Zoom sur L’Exégèse de Philip K. Dick

Aux éditions J’ai Lu, Collections « Nouveaux Millénaires » : Tome 1, paru en 2016. Tome 2, paru en 2017.

L’Éveil spirituel peut prendre bien des formes et la lucidité de Philip K. Dick sur notre histoire, notre civilisation, notre présent, notre passé, notre futur le caractérise amplement. Philip K. Dick est une espèce de prophète, tout à fait comparable à Gene Roddenberry, dans le même genre SF, mais d’une façon différente. Il est assez rare qu’un auteur de SF dresse un journal où il expose ses intentions avec ses pensées philosophiques et ses questionnements métaphysiques. On pourrait penser aussi à Stanislas Lem pour cette capacité à aller au-delà du genre afin de le renouveler (qui a notamment lu son roman Ubik et que Philip K. Dick cite dans le Tome I de son Exégèse, p. 397).

« Ubik », dans la dernière édition « collector » de 2019, éd. 10 | 18.

Son exégèse qui a douloureusement tardé pour les fans français (The Exegesis of Philip K. Dick date de 2011 aux éditions Houghton Mifflin Harcourt) est une invitation à entrer dans son laboratoire psychique et c’est proprement fascinant car tout le monde peut constater que ses œuvres de fiction ne sont pas gratuites, mais réellement « travaillées » de l’intérieur, préoccupées, revisitées à l’instar d’un Picasso qui développe une même idée, l’explore sous toutes ses possibilités par exemple avec le cubisme. Il y a une espèce de « cubisme dickien » car une œuvre renvoie à une autre et au bout du compte, c’est tout une société qui est dépeinte.

Osons le dire, il y a une véritable dimension philosophique et mystique dans ce journal publié en deux volumes. Mais l’approche est très intuitive et visionnaire comme si sa pensée surfait sur plusieurs lignes temporelles. Il avait d’ailleurs une théorie très personnelle sur le sentiment de « déjà vu » qui est, en quelque sorte, l’inverse de Freud. Pour le psychanalyste viennois, le sentiment de « déjà vu » est une variante entrevue d’un passé vécu refoulé. Pour l’auteur romanesque, c’est un signal d’une bifurcation en souvenir d’un futur déjà exploré, c’est-à-dire un moment clé ou carrefour que nous prenons dans notre vie. Quelle audace intellectuelle ! Une audace non autorisée dans la psychanalyse, ou même la psychologie transpersonnelle qui pourtant est allée loin avec les archétypes et les synchronicités. Mais c’est le propre du genre, en science-fiction : tout est permis !

Quant on parle de « mystique », beaucoup pensent à des délires comme ceux inspirés par les drogues, par exemple, un univers psychédélique. Beaucoup de philosophes estiment que ces univers sont factices. Mais chez Philip K. Dick, c’est plutôt le voile des apparences qui est soulevé avec la prise de conscience que l’individu doit agir en héros s’il ne veut pas être broyé par le système. Il faut donc une certaine forme de folie à désobéir, sortir audacieusement du rang et à voir la vie d’une façon radicalement différente. Salvador Dali exposait sa méthode « paranoïa-critique » pour visualiser des peintures extraordinaires sur les taches d’un mur, Dick expose aussi une espèce de méthode « paranoïa-critique » sociale.

Je ne vais pas entrer dans les détails de ma vie personnelle, mais je peux dire que Philip K. Dick m’a sauvé la vie. Sa façon de penser m’est revenue en détail lorsque médecins et infirmières me disaient condamné sur mon lit d’hôpital. Les deux options que l’on me proposait étaient toutes deux très risquées et mon voisin de chambre était déjà mort du même mal. J’étais donc voué à une mort quasi certaine, condamné par le système. Il suffisait de se laisser faire, de signer, de s’abandonner. J’ai trouvé toute la force de m’enfuir à 5 heures du matin dans le silence des couloirs et de la nuit, de couper les fils du cathéter, de quitter l’antichambre de la mort avec la toxicité de tous les poisons qui me tuaient à petit feu, grâce à lui et à sa vision du monde ! Si nous ne sommes pas parfois héroïques contre le système, si nous ne bravons pas les normes, il ne faut pas se plaindre de vivre comme un robot et de finir comme tel. À force de prendre les drogues médicales anti-douleurs prescrites, je voyais tout s’animer autour de moi comme si les objets étaient des films d’animation en puissance. Et lorsque je suis rentré chez moi après avoir fui l’hôpital en courant, je n’ai même pas reconnu mon domicile, incapable de deviner l’architecture des pièces. Les drogues peuvent reformater le cerveau sans même que l’on s’en rende compte. J’ai donc eu un séjour dans un monde dickien, traité comme un numéro, un corps robot avec une issue fatale à la clé. Et face à la mort, c’est l’instant décisif : il faut choisir. Les univers dickiens peuvent être des réalités vécues et c’est pour cela que je me suis permis de faire une petite parenthèse personnelle. Pour Dick, c’était aussi du vécu, bien que certaines expériences sont tellement inouïes, « paranormales », qu’elles peuvent être soit taxées de folies, soit propices à des mises en œuvres fictives.

