Autonomie et dépendance spirituelle

« Ne mets pas de tête au-dessus de ta tête » enseignait le Bouddha. Jésus exprime une pensée analogue en expliquant qu’il pourrait représenter un obstacle si nous n’avons pas la Foi en nous-mêmes. Les authentiques maîtres éveillés n’étant plus dépendants de leur égo, reconduisent systématiquement chacun à son propre éveil intérieur, son propre Soi éternel, sa propre lumière ou sagesse. Car si nous ne cessons de chercher à l’extérieur, quand trouverons-nous ce qui se trouve à l’intérieur ?

« Jésus nous dit : ‘Si ceux qui vous guident, vous disent : voici, le Royaume est dans le Ciel. Alors, les oiseaux vous devanceront ! Mais le Royaume, il est le dedans et le dehors de vous’ (logion 3). Il s’agit de chercher en soi ce que, jusqu’à présent, nous pensions trouver dans un futur et un ailleurs » (Émile Gillabert, Jésus et la Gnose, Dervy, Paris, 1981, p. 204).

« Jésus a dit : Je suis la Lumière qui est sur eux tous. Je suis le Tout. Le Tout est sorti de moi et le Tout est parvenu à moi. Fendez du bois : je suis là. Levez la pierre : vous me trouverez là » (logion 77 in Évangile selon Thomas, Dervy, Paris, 1994, p. 59).

Dans les sectes (au sens actuel du terme), c’est le contraire : le faux gourou ne cesse de rappeler qu’il est plus important que tout, que ses disciples sont imparfaits et doivent se soumettre à ses pensées, ses désirs, ses quatre volontés. Mais nous retrouvons ce phénomène sectaire dans beaucoup de situations de la vie courante lorsque les gros égos rabaissent les autres. Il existe, de ce fait, un conditionnement chez beaucoup, de croire qu’il n’y a rien de valable en soi-même et que la sagesse, la lumière, la voie à suivre ne peut être qu’ailleurs, à l’extérieur, en un individu bien particulier qui a la reconnaissance d’un grand nombre. Dès lors, ce sont nos conditionnements qui créent, qui renforcent les phénomènes sectaires. Car pourquoi chercher chez autrui ce que nous avons en nous-mêmes ? Les authentiques maîtres éveillés sont des libérateurs : ils nous libèrent aussi d’eux-mêmes.

« Vous avez visité des royaumes par centaines de milliers et honorés les bouddhas d’offrandes suprêmes. Votre sagesse est libre ; à rien, elle ne s’attache : jamais, elle ne donnera dans une idée comme ‘mon royaume de bouddha‘ » (Soûtra des Dix Terres : Dashabhûmika, Fayard, 2004, p. 142).

Il est important de comprendre nos conditionnements. Car l’éveil recherché dépend autant du « faire », que du « défaire ». Chez certains éveillés, l’accent est même mis, beaucoup plus, sur le « défaire ». Pour Plotin, par exemple, il nous exhorte à « sculpter notre âme » comme on sculpte une statue : lui ôter tout ce qui est imparfait, grossier, pesant et inutile.

« Rentre en toi-même et examine-toi. Si tu n’y trouves pas encore la beauté, fais comme l’artiste qui retranche, enlève, polit, épure, jusqu’à ce qu’il ait orné sa statue de tous les traits de la beauté. Retranche ainsi de ton âme tout ce qui est superflu, redresse ce qui n’est point droit, purifie et illumine ce qui est ténébreux, et ne cesse pas de perfectionner ta statue jusqu’à ce que la vertu brille à tes yeux de sa divine lumière, jusqu’à ce que tu voies la tempérance assise en ton sein dans sa sainte pureté. Quand tu auras acquis cette perfection, que tu la verras en toi, que tu habiteras pur avec toi-même, que tu ne rencontreras plus en toi aucun obstacle qui t’empêche d’être un… » (Plotin, Première Ennéade, Livre 6, 9).

Plus on se déleste, plus on est léger. Faire et se défaire revient au même, au final. Dans le karma yoga, où le faire consiste à être altruiste tout en étant dans la conscience de l’Unité en toute chose, il y a, implicitement, le défaire de l’égo – celui qui veut tout retenir pour lui-même. Quand faire et défaire se rejoignent, nous parvenons véritablement à évoluer.

