se caractérise par une suite de renaissances au sein de différents domaines et conditions d’existence (…). Tant qu’en leur esprit, les passions et l’ignorance n’ont pas été définitivement dissipées, les êtres animés ne peuvent échapper à une succession de naissances au sein du samsâra » (Philippe Cornu, Dictionnaire encyclopédique du Bouddhisme, Seuil, 2001, p. 504).

« On ne recherche avec passion les plaisirs sensoriels qu’à la condition de s’identifier avec le corps grossier. Que la notion de corps fasse défaut, nul ne les poursuit plus ! En pensant aux objets des sens, l’homme cède à une tendance innée, et cette tendance est la cause de l’esclavage auquel la transmigrassion l’asservit car elle fait surgir en lui, l’idée de distinction ou de dualité » (Le plus beau fleuron de la discrimination, op. cit., p. 85).

En revanche, il est essentiel d’être honnête envers soi-même car si nous disons ou enseignons le contraire de ce que nous faisons, nous serons les victimes de nos propres erreurs. Car à ce jeu du faux-semblant, le premier trompé est soi-même. L’esprit de chacun sait très bien ce qui se passe en lui-même. Dans les EMI (Expériences de Mort Imminente), le panoramique de vie le démontre à chaque fois. Nous sommes transparents. Surtout dans l’au-delà quand nous n’avons plus de corps physique charnel. Ainsi, il ne sert vraiment à rien de se voiler la face. Devenir transparent à soi-même fait gagner du temps. Et si nous sommes transparents envers les autres, c’est encore mieux. Nous pouvons ne faire qu’UN puisque nous sommes tous des « carrefours », des « interfaces » au cœur de l’ÊTRE.

Autonomie et dépendance spirituelle

« Ne mets pas de tête au-dessus de ta tête » enseignait le Bouddha. Jésus exprime une pensée analogue en expliquant qu’il pourrait représenter un obstacle si nous n’avons pas la Foi en nous-mêmes. Les authentiques maîtres éveillés n’étant plus dépendants de leur égo, reconduisent systématiquement chacun à son propre éveil intérieur, son propre Soi éternel, sa propre lumière ou sagesse. Car si nous ne cessons de chercher à l’extérieur, quand trouverons-nous ce qui se trouve à l’intérieur ?

« Jésus nous dit : ‘Si ceux qui vous guident, vous disent : voici, le Royaume est dans le Ciel. Alors, les oiseaux vous devanceront ! Mais le Royaume, il est le dedans et le dehors de vous’ (logion 3). Il s’agit de chercher en soi ce que, jusqu’à présent, nous pensions trouver dans un futur et un ailleurs » (Émile Gillabert, Jésus et la Gnose, Dervy, Paris, 1981, p. 204).

« Jésus a dit : Je suis la Lumière qui est sur eux tous. Je suis le Tout. Le Tout est sorti de moi et le Tout est parvenu à moi. Fendez du bois : je suis là. Levez la pierre : vous me trouverez là » (logion 77 in Évangile selon Thomas, Dervy, Paris, 1994, p. 59).

Dans les sectes (au sens actuel du terme), c’est le contraire : le faux gourou ne cesse de rappeler qu’il est plus important que tout, que ses disciples sont imparfaits et doivent se soumettre à ses pensées, ses désirs, ses quatre volontés. Mais nous retrouvons ce phénomène sectaire dans beaucoup de situations de la vie courante lorsque les gros égos rabaissent les autres. Il existe, de ce fait, un conditionnement chez beaucoup, de croire qu’il n’y a rien de valable en soi-même et que la sagesse, la lumière, la voie à suivre ne peut être qu’ailleurs, à l’extérieur, en un individu bien particulier qui a la reconnaissance d’un grand nombre. Dès lors, ce sont nos conditionnements qui créent, qui renforcent les phénomènes sectaires. Car pourquoi chercher chez autrui ce que nous avons en nous-mêmes ? Les authentiques maîtres éveillés sont des libérateurs : ils nous libèrent aussi d’eux-mêmes.

« Vous avez visité des royaumes par centaines de milliers et honorés les bouddhas d’offrandes suprêmes. Votre sagesse est libre ; à rien, elle ne s’attache : jamais, elle ne donnera dans une idée comme ‘mon royaume de bouddha‘ » (Soûtra des Dix Terres : Dashabhûmika, Fayard, 2004, p. 142).

Il est important de comprendre nos conditionnements. Car l’éveil recherché dépend autant du « faire », que du « défaire ». Chez certains éveillés, l’accent est même mis, beaucoup plus, sur le « défaire ». Pour Plotin, par exemple, il nous exhorte à « sculpter notre âme » comme on sculpte une statue : lui ôter tout ce qui est imparfait, grossier, pesant et inutile.

« Rentre en toi-même et examine-toi. Si tu n’y trouves pas encore la beauté, fais comme l’artiste qui retranche, enlève, polit, épure, jusqu’à ce qu’il ait orné sa statue de tous les traits de la beauté. Retranche ainsi de ton âme tout ce qui est superflu, redresse ce qui n’est point droit, purifie et illumine ce qui est ténébreux, et ne cesse pas de perfectionner ta statue jusqu’à ce que la vertu brille à tes yeux de sa divine lumière, jusqu’à ce que tu voies la tempérance assise en ton sein dans sa sainte pureté. Quand tu auras acquis cette perfection, que tu la verras en toi, que tu habiteras pur avec toi-même, que tu ne rencontreras plus en toi aucun obstacle qui t’empêche d’être un… » (Plotin, Première Ennéade, Livre 6, 9).

Plus on se déleste, plus on est léger. Faire et se défaire revient au même, au final. Dans le karma yoga, où le faire consiste à être altruiste tout en étant dans la conscience de l’Unité en toute chose, il y a, implicitement, le défaire de l’égo – celui qui veut tout retenir pour lui-même. Quand faire et défaire se rejoignent, nous parvenons véritablement à évoluer.

« Si le Dao [ou Tao] est la racine [gen] à partir de laquelle fleurit toute chose, s’unir au Dao va demander de libérer toutes nos ressources pour cette quête de retour vers l’unité primordiale en simplifiant notre vie. Ce retour est celui à l’état dans lequel nous étions avant de naître. Le développement du sage qui souhaiterait opérer cette unité est par conséquent « inverse » à celui que l’homme du commun suit dans sa vie. C’est comme si l’homme se devait de « désapprendre » ce qui a pourtant participé à le construire, pour retrouver la nature du Dao [dao xing] » (Sanyuan, DAO : À la découverte de la culture Taoïste, Sides-Ima, 2005, p. 19).

Bien qu’athée, le philosophe Jacques Derrida (ferru de psychanalyse) est allé très loin en mettant en œuvre le « défaire » et le refaire autrement, qu’il a nommé « déconstruction« . Il a libéré bien des nœuds, des blocages dans la pensée philosophique, en raisonnant autrement, « dans les marges ». Ceci est l’illustration de la puissance, de la portée du « défaire ». L’enfant qui démonte pour remonter, défait ; en défaisant, il comprend. Un sportif décompose un mouvement pour bien l’assimiler, d’une certaine façon, décomposer revient à défaire (ralentir la vitesse, par exemple). Il en va de même pour un musicien interprète qui, pour mieux jouer un passage difficile ou virtuose, va le ralentir.