« Un soir, j’ai été assailli d’images abstraites de toutes les couleurs qui m’évoquaient les tableaux non figuratifs de Kandinsky et de Klee ; elles défilaient par milliers selon un rythme rapide qui rappelait ce qu’on nomme ‘flash cut’ au cinéma. Cet épisode a duré huit heures. Chaque image était une composition équilibrée, parfaitement harmonieuse (…). Je ne m’expliquais pas ce qui se passait (j’étais dans le noir, et de toute évidence, il s’agissait de phosphènes, mais la cause de leur stimulation était pour moi une énigme), pourtant j’étais certain que ces dizaines de milliers de belles œuvres harmonieuses, structurées, esthétiques et tout à fait professionnelles ne pouvaient pas avoir leur origine dans mon esprit, ou mon cerveau » (L’Exégèse de Philip K. Dick, Tome I, J’ai Lu, pp. 43-44).

Ce que relate Philip K Dick est une expérience complexe, énergétique, spirituelle qui ressemble à une forme ponctuelle de synesthésie (certains synesthètes perçoivent des formes géométriques associées à des sons, des couleurs, des nombres), avec en prime une prise de conscience sur une vie antérieure avec de nombreuses synchronicités. Son expérience est connue des vrais fans puisqu’elle a nourri l’un de ses chefs-d’œuvre « VALIS« , ou « trilogie divine » qui est un cycle prolongé sur plusieurs romans.

Couverture de la « Trilogie divine », parue chez Denoël en 2002 (réédité en 2013 avec une autre couverture).

Ce que l’on sait moins, c’est qu’il n’est pas le seul à avoir vécu des expériences semblables et déterminantes. Robert Allan Monroe (1915-1995) relate une expérience voisine qui lui a permis de se dédoubler et d’écrire plusieurs ouvrages sur le phénomène nommé « voyage astral« .

« Je m’étais étendu sur le canapé du salon pour une courte sieste alors que la maison était calme. Je venais juste de me coucher sur le ventre (la tête tournée au nord si cela représente une signification) quand un rayon sembla sortir du ciel au nord, formant un angle d’environ 30 degré par rapport à l’horizon. C’était comme si j’avais été frappé par une lumière chaude, mais il faisait jour et aucun rayon [de soleil] n’était visible. Je songeai tout d’abord qu’il s’agissait de la lumière solaire, bien que cela fut impossible eu égard à l’exposition de la maison. Il se produisit un tremblement violent ou une ‘vibration’ lorsque le rayon frappa mon corps. J’étais absolument incapable de faire le moindre geste. C’était comme si une force me retenait. Bouleversé et effrayé, je me forçai à bouger. C’était comme si j’essayais de repousser des limites invisibles » (Robert A. Monroe, Le voyage hors du corps : les techniques de projection du corps astral, Garancière, Paris, 1986, p. 30).

Ce type d’expérience par « intervention extérieure » est relativement rare, mais il existe, notamment dans l’univers ufologique, et biblique également, si l’on préfère lui donner une connotation religieuse.

« Mais le plus probant dans l’affaire est qu’en mars [1974], à l’apogée du phénomène initial par lequel le ‘saint Autre’ s’est déversé en moi, au moment où j’ai perçu l’univers tel qu’il est, l’agent agissant m’est apparu sous la forme d’une entité plasmatique rouge et or aux allures de lettre éclatante de lumière – une entité venue de l’avenir qui modifiait çà et là, l’ordre des choses : ce que le temps poussait en avant, par exemple. J’en ai conclu par la suite que j’avais vu le Logos » (L’Exégèse, Tome I, p. 41).