« Si le Dao [ou Tao] est la racine [gen] à partir de laquelle fleurit toute chose, s’unir au Dao va demander de libérer toutes nos ressources pour cette quête de retour vers l’unité primordiale en simplifiant notre vie. Ce retour est celui à l’état dans lequel nous étions avant de naître. Le développement du sage qui souhaiterait opérer cette unité est par conséquent « inverse » à celui que l’homme du commun suit dans sa vie. C’est comme si l’homme se devait de « désapprendre » ce qui a pourtant participé à le construire, pour retrouver la nature du Dao [dao xing] » (Sanyuan, DAO : À la découverte de la culture Taoïste, Sides-Ima, 2005, p. 19).

Bien qu’athée, le philosophe Jacques Derrida (ferru de psychanalyse) est allé très loin en mettant en œuvre le « défaire » et le refaire autrement, qu’il a nommé « déconstruction« . Il a libéré bien des nœuds, des blocages dans la pensée philosophique, en raisonnant autrement, « dans les marges ». Ceci est l’illustration de la puissance, de la portée du « défaire ». L’enfant qui démonte pour remonter, défait ; en défaisant, il comprend. Un sportif décompose un mouvement pour bien l’assimiler, d’une certaine façon, décomposer revient à défaire (ralentir la vitesse, par exemple). Il en va de même pour un musicien interprète qui, pour mieux jouer un passage difficile ou virtuose, va le ralentir.

Bien entendu, tous, nous pouvons être fascinés par l’extérieur ou par des êtres exceptionnels. Mais nous ne devons jamais oublier que chacun reflète la même essence spirituelle qui baigne le grand Tout. Il n’empêche qu’étant tous différents, nous exprimerons des nuances, des aspects, voire des qualités qui se distingueront. Mais ces distinctions, en réalité, ne sont pas importantes. Ce qui est essentiel : nous l’avons tous, le partageons tous et nous pouvons tous l’exprimer, à notre façon.

C’est la raison pour laquelle il est important de méditer afin de trouver en soi-même ce que nous recherchons à l’extérieur. Si nous ne méditons pas, nous courons le risque d’être fascinés par la croyance que nous sommes misérables, peu intéressants, dénués d’intérêt et que quelqu’un ou quelque chose est le but à atteindre, hors de nous-mêmes. Mais attention, chercher en soi-même n’est pas une démarche propre à l’égo : car ce que nous trouvons en nous-mêmes est la même chose que ce qui est en autrui, la même chose que ce qui est partout. En somme, cela revient à dire que l‘exceptionnel existe partout. Il n’y a donc pas lieu de s’illusionner par un « effet loupe » sur quelque chose ou quelqu’un.

Par conséquent, nous comprenons que l’Amour véritable n’est pas un attachement de dépendance, la croyance que nous ne valons rien par nous-mêmes et que l’autre est celui qui compte, le seul être d’importance. Ce genre d’amour est générateur de souffrances car il reflète une double illusion : sur ce que nous sommes véritablement en notre essence pure et sur le fait que chacun a ses propres limites dans son parcours évolutif. L’Amour authentique est beaucoup plus dans un esprit de partage avec la compréhension que chacun a de la valeur et mérite le même respect.

Certains pensent qu’il vaut mieux suivre toute sa vie un maître éclairé, apprendre à son contact. Pourquoi pas ? Les sages ne serviraient à rien s’ils n’étaient jamais suivis et écoutés. Mais c’est aussi la plus sûre façon de passer à côté de sa propre richesse intérieure et d’une véritable Libération. Car croire que l’Éveil dépend de quelqu’un d’autre que de soi-même est une terrible illusion. Nous pouvons perdre de nombreuses existences à agir ainsi en se fuyant soi-même dans autrui. Il nous faut donc défaire nos attachements pour tout ce qui nous éloigne de la Source intérieure. Si nous existons, c’est que nous avons aussi une Source intérieure.