Bien entendu, tous, nous pouvons être fascinés par l’extérieur ou par des êtres exceptionnels. Mais nous ne devons jamais oublier que chacun reflète la même essence spirituelle qui baigne le grand Tout. Il n’empêche qu’étant tous différents, nous exprimerons des nuances, des aspects, voire des qualités qui se distingueront. Mais ces distinctions, en réalité, ne sont pas importantes. Ce qui est essentiel : nous l’avons tous, le partageons tous et nous pouvons tous l’exprimer, à notre façon.

C’est la raison pour laquelle il est important de méditer afin de trouver en soi-même ce que nous recherchons à l’extérieur. Si nous ne méditons pas, nous courons le risque d’être fascinés par la croyance que nous sommes misérables, peu intéressants, dénués d’intérêt et que quelqu’un ou quelque chose est le but à atteindre, hors de nous-mêmes. Mais attention, chercher en soi-même n’est pas une démarche propre à l’égo : car ce que nous trouvons en nous-mêmes est la même chose que ce qui est en autrui, la même chose que ce qui est partout. En somme, cela revient à dire que l‘exceptionnel existe partout. Il n’y a donc pas lieu de s’illusionner par un « effet loupe » sur quelque chose ou quelqu’un.

Par conséquent, nous comprenons que l’Amour véritable n’est pas un attachement de dépendance, la croyance que nous ne valons rien par nous-mêmes et que l’autre est celui qui compte, le seul être d’importance. Ce genre d’amour est générateur de souffrances car il reflète une double illusion : sur ce que nous sommes véritablement en notre essence pure et sur le fait que chacun a ses propres limites dans son parcours évolutif. L’Amour authentique est beaucoup plus dans un esprit de partage avec la compréhension que chacun a de la valeur et mérite le même respect.

Certains pensent qu’il vaut mieux suivre toute sa vie un maître éclairé, apprendre à son contact. Pourquoi pas ? Les sages ne serviraient à rien s’ils n’étaient jamais suivis et écoutés. Mais c’est aussi la plus sûre façon de passer à côté de sa propre richesse intérieure et d’une véritable Libération. Car croire que l’Éveil dépend de quelqu’un d’autre que de soi-même est une terrible illusion. Nous pouvons perdre de nombreuses existences à agir ainsi en se fuyant soi-même dans autrui. Il nous faut donc défaire nos attachements pour tout ce qui nous éloigne de la Source intérieure. Si nous existons, c’est que nous avons aussi une Source intérieure.

« Dans la Shvetâshvâtara Upanishad, nous lisons : ‘Sache que la Nature est Māyā et que Celui qui gouverne cette Māyā est le Seigneur Lui-même' » (Swâmi Vivekânanda, Jnâna-Yoga, Albin Michel, 1972, p. 52).

« Le terme de Mâyâ (traduit la plupart du temps, à tort, comme « illusion ») exprime cet indéfinissable mélange d’Existence et de Non-existence qui est la Manifestation » (Swâmi Siddhéswarananda, Quelques aspects de la philosophie Védantique, Adrien Maisonneuve, Paris, 1967, p. 26).

Descartes avait réussi à démontrer que même si tout est illusoire, même si nous pouvons douter de tout, que ce que nous prenons pour la réalité pourrait n’être qu’un songe, un artifice, une « Māyā » telle qu’enseignée dans le bouddhisme et l’hindouïsme, dans ce doute hyperbolique qui en arrive même à remettre en question l’égo – le petit soi mondain -, il n’empêche que si l’on se sait douter, nous ne pouvons pas douter que nous doutons et, dans ce redoublement, nous constatons un point fermement assuré : nous existons forcément. Il y a forcément de l’être pour douter de tout... Il y a forcément une conscience pour qu’elle s’interroge. C’est cela le véritable sens de « je pense, donc je suis ». On pourrait le dire autrement : « il y a de l’être ou de la conscience en amont de tous les phénomènes de pensées, doute compris« . Étonnamment, beaucoup ne comprennent toujours pas la pensée de Descartes, même dans le domaine de la spiritualité. Ce n’est pas que Descartes inversait les choses, c’est qu’il voulait parvenir à vérifier si l’on pouvait aller plus loin que douter de la réalité de toute chose… ce que font certains bouddhistes qui en arrivent à croire que rien n’existe, eux-mêmes compris. Mais pour pouvoir expérimenter le vide ou bien l’interdépendance de toute chose (la vacuité), il faut nécessairement qu’il y ait une conscience, un être.

« La Réalité demeure par delà toutes les choses du monde empirique ; c’est la base sur laquelle repose l’ensemble des apparences. Il ne conviendrait pas de voir là une simple assertion car le « sujet pensant » qui est en chacun de nous, ne diffère en rien de cette Réalité. Nous en avons d’ailleurs la certitude immédiate et, au surplus, nous l’affirmons encore à l’instant même où nous le nions. Ainsi que l’explication en a déjà été donnée, cette Réalité est, à la fois, la Conscience infinie qui implique toute connaissance empirique et l’Existence infinie que suppose toute existence finie » (Comment discriminer le spectateur du spectacle ?, trad. M. Sauton, Jean Maisonneuve Successeur, Paris, 1977, p. LXIII).

Bien entendu, toute cette confusion vient du mental et de l’égo, et il est vrai que Descartes n’est pas allé jusqu’à distinguer, comme les hindous, le Soi éternel de l’égo qui pense. Mais il n’a pas fait d’erreur pour autant car dans sa réflexion, l’égo n’était plus « la petite personne du monde » puisqu’il remettait tout en cause dans son doute comme si le monde pouvait n’être qu’un rêve. Descartes a accompli « le défaire radical » et de ce « défaire », il en est ressorti, en pleine lumière, la certitude de l’être. Mais cela reste de la philosophie.

Nous pourrions aussi faire un détour du côté de la psychanalyse car nous projetons ce que nous sommes sur autrui. Si nous jugeons qu’untel est admirable car il est éveillé, que nous voulons le suivre, l’écouter, apprendre de lui, n’est-ce pas parce que nous nous reconnaissons en lui, ce qui est déjà en nous ? Car comment pourrions-nous reconnaître de la valeur en lui, si nous ne savions rien, strictement rien, de cette valeur ? Ceux qui ne comprennent pas la valeur de quelqu’un ou quelque chose, passent leur chemin ! Il s’agit donc d’un phénomène inconscient : nous recherchons en autrui ce que nous sommes déjà nous-mêmes à l’état latent, inconscient. L’autre devient miroir, en quelque sorte. Il y a donc un paradoxe de vouloir rechercher l’Éveil tant désiré chez des êtres éveillés, sans comprendre que ce processus ne peut jaillir qu’au cœur de notre conscience. Le paradoxe est qu’il y a là une illusion comme avec le rêve douteux de Descartes. Si nous donnons une réalité à ces illusions, c’est qu’il existe un auteur derrière cela. Il en va de même des rêves nocturnes, tout est illusoire, mais sur le désir de qui ?