Tableau peint par Aert De Gelder intitulé « Baptême du Christ » exposé au Fitzwilliam Museum à Cambridge

Un film, par exemple, relate assez bien les choses avec ce processus de prise de conscience, de transformation spirituelle, c’est Phénomène de Jon Turtertaub en 1996 avec John Travolta.

Bref, ce qui se passe quand le cerveau est assailli de ces nouvelles informations, quand peut-être la glande pinéale est stimulée à grande puissance, est une révolution intérieure avec des conséquences aussi profondes qu’une Expérience de Mort Imminente.

« Il y a eu plus de changements en moi et dans ma vie à cause de tout ça que pendant toutes les années précédentes. Je veux parler des phénomènes qui surviennent depuis la mi-mars [1974] (nous sommes mi-juillet) depuis que tout a commencé. Désormais, je ne suis plus le même. (…) Mais par dessus tout, ce que ça me vaut, c’est un flot d’informations, toutes les nuits, inlassablement, sur les religions du monde antique – l’Égypte, l’Inde, la Perse, la Grèce et Rome. (…) J’hérite même de mots grecs tel que ‘syntonique’, ce qu’on m’ordonne d’être. ‘En harmonie avec’, ça veut dire. Et puis la doctrine du Logos. Tout ça me parvient dans mes rêves – de nombreux rêves, des centaines. Sans relâche, à l’infini. Dès que je ferme les yeux, je suis inondé d’informations sous la forme de pages imprimées, de documents visuels tels que des photos par exemple, de sources sonores sous forme de disque 33 tours… Tout ça se déverse sur moi à un débit très élevé » (L’Exégèse de Philip K. Dick, Tome I, J’ai Lu, p. 69).

Il y a toujours un risque à poser des étiquettes sur les phénomènes. Par exemple, on pourrait poser l’étiquette religieuse (la grâce du Saint-Esprit a touché untel), ou bien l’étiquette de la drogue, c’est-à-dire chimique (une surcharge neuronale qui illumine provisoirement l’esprit), ou bien l’étiquette psychiatrique (une crise de délire mégalomaniaque psychotique), ou bien l’étiquette SF (une imagination excessive qui mélange rêve, fantasme et réalité), ou bien l’étiquette psychologique (une phase maniaco-dépressive qui aboutit à un paroxysme), ou bien l’étiquette chamanique (la vision des énergies subtiles de l’univers), ou bien l’étiquette ésotérique (une incursion psychique dans les « Annales Akashiques »), etc. Mais les étiquettes tendent quelque peu à banaliser et à passer à côté de la profondeur de l’expérience vécue. Il faut lire son journal pour comprendre la réalité de son expérience et tout ce qu’elle a fait jaillir dans sa conscience. Le grand avantage qu’a eu Philip K. Dick est d’avoir été écrivain de SF et d’avoir pu en faire un formidable tremplin pour écrire plusieurs romans de qualité.

« Tout cela est peut-être l’effet des mégadoses de vitamines hydrosolubles que j’ai absorbées, je ne sais combien de grammes de vitamines C, par exemple, mais j’en doute. Au moment même où je ressentais la libération de l’énergie psychique (pour employer l’expression d’Esther Harding, elle-même reprise par Jung), j’ai pris conscience d’un langage pathique dans lequel toutes les créatures s’adressaient à moi et qui, à mesure qu’il prenait de l’ampleur – et c’est là que je veux en venir – m’a paru provenir du ciel, notamment la nuit. J’ai eu l’intuition aiguë que nous étions visés par je ne sais quelle sorte d’information, bombardés, en fait, à partir de l’espace sidéral » (L’Exégèse, Tome I, op. cit., pp. 44-45).

Cependant, toute expérience est réduite par le prisme de la psyché de chacun. Il est certain que son intérêt pour les domaines religieux et sociologiques lui a permis de donner de l’ampleur à cette expérience vécue. Certains enlevés dans l’ufologie tournent le dos au phénomène : S’il existe des « messies récalcitrants » (Richard Bach), il existe aussi des contactés récalcitrants. Une graine, pour pousser et s’épanouir, dans tomber dans la bonne terre... Si l’on est ni artiste, ni auteur, ni scientifique, ni créateur en quoi que ce soit, il est fort possible que ce type d’expériences ne débouche sur rien de constructif, et même que l’équilibre de la santé mentale de l’individu lambda en soit compromis.

Nous soulignons en fait une « singularité » comme il en existe parfois dans nos chemins de vie. Face à elle, chacun peut avoir sa propre interprétation, surtout si cette expérience n’a pas été vécue par celui qui se forge une opinion. Dans la mystique, on préfère ranger ce type d’expériences dans la catégorie « indicible ». De cette façon, on en dit rien puisqu’on n’en peut rien dire. Pratique. Mais chez Dick, on en fait des romans et un journal bien étoffé. Il est cependant troublant de voir des correspondances frappantes avec certains récits ufologiques, voire des Expériences de Mort Imminente. D’ailleurs, Kenneth Ring avait lui-même établi d’étroites correspondances entre ces deux domaines au niveau de leurs effets durables sur le psychisme dans Projet Oméga : Expérience du Troisième Type – NDE.

« L’histoire que je raconte dans ce livre commence donc par mon entrée dans l’univers improbable des rencontres d’OVNI et par mon intuition d’une connection possible entre celles-ci et les NDE [Near Death Experience] » (Kenneth Ring, Projet Oméga : Expériences du Troisième Type-NDE, Éd. du Rocher/J-P Bertrand, 1994, p. 14).

Autrement dit, Philip K. Dick a vécu une expérience transcendante (elle transcendait le temps présent et les apparences formelles) et tous ses centres d’intérêt ont pu trouver de nouvelles connexions et de nouvelles directions. Il est aujourd’hui populaire de parler d’intelligence en réseaux, à la suite de Deleuze (et Gattari) et de sa théorie du Rhizome. Mais pour ma part, je crois que c’est encore en-deçà de son expérience vécue. Il faudrait nommer cela une « hyper-expérience » en raison des nombreuses dimensions impliquées.

Sans doute que si ses romans et nouvelles sont si souvent adaptés au cinéma, c’est que beaucoup pressentent que son œuvre dépasse certains stéréotypes très datés. Devenue intemporelle et visionnaire, elle entre en correspondance avec le futur. Un bon artiste n’est-il pas un visionnaire ? L’énergie vibrante, quasi taoïste, d’un Van Gogh laissait totalement indifférents ses contemporains. Il était prêtre, mystique. Il a donné « du souffle » à ses paysages, son soleil « fou », irradiant. Le temps, par sa durée, est parfois le délai nécessaire pour « encaisser » la vision d’un grand artiste. Elle s’encaisse ensuite dans tous les sens du terme : les producteurs de films font de grands succès avec Philip K. Dick, le plus souvent, quand le talent de l’un (l’auteur) est relayé par le talent de tous les autres (décorateur, scénariste, metteur en scène, directeur de la photographie, casting, réalisateur, etc.) pour faire des adaptations audiovisuelles. Mais nous perdrions beaucoup à nous limiter aux productions cinématographiques car les adaptations ne sont pas toujours très fidèles, chaque médium ayant ses propres règles de succès et ses contraintes.

Et puis, parlons aussi de la sensibilité de l’artiste auteur. Car ce dernier est un peu comme une éponge qui s’imbibe du temps présent, du passé, et du futur. Il fait des choix. Il donne forme à ses idées, les met en scène. Il y a un aspect quasi menuisier à écrire, réécrire, supprimer, corriger, peaufiner un texte. Philip K. Dick a fait preuve dans son journal d’une curiosité insatiable, autant celle du philosophe, du sociologue ou de l’historien des religions, que de celle d’un être épris de théories scientifiques. Et il était prolifique.

Son exégèse est éblouissante, elle révèle un homme hors du commun. La France peut être fière d’avoir reconnu très tôt le génie de ce visionnaire, de lui avoir fait bon accueil comme en témoigne la vidéo ci-dessous (postée par baruyero) relative à sa conférence donnée à Metz en 1977 :

Dans cette reconnaissance à la française, il y a peut-être une réminiscence tout à fait inconsciente d’un Edmond Rostand avec son Cyrano de Bergerac. L’authentique Cyrano (Savinien de Cyrano, dit de Bergerac) était français, né à Paris, et l’un des premiers auteurs de science-fiction ! D’ailleurs, Philip K. Dick suscite encore d’excellents ouvrages (études, essais, analyses) de la part d’auteurs français.