En fait, Descartes combat le nihilisme puisqu’il assure l’existence véritable de l’être qui doute et s’interroge, puis se sait penser. La vacuité, si elle est expérimentée, c’est qu’il y a nécessairement de l’être. Le non-être ne peut pas expérimenter la vacuité. Il ne peut pas douter non plus.

« Pour affirmer que rien n’existe, on doit être conscient de la non-existence qui implique nécessairement l’existence de ce qui est conscient d’une telle pensée. Mais nous ne pouvons concevoir la non-existence de notre propre conscience et, par conséquent, il est impossible de soutenir la théorie du nihilisme intégral, c’est-à-dire la Non-Existence Absolue » (Swâmi Siddhéswarananda, Quelques aspects de la philosophie Védantique, op. cit., p. 187).

Où est le fond du problème ? C’est que l’Être en projetant son rêve, sa création, son monde relatif, l’habite de l’intérieur aussi. Il est comme double : auteur et acteur en même temps. Et l’acteur se prend au jeu. Puis l’acteur oublie l’auteur.

Certains disent alors que l’acteur n’est pas réel. En effet, il peut changer de rôle, de vie en vie. D’autres disent que ni l’acteur, ni l’auteur ne sont réels. Mais ils vont alors trop loin car s’il n’y avait rien, ni acteur, ni auteur, il n’y aurait même plus d’illusions pour se faire prendre au jeu, à notre propre jeu. Descartes, par sa seule philosophie, démontre une vérité indubitable : la certitude de l’Être dont la pensée, le doute, le raisonnement est périphérique. Descartes ne fait que remonter petit à petit jusqu’au Principe premier (non pas comme un matérialiste puisqu’il était croyant et plaçait Dieu dans ce principe premier). S’il y a de l’Être en chacun de nous, alors nous avons raison de nous faire confiance et de rechercher cette racine primordiale en nous-mêmes. Nous pouvons aussi rechercher en autrui cette racine première, mais cela ne doit pas nous éloigner, par la même occasion, de nous-mêmes, de notre propre source commune.

Bref, aucun maître éveillé ne doit devenir une ombre épaisse sur notre propre lumière intérieure. Il y a une différence entre semer les germes de l’Éveil dans une terre favorable et installer une chappe de plomp dessus. La différence entre vrai et faux gourou se tient là : le premier stimule, favorise l’Éveil et sait s’effacer lorsqu’il le faut, le second est l’obstacle à l’éveil collectif car il ne voit et ne juge que par lui-même. Le premier enseigne la vérité universelle présente en chacun de nous, le second enseigne sa vérité contre toutes les autres et tous les autres, jugés ennemis ou hérétiques – la paranoïa étant souvent de la partie dans la surenchère de l’égo. Mais un vrai gourou ou maître spirituel est aussi conscient que, malgré lui et par amour pour lui, certains sont si fascinés qu’ils s’en oublient eux-mêmes. Il peut donc constituer un obstacle : « Ne mets pas de tête au-dessus de ta tête« .

« Jésus a dit : Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout » (logion 67 in Évangile selon Thomas, Dervy, 1994, p. 56).

« C’est à vous maintenant de faire effort : les trouveurs de vérité ne peuvent que prêcher la Voie. Ceux qui se concentrent et méditent sur la Voie se libèrent eux-mêmes des chaînes de Mâra – le souverain du périssable » (Paroles du Bouddha in Guy Serraf, Dhammapada, Louise Courteau, 1988, p. 110).

Autre traduction, de Jeanne Schut :

« C’est à toi de faire l’effort d’avancer. Le Bouddha ne peut que te montrer la Voie. Les pratiquants, dans leur contemplation, absorbés, des liens de Mâra, sont libérés » (Jeanne Schut, Les plus belles paroles du Bouddha : Les versets du Dhammapada, Sully, 2011, p. 116).

« Le premier précepte de l’Ordre de l’Interdépendance des êtres évoque ainsi cet esprit : ‘Ne soyez pas idolâtres, ne vous attachez pas aux doctrines, aux théories et aux idéologies, fussent-elles bouddhistes. Les systèmes de pensées bouddhistes sont des moyens destinés à vous guider et non la vérité absolue‘ » (Thich Nhat Hanh, Le silence foudroyant, Albin Michel, 1997, 2016, p. 63).

Différences et divergences

Tout individu est amené tôt ou tard à se confronter aux différences et aux divergences. Et cela commence dès l’enfance. Comment pouvons-nous aborder cette problématique dans le domaine de la spiritualité ?

« Faites pour les autres exactement ce que vous voulez qu’ils fassent pour vous. Si vous aimez seulement ceux qui vous aiment, pourquoi vous attendre à une reconnaissance particulière ? » (Luc 6:31 in Nouveau Testament interlinéaire grec français, Société Biblique Française, 2015, p. 297).

Jésus enseigne qu’il n’est pas difficile d’aimer ceux qui nous aiment. Il est vrai qu’aller dans le sens du courant est très confortable pour tout le monde. Mais l’éveil spirituel, ce n’est pas être d’accord avec tout le monde ou obéir à la loi du plus fort. Dans les fausses spiritualités et les croyances illusoires, on pense à tort qu’il n’y a rien à défendre, aucune valeur particulière car il faut « rester zen » tout le temps, être en harmonie avec tout, ce qui revient à accepter l’inacceptable par une espèce de somnolence et cécité intérieures. Comment alors nous positionner face aux différences et aux divergences ?

« Au contraire, aimez vos ennemis, faites-leur du bien et prêtez sans rien espérer recevoir en retour » (Luc 6:35)

Jésus souligne qu’il est plus difficile, donc plus méritoire, d’aimer ceux qui ne nous aiment pas – que l’enjeu est plutôt là, dans l’acceptation des différences et des divergences. Pourquoi agir ainsi ? Pourquoi ne pas aimer uniquement ceux qui nous ressemblent ? Eh bien parce que tout individu narcissique aime son miroir. Dans certains couples, c’est la relation miroir qui est recherchée. Si l’un d’entre eux deux ne joue plus son rôle de reflet miroir, le couple casse. Les relations miroir sont très fragiles car basées sur le narcissisme. Après avoir vécu une Expérience de Mort Imminente transformatrice, il est fréquent que les couples connaissent des ruptures car l’évolution de l’un (qui a vécu une EMI) n’est ni comprise, ni acceptée par l’autre. Encore un modèle narcissique en rupture. Eh oui, aimer véritablement, ce n’est pas chérir son petit nombril qui se reflète chez autrui. Ce n’est pas non plus « aimer-posséder », c’est-à-dire nouer une relation de pouvoir pour que l’autre soit à sa propre image. Le véritable Amour qu’enseigne Jésus ne peut donc pas se contenter d’aimer ceux qui nous ressemblent.

La différence repose sur quoi, fondamentalement ? Quelle est-elle ? Pourquoi existe-t-elle ? Elle existe du fait qu’un être évolue selon son âge, selon sa compréhension et selon son rythme. Un être expérimente la vie avec ses propres limites. Au sein du même individu à l’échelle de toute la durée de sa vie terrestre, il n’est pas dit que l’on se comprendrait soi-même à des âges différents. Nous sommes donc tous porteurs de différence puisqu’elle existe aussi en soi-même dès que nous changeons, évoluons. C’est inévitable. Car notre âge, notre rythme, nos limites, ainsi que nos goûts, nos sensibilités, nos quêtes, tout cela nous SINGULARISE. Nous sommes le singulier dans un monde pluriel. Les messies aussi sont singuliers : ils ne sont pas reconnus dans toutes les religions, toutes les sensibilités et à toutes les époques. Tout est singulier car tout possède une individualité propre. La singularité témoigne de LA RICHESSE de l’ÊTRE. Une richesse de complémentarités car nous sommes des êtres multidimensionnels. On peut avoir du cœur et manquer d’intellect. On peut avoir un brillant intellect et manquer de cœur. On peut n’avoir ni l’un, ni l’autre, mais être très doué de ses mains. Etc. Il existe de nombreuses intelligences et chacune aura sa propre logique.

Les différences sont des aspects de l’Être qui explore des mondes, des univers, avec les rapports fini/infini, ignorance/apprentissage, croissance/éveil, etc. Et les différences amènent nécessairement des divergences. On ne peut accepter et comprendre que ce dont on a les moyens, les dispositions dans notre propre système de références. Tout ceci, qui relève de l’évidence, nous conduit à quoi ? Que nous aurions raison d’être tolérants vis-à-vis de ce processus de différenciation puisqu’il existe déjà au sein même de notre propre existence. Ainsi, tolérer, c’est comprendre le processus évolutif. Différences et divergences marquent une étape totalement relative au cours du processus d’expérimentations. Or, il n’y a pas lieu de rejeter « un autre soi-même » parce qu’il est plus jeune ou plus mûr sur le chemin de l’évolution, qu’il est plus sot ou plus sage.

En revanche, quand des actions sottes sont nuisibles à la collectivité, il est certain qu’il n’est plus temps d’être zen, de fermer les yeux ou de regarder ailleurs. Quand la maison brûle, il faut l’éteindre, ou bien accepter de la perdre, la voir partir en fumée. Ne dit-on pas qu’il y a un temps pour chaque chose ? Nos actes reflètent forcément nos croyances. Il y a donc des actes idiots, dangereux, destructeurs. Tout n’est donc pas acceptable. Mais nous pouvons corriger l’inacceptable dans l’amour et la tolérance, plutôt que dans la haine et la violence. Dépasser la dualité, ce n’est pas devenir sot ou aveugle, voire paresseux. C’est agir lorsqu’il faut agir, mais avec le cœur et la compréhension. Être bienveillant avec chacun, même au sein des différences et des divergences. Nous aimerions sûrement que l’on nous aide avec bienveillance dans le respect de ce que nous sommes à l’instant t. Si nous avons de l’amour et un véritable éveil, cela doit se voir aussi dans nos actes, pas seulement dans nos idéaux. Ainsi, corriger ce qui doit l’être, ce n’est pas céder à la dualité car tout n’est pas parfait, loin de là ! Les erreurs sur le chemin démontrent systématiquement que la perfection n’est pas dans nos actes relatifs et approximatifs. En revanche, tolérer l’imperfection, c’est comprendre au-delà de la dualité. Ceci rejoint sa parabole de la paille (dans l’œil du voisin) et de la poutre (dans son propre œil) car tous, de façon relative, nous sommes des êtres évolutifs. Même un sage fait peut-être une erreur qu’un plus sage que lui pourrait percevoir. La voie est infinie. Mais juger avec le cœur, ce n’est pas condamner, c’est comprendre et relativiser.

Si nous n’aimons que ceux qui nous ressemblent, nous restons en fait dans la dualité et entretenons des divisions. Si nous aimons de façon totalement désintéressée et d’un amour sans limites, nous transcendons la dualité, ce qui nous rapproche de l’Unité au sein du Multiple.

La transparence : une façon d’être

« La transparence » n’est pas une thématique très utilisée en spiritualité. Pourtant, si l’on y réfléchit bien, ce n’est pas une notion inutile, loin de là. Citons en plusieurs aspects :

1. La transparence pour soigner l’égo

Nous avons tous un égo : nous sommes tous heureux de partager quelque chose de personnel, nous avons tous envie et besoin de nous exprimer. Quand nous n’y parvenons pas, il y a souvent introversion et souffrance. Nous sommes dans des relations d’échange avec autrui. L’harmonie ne consiste pas à vivre coupé de tout. Mais parfois notre égo peut étouffer celui d’autrui. Quelle place donnons-nous aux autres ? Si nous monopolisons la parole ou l’attention, par exemple, où est le véritable échange ? La transparence peut nous permettre de réaliser qu’être, c’est aussi vivre « la présence » de tous en un même lieu donné.

Vous êtes au milieu du monde, vous faites silence, vous vous faites transparent, comme l’air. Et vous laissez venir à vous tout ce qui se passe autour de vous et en vous-même. Vous ressentirez une communion et un Amour car cela fait du bien de dépasser son petit égo pour donner une place bien plus belle et bien plus grande à l’Être intérieur. C’est un exercice que l’on peut reproduire un peu partout. Parfois, on a même l’impression qu’on en devient invisible car les gens vivent leur vie juste à côté de vous, parlent naturellement pendant que vous observez en silence. Si vous êtes en paix, calme, bien intentionné, cette présence transparente ne dérange personne. Cela aide à comprendre notre juste place. Tout individu compte, tout échange compte. Pas uniquement notre petit égo qui ne fait que participer dans l’ensemble. La pratique de cet exercice simple et amusant, permet ensuite, dans l’échange, de mieux gérer le temps de parole : autant pour soi que pour autrui, voire plus encore pour autrui. Devenir autrui, d’une certaine façon, pendant l’échange. C’est aussi une façon de décupler sa réceptivité dans un lieu : nous sommes là, pleinement là, même si nous parlons avec quelqu’un. La transparence, ce n’est pas du non-être, c’est s’effacer pour vivre pleinement tout ce qui passe en un lieu donné. C’est loin d’être du non-être car cet exercice peut aussi nous ouvrir à l’évidence de la télépathie : nos pensées sont encore mieux captées par notre entourage. Les gens sont plus réceptifs qu’on pourrait le croire, même s’ils réutilisent toute pensée dans leur propre perspective. Cet exercice est une forme de lâcher-prise.