Son journal intime ouvre d’autres portes, autorise d’autres voies. Tout n’a pas encore été exploré dans l’œuvre labyrinthique de cet Orphée de la Science-Fiction, cet orfèvre.

Le pouvoir d’obnubilation

Ce mot est assez fascinant tant il est riche de significations et quasi poétique. En effet, le verbe « obnubiler », étymologiquement, signifie « couvrir de nuage », ou encore « mettre une nuée devant soi ». Si l’on consulte la référence du dictionnaire latin-français de Félix Gaffiot :

« Obnubilo : couvrir d’un nuage » (Félix Gaffiot, Dictionnaire Latin-Français, Gaffiot, 2016, p. 917).

Par exemple, nous avons l’adjectif « nébuleux » qui a la même origine. Une nébuleuse est un nuage de gaz. Un esprit nébuleux est un individu qui n’a pas les idées claires.

Donc, « obnubiler » signifie que notre esprit a la faculté d’abstraire (ou d’obscurcir) au profit de l’attention portée sur un objet unique (ou au détriment des autres objets). S’obnubiler marque à la fois une faculté positive – celle de distinguer, d’isoler conceptuellement, de se concentrer – et une disposition négative, celle de ne pas prendre en compte la totalité d’un contexte, ce qui créé, en définitive, de la confusion. En quelque sorte, c’est l’arbre qui cache la forêt.

Ce pouvoir est capital dans l’hypnose. Le pouvoir d’attention porté sur un objet unique peut nous mettre en transe, c’est-à-dire placer « en arrière-plan » tout le reste, comme sous un voile.

Si nous traitons à présent de l’obnubilation, c’est que ce thème entre en correspondance avec le sujet traité précédemment à plusieurs reprises de la mâyâ – la magie illusoire du monde sensible impermanent, mais aussi la représentation mentale des choses qui conceptuellement ne cessent de s’opposer par discrimination. La faculté d’obnubilation est au cœur du pouvoir discriminant de la raison, au cœur également de la mâyâ car nous sommes comme aveuglés par l’objet posé devant nous, au détriment du reste.

« Mâyâ produit le monde des apparences et son pouvoir d’obnubilation nous pousse à croire que les phénomènes existent bel et bien tels qu’ils nous apparaissent. Dans le bouddhisme, croire que les êtres et les phénomènes sont dotés d’une réalité objective et autonome est une des formes que prend mâyâ » (Alain Grosrey, Le Grand Livre du Bouddhisme, Albin Michel, 2007, p. 850).

En fait, qu’est-ce qui fait défaut à l’obnubilation dans le cadre de la spiritualité ? C’est l’absence de prise en compte de la vacuité interdépendante. Nous croyons, par obnubilation, que l’objet existe en soi et par soi. De ce fait, notre attention se cristallise sur l’objet et nous le figeons dans un concept.

« Si nous n’étions pas si attachés aux apparences, l’enseignement n’aurait pas besoin de mettre l’accent sur la vacuité. Cette insistence n’est due qu’à notre aveuglement matérialiste qui rend nécessaire un antidote pour nous amener à comprendre que la réalité des phénomènes diffère de celle que nous leur attribuons communément. Cet antidote, répétons-le, c’est la vacuité » (La Vacuité : la face cachée des apparences, Claire Lumière, 2016, pp. 14-15).

L’obnubilation est donc une sorte de « charme », d’hypnose que certains imputent à la magie de la mâyâ. S’obnubiler revient à s’obséder l’esprit : donner corps à une entité et la rendre omniprésente à nous-même. Ce peut-être le fruit d’un charme amoureux, mais aussi d’une peur obsessionnelle. Que ce soit le désir, la passion, ou la peur, la répulsion : nous créons des attachements par obnubilation.

Ainsi, ce mot est capital dans le vocabulaire de la spiritualité hindoue et bouddhiste. En effet, l’éveil spirituel n’a lieu que lorsque nous comprenons que nos divisions conceptuelles sont artificielles, fausses. Tout semble séparé alors que tout est lié. En fait, ce sont ces liens qui sont « nébulisés » car nous ne les voyons pas, nous ne les soupçonnons pas. Par exemple, ce sont les atomes, ou encore le vide, que nous omettons par les choses que nous voulons prendre pour argent comptant. Les apparences nous leurrent. La surface nous trompe.