2. La transparence pour ne faire qu’un avec soi-même

Beaucoup de gens ne sont pas ce qu’ils semblent être car notre société de compétition basée essentiellement sur l’avoir favorise le mensonge et l’hypocrisie, et donc la manipulation et la tromperie. Beaucoup de gens ont des buts cachés. Ils avancent par conséquent masqués. Mais cette duplicité, non content de créer beaucoup de souffrances, de violences et de dégâts n’est pas sans conséquence pour l’individu lui-même qui se pollue intérieurement en s’éloignant de sa vraie nature spirituelle et en devenant de plus en plus confus. Si nous pouvons nous enliser dans l’obscurité sans forcément nous en rendre compte car c’est un processus progressif, l’inverse est également possible : devenir de plus en plus lumineux, devenir de plus en plus transparent.

La transparence dont il est question ici est de rechercher une unité cohérente entre nos pensées, nos paroles, nos actions, nos aspirations. La transparence permet d’éviter toute cette pollution que nous venons d’exposer.

« Quel qu’il soit, celui qui évite le mal dans ses actes, dans ses paroles et dans ses pensées, se gardant en ces trois domaines, je l’appelle un homme de bien » (paroles du Bouddha in Guy Serraf, Dhammapada, Louise Courteau, 1988, p. 128).

Nous y gagnons quoi ? De la joie, de l’authenticité et une bien meilleure qualité relationnelle. Nous attirons à nous les gens qui nous correspondent. Si nous vivons dans la duplicité, nous attirerons à nous des gens malveillants. Si nous vivons dans l’authenticité, nous attirerons à nous des gens « transparents » : qui sont ce qu’ils semblent être. La transparence peut être « une école d’authenticité ».

« Le Suprême en lui – un état d’être translucide vers lequel il [le chercheur méditant] doit continuellement se tourner quand il médite… » (Édouard Salim Michaël, La Voie de la Vigilance Intérieure, Guy Trédaniel, 2013).

Nous y gagnons aussi de l’efficacité puisque dans la transparence, le chaos, la confusion n’existent plus. La vie devient moins difficile. En somme, cela revient à épurer les choses, tant en nous-mêmes, qu’à l’extérieur, dans nos vies. C’est simple à mettre en œuvre. Simple et efficace. Nous sommes ainsi mieux compris de notre entourage, nos relations deviennent plus saines.

Enfin, cela aiguise aussi nos sens car nous détectons plus aisément ce qui, chez autrui, semble « tordu », plein de circonvolutions. Plus nous pratiquons la franchise, la transparence d’être, la réceptivité, plus nous sommes capables de discernement. Le cœur peut aussi avoir du sens critique car nous pouvons aller au-delà de la dualité, surtout quand nous la voyons, nous la comprenons. Nous pouvons mieux défaire « les sacs de nœuds ».

La transparence est une notion importante car dans les autres réalités d’existence, notre âme est transparente. Nous ne pouvons plus cacher nos véritables pensées.

« Jésus a dit : Connais Celui qui est devant ton visage. Et ce qui t’est caché, te sera dévoilé. Car il n’y a rien de caché qui ne se manifestera » (logion 5 in Évangile selon Thomas, Dervy, Paris, 1994, p. 27).

Pourquoi ne pas nous entraîner à exister dans ce plan de réalité matérielle comme nous existerons dans les autres réalités successives ? Plus grande sera notre transparence, plus facilement, nous évoluerons.

La transparence est aussi la réalité de nos anges et des êtres très évolués. Ils sont invisibles, ils observent, ils comprennent. C’est une qualité de l’Être spirituel. La transparence englobe les êtres et les choses. Tel un rayonnement. Nous pouvons expérimenter cela. La communion d’esprit n’en sera que plus forte.

Références

Bien qu’étant une notion peu utilisée en spiritualité, une auteure a publié un livre sur ce thème : Penney Peirce, Transparence : La puissance de la transformation, Guy Trédaniel, 2020. L’auteure américaine y défend l’idée d’une nouvelle ère qui débute à présent, une transformation de notre société, vers « une intuition éclairée ».

Ici, le lien de son site web. Elle a créé un blog en phase avec l’actualité présente.

En français, on peut aussi lire son livre L’intuition : une voix qui ne trompe pas, Le grand livre du mois, 2000. Dans sa langue natale, elle a également publié Frequency : The power of personnal vibration, S&S International, 2009.

Zoom sur Pascale Lafargue

Crédit photo : Pascale Lafargue

Pascale Lafargue doit sa passion et sa profession de parapsychologue à un professeur hors-norme : Raymond Réant (1928-1997) auprès de qui elle a reçu une formation durant cinq années. Je sais que c’était un homme honnête, travailleur et passionné par ses recherches. Il fut l’auteur de nombreux livres, accessibles à tous dans leur méthodologie et les expériences menées avec des élèves candidats, pour expérimenter des choses assez spectaculaires : des voyages de la conscience hors du corps, des perceptions extrasensorielles au contact des objets, etc. Nous pourrions aussi citer Yves Lignon (né en 1943), également parapsychologue, mathématicien (qui avait un laboratoire à l’Université de Toulouse-Le Mirail). Ceci pour dire qu’un certain esprit de rigueur scientifique caractérise ces recherches avec méthodologies et protocoles d’expériences. Si je cite ces deux chercheurs, c’est qu’ils sont français et ont beaucoup œuvré pour faire connaître leurs résultats. Être un parapsychologue n’engage à aucune croyance religieuse, aucune obédiance de spiritualité quelconque.

Pascale Lafargue a justement été enthousiasmée par cette approche décomplexée : les méthodes, les protocoles, les expériences, les résultats. Raymond Réant a fait preuve d’altruisme car il aurait très bien pu ouvrir un cabinet de voyant, vivre sa vie professionnelle et fermer le rideau, sans rien partager de ses capacités. Or, il a voulu enseigner, partager le fruit de ses expériences et découvertes, former, accompagner. Pascale Lafargue revient avec joie sur ces années de formation où l’enthousiasme était partagé avec plusieurs volontaires. Mais Raymond Réant est parti. D’une certaine façon, Pascale Lafargue reprend le flambeau car elle aussi aime partager ses expériences, en accord avec le libre arbitre de chacun. Elle s’est néanmoins fait une spécialité des vies antérieures, ce qui peut se comprendre car lorsqu’on touche un objet, quel qu’il soit, pour en recueillir la mémoire par des impressions extrasensorielles (psychométrie), on débouche nécessairement sur le passé… Le passé, c’est-à-dire les époques de l’Histoire.

Mais « lire le passé », c’est aussi comprendre les pérégrinations de l’âme. L’objet saisi pouvant être, par exemple, la main d’un individu afin de percevoir ses vies antérieures. Si Raymond Réant a ouvert la voie sur nos diverses facultés extrasensorielles, Pascale Lafargue cherche à aller plus loin, approfondir, notamment ce qui relie une âme à ses vies antérieures. Quelle est l’unité de ses existences passées ? Or, c’est un domaine assez inédit, il faut le reconnaître. Car même si l’hindouisme et le bouddhisme ont bien expliqué le processus de la réincarnation – tout en soulignant que l’enjeu consistait à libérer notre âme de nos inclinations matérielles pour rompre ce schéma qui peut durer indéfiniment -, il n’y a pas eu encore d’études poussées sur la cohérence de toutes ces vies accumulées dans le parcours d’une âme. C’est néanmoins une discipline qui commence à naître avec des personnalités comme Pascale Lafargue, mais aussi Dolores Cannon qui a choisi la régression par l’hypnose, pour sa part.

Ceci a de l’intérêt car selon les écoles bouddhistes, nous constatons une certaine obscurité sur la question de l’âme. En effet, il y a ceux qui savent que quelque chose perdure après la mort, transmigre, ou alors s’éveille et se délivre du cycle des réincarnations, mais il y a aussi ceux qui mésinterprètent les enseignements originels du Bouddha et qui pensent que rien n’existe de durable dans l’être individuel, que tout n’est qu’agrégats et que l’être immatériel serait aussi évanescent que son égo et son corps de chair. Au nom de l’impermanence, ils « coulent le bébé avec l’eau du bain » pourrait-on dire, car ils nient le principe d’individualité persistant. Mais les faits leur donnent tort car les corps de lumière existent véritablement et notre identité spirituelle que les hindous nomment Atman est une réalité éternelle (même si ce Soi ou Atman peut endosser plusieurs identités charnelles en même temps).

« Le faux égo nous conduit à confondre le corps avec le moi véritable. L’égo est ce qui nous fait dire ‘Je suis’. Mais lorsque l’âme devient souillée ou conditionnée par la matière, elle s’identifie avec le corps et se croit issue de la nature matérielle. Lorsque l’identification de l’être est appliquée au moi véritable – à l’âme -, il s’agit alors du véritable égo » (A.C. Bhaktivedanta Swami Prabhupada, Revenir : La science de la réincarnation, Éd. Bhaktivedanta, 1983, p. 82).

Il y a donc quelques confusions dans les enseignements et dans la compréhension de certaines écoles car si nous nions notre essence spirituelle véritable, nous devinons les conséquences fâcheuses que cela aura pour notre avenir hors du plan physique. Néanmoins nombreux sont les bouddhistes à bien souligner que leurs doctrines ne sont pas nihilistes (nous soulignons ce point car c’est souvent une cause de rejet de la part des occidentaux).

Les expériences conduites dans les vies antérieures ne sont donc pas inutiles, surtout si elles permettent de mieux comprendre le processus de nos quêtes, de nos attachements de vie en vie, surtout si elles nous permettent de nous délivrer d’anciens traumas qui perdurent dans l’existence présente, et si la chaîne de cause à effets est élucidée. En effet, des situations difficiles, perturbantes, dans cette existence, peuvent faire ressurgir d’anciens traumas de cette vie ou d’une vie passée. Il est donc intéressant de connaître les recherches de Pascale Lafargue, authentique chercheuse passionnée comme cela peut se constater dans cette émission animée par Philippe Ferrer et sa chaîne youtube « On ne vous demande pas d’y croire ».

Pascale Lafargue a publié les ouvrages suivants, aux éditions Fernand Lanore :

Elle est aussi l’auteure de :

Elle organise des séminaires de formation en parapsychologie sur Nantes et Paris pour la saison 2020/2021.

Par l’intermédiaire de son association Epsilon (loi 1901), elle publie un bulletin bi-annuel qui fait le point sur ses conférences notamment et qui présente quelques thématiques en rapport avec ses thèmes de prédilection.

La psychométrie ou la « psychopathotactie »

Raymond Réant a fort bien enseigné dans ses ouvrages comment percevoir des informations en touchant des objets. Cette forme de « voyance dans le passé », il l’a nommée « psychopathotactie » – terme construit d’après des étymologies grecques (qui signifie « esprit/ressentir/toucher ») et qu’il préférait à celui de « psychométrie » créé par le Dr Joseph Rodes Buchanan (dans son livre Manual of psychometry, Frank H. Hodges, 1893). J’ai moi-même mis en pratique ses techniques : ça fonctionne à condition de bien opérer le vide mental au préalable et de ne pas chercher à rationaliser les images perçues (c’est-à-dire de ne pas construire un récit qui dévierait des informations ressenties).

Citons une référence stimulante à lire de Bertrand Méheust (avec, au cours du chapitre 2, « Exemple de psychométrie : La mémoire des objets ») :

Avec un extrait ici et une critique ici. Il s’intéresse, entre autre, à la « métagnomie« , terme « proposé par le Docteur [Eugène] Osty pour désigner l’ensemble des facultés de connaissance paranormale qu’il appelait encore la ‘faculté d’hyperconnaître' ». On le trouve en eBook (au format ePub) et assez difficilement en un autre format.

Autre référence :

La mémoire des choses de Jean Prieur (parce qu’il est aussi question de psychométrie comme l’indique le sous-titre : l’art de la psychométrie) chez Fernand Lanore, Paris, 1994.

Quatrième de couverture :

« Aspect particulier de la clairvoyance, connaissance supra-normale par le toucher, la psychométrie est la faculté qui permet à un être sensitif, en tenant un objet, de remonter jusqu’à son possesseur, de décrire son caractère, son apparence physique, les gens et le décor naturel qui l’entourent. Tout se passe comme si les « choses » s’imprégnaient des vibrations émanant des personnes qui furent en contact avec elles. Certains hommes, nous dit Jean Prieur, ont la possibilité de capter cette « mémoire des objets » et de rechercher ainsi dans le passé. À travers de nombreux témoignages vécus, l’auteur nous fait pénétrer ici dans une dimension insoupçonnée de notre univers. De l’incendie du « Bazar de la Charité » aux personnages énigmatiques de Louis XVII, « la mémoire des choses » est un ouvrage passionnant qui nous invite à considérer différemment les capacités de l’esprit humain en contact avec le monde inanimé« .

Pourquoi Shambhala ?

Ce à quoi ressemble quelque peu Shambhala dans sa dimension physique

« Bouddha » signifie « Éveillé « . Tout être qui prend pleinement conscience de sa Source, son Origine première au-delà des apparences phénomènales passagères réalise sa nature d’éveillé. Ceci signifie qu’il y a un état de bouddha qui sommeille en chacun de nous.

Nous avons la chance sur la planète Terre, d’avoir de nombreux êtres éveillés aux quatre coins du monde et d’avoir en plus grand nombre encore, des textes de sagesse pour favoriser cet éveil sous condition d’une sérieuse mise en pratique. Dans ce contexte, à quoi sert Shambhala ? Si nous réalisons que notre nature spirituelle est inconditionnée, par delà l’espace et le temps, pourquoi Shambhala, royaume circonscrit dans un espace précis ?

Observons la vie des tibétains et celle de l’actuel Dalaï Lama en particulier, elle n’a pas été et n’est pas de tout repos. Notre condition de vie terrestre est une lutte permanente. Ce n’est pas parce qu’un être réalise l’Éveil qu’il transforme magiquement le monde autour de lui.