Ce serait, par exemple, le reflet du visage de Narcisse qui est isolé de tout le reste. Ce reflet n’est même plus un reflet. C’est un visage. Un visage séduisant car relevant d’une « inquiétante étrangeté » : à la fois semblable et différent du modèle qui le contemple. Si Narcisse se laisse séduire, c’est en raison du pouvoir d’obnubilation. Tout le reste est occulté et ce visage « posé devant soi » obscurcit la conscience de Narcisse. L’eau devient la source nébuleuse – les nuages ne sont-ils pas constitués d’eau ? L’eau devient écran comme la mâyâ-cinéma. Narcisse se fait des films. Et il plonge, s’immerge dans une réalité illusoire. C’est un mythe important car il décrit un processus que nous expérimentons tous. Ce sont nos rêves illusoires, nos erreurs de jugement, nos croyances qui sont ici en scène. Un psychanalyste dirait que ce sont nos projections inconscientes.

« Par exemple, l’être qui, par erreur, prend une coquille de nacre pour un écu, est victime de l’ignorance. Cette avidyâ, désignée comme la cause de la pièce d’argent imaginaire, qui est perçue comme existant réellement, agit de deux manières différentes : elle cache les données exactes, le débris de nacre et, à sa place, elle fait apparaître une pièce d’argent. Ces deux aspects de la nescience reçoivent respectivement les noms d’āvaraṇaśakti et de viksepaśakti ; le premier est le pouvoir d’obnubilation, et le second, le pouvoir de projection » (Comment discriminer le spectateur du spectacle, trad. M. Sauton, Jean Maisonneuve Successeur, 1977, p. XLVIII).

Nous donnons « chair » aux objets inertes du monde. Le reflet de Narcisse prend vie par ses propres croyances. Le pantin prend vie si nous agitons ses fils. La mâyâ est autant en nous qu’en dehors de notre égo illusoire. Si elle n’était pas en nous, nous ne verrions que des objets inanimés, morts. Nous pourrions identifier le reflet et il n’aurait donc aucun pouvoir de fascination. Et si elle n’était pas à l’extérieur de notre enveloppe corporelle, nous n’y prêterions guère plus d’attention qu’à une pensée fugitive. C’est donc bien un jeu que permet l’obnubilation entre le dedans de nos désirs et de nos peurs, et le dehors des aspects formels. Mais ce jeu, nous le méconnaissons, le mésinterprétons.

Nous aurions pu aussi prendre l’exemple du mirage. Pour que le mirage agisse efficacement, il faut ignorer les lois de la physique et prendre les apparences pour des réalités substantielles. Il faut donc « charger les images », les « habiter », leur donner vie. Il faut que le masque trouve une expression, notre expression. Un psychanalyste sait qu’une projection inconsciente trahit une vérité portée en soi-même, une vérité refoulée. Le pouvoir d’obnubilation est donc une trahison, un aveu, une création qui a tout à voir avec nous. Il est reflet. Le mirage ne fait que véhiculer une image.

« Depuis l’Intelligence cosmique (mahat) jusqu’au corps grossier, le monde n’est qu’un effet de mâyâ. Cet effet et mâyâ elle-même constituent à eux-deux le non-Soi. Ils ne sont l’un et l’autre, pas moins illusoires qu’un mirage qui apparaît dans les sables du désert » (Le plus beau fleuron de la discrimination, trad. M. Sauton, Jean Maisonneuve Successeur, 1998, p. 34).

Ainsi, la Libération s’effectue tout autant à l’extérieur qu’à l’intérieur car il faut prendre l’illusion de la mâyâ « des deux côtés » en même temps. L’extérieur ne doit plus nous fasciner et l’intérieur ne doit plus nous induire en erreur par nos jugements. Tous ceux qui séparent l’extérieur de l’intérieur ne peuvent pas réaliser la Libération recherchée. L’issue n’est pas dans le miroir, le mirage, le reflet. L’issue n’est pas non plus dans l’esprit « à vide ». En somme, il faut être dans le jeu de la mâyâ, il faut jouer ce jeu, pour pouvoir le déjouer. Sans quoi, il n’a aucune issue, demeure insaisissable, incompréhensible, comme un chat qui tente d’attraper un point de lumière, un reflet…