« Des prophètes comme le Christ, Bouddha, Shankara, sont les uns et les autres des exemples de libération individuelle. La libération universelle ne peut être amenée par un seul individu, même s’il pratique une intense sadhana pour amener sa propre libération » (Swami Satyananda Sarasvati, Propos sur la Liberté – Commentaires des yogas-sutras de Patanjali, Satyanandashram, Paris, 1984, 1998, p. 252).

Le libre arbitre, sacré, autorise la totale liberté du bien, du mal, de l’ignorance par tout ce qui est futile et en définitive confus. Beaucoup d’individus ne sont pas attirés par la spiritualité. Ils préfèrent leurs loisirs, leurs habitudes de pensées, leurs quêtes du confort matériel. Mais ces quêtes de l’esprit qui s’oublie dans la matière, obéissent à une espèce d’hypnose collective et individuelle où de vies en vies, l’individu s’asservit. Le mal est une sorte de fanatisme qui fait passer en priorité absolue ces quêtes évanescentes où il ne reste plus qu’une psychopathologie plus ou moins profonde. Une authentique spiritualité revient, dès lors, à une médecine de l’âme pour soigner un corps malade qui est notre humanité engluée dans la matière. Dans le Tantra de Kalachakra – Le livre du Corps subtil, le Bouddha est dénommé « médecin de la douleur universelle plutôt que maître es philosophie » (Brouwer, 2020, p. 23).

Dans Shambhala, la voie sacrée du guerrier de Chögyam Trungpa, nous lisons :

« Nous y verrons comment, dans le monde de Shambhala, la réalisation intégrale de la santé éveillée est transmise d’un être humain à un autre qui non seulement incarnera cette santé, mais la favorisera également chez ses semblables » (Seuil, 1990, p. 177).

Toute spiritualité authentique guérit la cécité de l’âme et les maux du corps : Jésus n’a-t-il pas accompli de nombreux miracles de la sorte ? Platon n’enseignait-il pas que la véritable médecine s’adresse d’abord à l’âme ? Plus nous créons des désordres dans nos désirs avec des passions fâcheuses, plus nous perturbons nos énergies naturelles : la maladie est le symptôme d’une déviation, d’une désorientation, d’une confusion de l’esprit.

Ce n’est donc pas un hasard que les textes de sagesse diffusés par Shambhala prennent en compte les énergies subtiles de notre architecture énergétique physiologique. Si nous étudions le Tantra de Kalachakra, nous découvrons une telle complexité dans ce lien du cosmos au corps subtil, qu’il est assuré que c’est une véritable science qui est de cette façon transmise. Une science qui prend en compte de nombreux aspects. Une science intégrale.

« Les enseignements de Kalachakra ont la caractéristique de couvrir toute l’extension possible du domaine de la connaissance » (Tantra de Kalachakra, – Le Livre du Corps subtil, Desclée de Bouwer, Paris, 2000, 2020, p. 29).

« Les deux premiers volumes du Tantra de Kalachakra, le Kalachakra « externe » et le Kalachakra « interne » exposent les mesures secrètes du cosmos et de l’être humain, en montrant leur corrélation » (Traité du Mandala : Tantra de Kalachakra, Desclée de Brouwer, Paris, 2003, p. 16).

Je ne peux être que troublé d’avoir été en contact avec des êtres qui justement soignent les corps subtils avec leur science, leur énergie, leurs couleurs. Shambhala serait donc une sorte d’ambassade pour veiller sur le bien-être de notre humanité et de notre planète. C’est un sanctuaire qui assure une protection pour les textes de sagesse, les êtres qui ont un rôle à jouer pour diffuser ces connaissances et cet éveil, et qui garantit qu’aucun ennemi ne viendra détruire tout cela. Shambhala est donc « un Mystère » au sens des anciens Mystères grecs où tout ne peut être dit, révélé.

J’avais trouvé assez paradoxal que l’Éveil nous conduise hors de toute forme, de tout conditionnement spatio-temporel, mais que Shambhala nous invite dans un lieu avec ses temples, ses palais, sa richesse « clinquante ». Tout aussi paradoxal, cette « cascade de réalités » en Shambhala jusqu’à un royaume bien physique, bien matériel où des sages entrent et sortent. Cette cité accueille des individus de tout âge et de toute nationalité. J’ai trouvé aussi très paradoxal que l’Éveil nous fait comprendre que toute quête est finalement futile puisque Tout est là, derrière les apparences qui ne cessent de changer et de se dissoudre. Alors pourquoi Shambhala ? Est-ce une illusion de plus ? Eh bien, si nous prenons en compte notre dimension physique sur cette planète Terre, force est de constater que la lutte est parmanente entre ceux qui veulent aimer et aider leur prochain, et ceux qui veulent l’asservir ou l’anéantir.

Pour avoir voulu transmettre l’Amour inconditionnel aux êtres incarnés, Jésus a dû accepter le supplice de la croix. En fait, la plupart des prophètes et messies ont dû affronter supplices et périls au cours de l’Histoire. Et que dire de ces tibétains, emprisonnés et torturés en raison de leur foi, de leur fidélité au Dalaï Lama et aux enseignements du Bouddha ? La mort est certainement plus douce que la torture. Quel Amour ne faut-il pas pour pardonner les horreurs que le mal planifie tout le temps dans un cycle qui semble sans fin ? Quand nous comprenons cela – et l’Histoire nous l’enseigne – alors Shambhala – la Cité mystérieuse – prend tout son sens. Elle est un havre de paix, un lieu d’études et de formations, mais aussi une protection pour favoriser un équilibre possible à notre humanité et planète Terre.

Ce qu’il faut aussi prendre en compte, c’est que le mal et la confusion génèrent des forces colossales sur le plan énergétique (éthérique et astral notamment) : égrégores, formes-pensées, mais aussi, comme il est dit à plusieurs reprises dans l’introduction du Traité du mandala – Tantra de Kalachakra, « des troupes d’élémentaux et d’esprits avides » (p. 20, 27). Si nous n’avions pas une ambassade qui travaille sur tous les plans subtils en même temps, si nous n’avions pas l’aide céleste des êtres des Étoiles, notre planète aurait été dans un chaos tel, qu’elle aurait été détruite depuis longtemps. Les forces doivent être compensées en permanence. Autrement dit, il y a ceux qui dépensent toute leur énergie à détruire, à faire souffrir et il y a ceux qui dépensent aussi toute leur énergie à reconstruire, à préserver, à compenser. C’est alors que l’on comprend mieux l’expression « guerrier » – propre à Shambhala. S’il n’y avait aucun combat à mener et donc, aucun courage à avoir, ce mot n’aurait pas d’utilité. Mais nous ne sommes pas face à de simples résistances ! Nous sommes face à des destructions et des asservissements : un mal actif. Nous sommes face à un chaos qui n’est pas seulement visible physiquement, mais au sein de nos âmes et de nos aspirations secrètes.

« Ce livre [Shambhala, la voie sacrée du guerrier] nous apprend à affiner notre mode de vie et à propager l’art du guerrier dans son sens véritable. Il s’inspire de l’exemple et de la sagesse du grand roi tibétain Gesar de Ling : de son insondabilité et de son courage, et de la façon dont il a triomphé de la barbarie aux principes du Tigre, du Lion, du Garuda et du Dragon (Tak, Seng, Khyung, Druk) qui sont présentés ici sous la forme de quatre dignités » (Chögyam Trungpa, Shambhala, la voie sacrée du guerrier, Seuil, 1990, p. 21).

L’auteur partage de nouveau sa conception du « guerrier » dans son livre Sourire à la peur :

« Les guerriers qui font ainsi confiance aux reflets du monde phénoménal peuvent compter sur leur découverte personnelle de la bonté. La communication donne des résultats : le succès ou l’échec. Voilà comment les guerriers sans peur entretiennent un rapport avec l’univers ; non pas en restant isolés, manquant d’assurance et se cachant, mais au contraire en s’exposant sans cesse au monde phénoménal et en acceptant tous les risques » (Chögyam Trungpa, Sourire à la peur : Réveillez le courage en vous, 2012, Les éd. de L’Homme, Le Jour, p. 84).

La lumière de l’éveil n’est donc pas « un paradis pour soi-même ». Les éveillés ne tiennent pas ce discours. Il est remarquable, que ce soit Jésus ou Bouddha, que l’Éveil proposé soit dans l’intérêt de chacun pour tous les autres. Les éveillés reviennent pour aider les égarés. Ils ne les oublient pas, ivres de leur réussite spirituelle.

« Si le maître guerrier était ivre de sa propre présence authentique, ce serait un désastre. C’est pourquoi il est très humble, extrêmement humble. Son humilité découle du travail avec autrui » (Chögyam Trungpa, Shambhala, la voie sacrée du guerrier, Seuil, 1990, p. 182).

« Le Tantra de Kalachakra est une pratique bouddhiste de méditation qui appartient à la classe des Tantras du Yoga suprême. Il s’agit des enseignements les plus profonds du Véhicule des boddhisattvas [des êtres d’Éveil], représentant la voie spirituelle de ceux qui aspirent au parfait et complet Éveil pour le bien de tous les êtres sensibles » (Tantra de Kalachakra, – Le Livre du Corps subtil, Desclée de Bouwer, Paris, 2000, 2020, p.7).

« Comprendre revient à œuvrer, sur le plan de l’esprit, pour l’Éveil de tous les êtres sensibles » (Idem, p. 27).

« Le boddhisattva [être d’Éveil ou héros de l’esprit d’Éveil], au terme d’une vie antérieure, a renoncé à l’ultime réalisation et à l’extinction en Nirvana, bien qu’il les ait méritées. Il a choisi de prendre une nouvelle naissance en ce monde pour aider autrui à progresser sur la voie de la délivrance. Il a fait le vœu de revenir à l’existence jusqu’à ce que nous soyons tous libérés de notre attachement au samsara. D’où son nom : ‘Être pour l’Éveil’ » (Idem, p. 30).

Shambhala est donc orienté vers un but : assurer un futur à l’humanité et à la planète. Il y a bien un paradoxe car la Libération est au-delà du temps, elle rompt le cercle infernal des réincarnations. Mais… Mais que faire des autres ? Que faire de ceux qui souffrent de plus en plus, du poids de leurs erreurs ? Il y a par conséquent des « retours en force » de la Lumière, des réincarnations volontaires pour aider tous ceux qui restent asservis dans le « cinémascope hypnotique ». La compassion, nous le comprenons, est une valeur centrale. Car sans compassion, l’Éveillé retourne d’où il vient, et les égarés continuent de vivre, de souffrir dans leurs hallucinations.

Shambhala assure aussi l’intégrité des textes de sagesse. Nous savons que les textes saints ou sacrés sont parfois modifiés, transformés, amputés. Les textes retrouvés dans une jarre en 1945 à Nag-Hammadi en Haute-Égypte, ont été inviolés, non modifiés. Et leur contenu diffère sensiblement sur certains points des « canons » retenus pour affirmer un pouvoir politique et religieux. Il est donc essentiel de préserver l’intégrité des textes afin de ne pas voiler, déformer les enseignements. À l’extérieur de Shambhala, il y a des écoles bouddhistes qui divergent sur certains points fondamentaux. Le chaos peut naître des mêmes dangers présents partout : une mauvaise compréhension des concepts, un formatage des esprits, un ralentissement de l’Éveil si les bases sont mal comprises. Shambhala veille à réinsuffler régulièrement l’esprit des textes par les traditions et les besoins circonstanciés.

Conclusion

Shambhala n’est pas absolument indispensable à notre éveil, notre évolution spirituelle puisque la Vérité est accessible partout, étant de nature universelle. Nous devons développer une authentique fraternité entre « les couleurs » de nos sensibilités spirituelles qui nous reconduisent à la même Lumière blanche intégrative tels les rayons arc-en-ciel du prisme. Il n’y a aucune nécessité impérative. Mais les obstacles sont puissants et tous ceux qui peuvent les dévoiler et les lever sont des aides précieuses. Shambhala est l’un de ces « garde-fous » contre la fureur du monde. Cette Cité-royaume a sa raison d’être si le but est d’assurer un éveil planétaire, un monde viable pour le présent et le futur. Quant aux secrets, ils sont parfois nécessaires pour protéger le sacré des sots, des ignorants, voire des méchants qui n’ont pas le sens du respect. L’invisibilité « partielle » de Shambhala a aussi sa raison d’être.

« Roi de Shambhala, sa position rappelle celle de l’Empereur universel, mais il est un souverain dans l’occultation, le maître d’une terre pure, invisible au regard de qui n’a pas été initié » (Tantra de Kalachakra, – Le Livre du Corps subtil, Desclée de Bouwer, Paris, 2000, 2020, p. 33).

Mais la Cité n’est pas pour autant fermée ou hors d’atteinte puisqu’elle n’est pas que matérielle. De plus, ayant des buts altruistes, pourquoi se refuserait-elle à tous ceux qui veulent œuvrer dans l’intérêt de chacun et de la planète ? C’est un état d’esprit qu’il nous faut acquérir pour comprendre son rôle et sa nécessité. Il est encourageant de savoir que nous ne sommes pas seuls et qu’au-delà des obscurités du monde, règne une lumière purificatrice, régénératrice et médicinale. Quand nos cœurs redeviennent purs, nous retrouvons notre véritable nature lumineuse : les portes nous sont ouvertes.

Shambhala est le sanctuaire de ceux qui reviennent pour aider l’humanité, ne la délaissant pas, ne la livrant pas seule à elle-même. Ces êtres qui reviennent n’ont pas tous besoin d’un corps physique. Les corps spirituels ou subtils permettent une grande liberté d’action et de mouvement.