« Dans la Shvetâshvâtara Upanishad, nous lisons : ‘Sache que la Nature est Māyā et que Celui qui gouverne cette Māyā est le Seigneur Lui-même' » (Swâmi Vivekânanda, Jnâna-Yoga, Albin Michel, 1972, p. 52).

« Le terme de Mâyâ (traduit la plupart du temps, à tort, comme « illusion ») exprime cet indéfinissable mélange d’Existence et de Non-existence qui est la Manifestation » (Swâmi Siddhéswarananda, Quelques aspects de la philosophie Védantique, Adrien Maisonneuve, Paris, 1967, p. 26).

Descartes avait réussi à démontrer que même si tout est illusoire, même si nous pouvons douter de tout, que ce que nous prenons pour la réalité pourrait n’être qu’un songe, un artifice, une « Māyā » telle qu’enseignée dans le bouddhisme et l’hindouïsme, dans ce doute hyperbolique qui en arrive même à remettre en question l’égo – le petit soi mondain -, il n’empêche que si l’on se sait douter, nous ne pouvons pas douter que nous doutons et, dans ce redoublement, nous constatons un point fermement assuré : nous existons forcément. Il y a forcément de l’être pour douter de tout... Il y a forcément une conscience pour qu’elle s’interroge. C’est cela le véritable sens de « je pense, donc je suis ». On pourrait le dire autrement : « il y a de l’être ou de la conscience en amont de tous les phénomènes de pensées, doute compris« . Étonnamment, beaucoup ne comprennent toujours pas la pensée de Descartes, même dans le domaine de la spiritualité. Ce n’est pas que Descartes inversait les choses, c’est qu’il voulait parvenir à vérifier si l’on pouvait aller plus loin que douter de la réalité de toute chose… ce que font certains bouddhistes qui en arrivent à croire que rien n’existe, eux-mêmes compris. Mais pour pouvoir expérimenter le vide ou bien l’interdépendance de toute chose (la vacuité), il faut nécessairement qu’il y ait une conscience, un être.

« La Réalité demeure par delà toutes les choses du monde empirique ; c’est la base sur laquelle repose l’ensemble des apparences. Il ne conviendrait pas de voir là une simple assertion car le « sujet pensant » qui est en chacun de nous, ne diffère en rien de cette Réalité. Nous en avons d’ailleurs la certitude immédiate et, au surplus, nous l’affirmons encore à l’instant même où nous le nions. Ainsi que l’explication en a déjà été donnée, cette Réalité est, à la fois, la Conscience infinie qui implique toute connaissance empirique et l’Existence infinie que suppose toute existence finie » (Comment discriminer le spectateur du spectacle ?, trad. M. Sauton, Jean Maisonneuve Successeur, Paris, 1977, p. LXIII).

Bien entendu, toute cette confusion vient du mental et de l’égo, et il est vrai que Descartes n’est pas allé jusqu’à distinguer, comme les hindous, le Soi éternel de l’égo qui pense. Mais il n’a pas fait d’erreur pour autant car dans sa réflexion, l’égo n’était plus « la petite personne du monde » puisqu’il remettait tout en cause dans son doute comme si le monde pouvait n’être qu’un rêve. Descartes a accompli « le défaire radical » et de ce « défaire », il en est ressorti, en pleine lumière, la certitude de l’être. Mais cela reste de la philosophie.

Nous pourrions aussi faire un détour du côté de la psychanalyse car nous projetons ce que nous sommes sur autrui. Si nous jugeons qu’untel est admirable car il est éveillé, que nous voulons le suivre, l’écouter, apprendre de lui, n’est-ce pas parce que nous nous reconnaissons en lui, ce qui est déjà en nous ? Car comment pourrions-nous reconnaître de la valeur en lui, si nous ne savions rien, strictement rien, de cette valeur ? Ceux qui ne comprennent pas la valeur de quelqu’un ou quelque chose, passent leur chemin ! Il s’agit donc d’un phénomène inconscient : nous recherchons en autrui ce que nous sommes déjà nous-mêmes à l’état latent, inconscient. L’autre devient miroir, en quelque sorte. Il y a donc un paradoxe de vouloir rechercher l’Éveil tant désiré chez des êtres éveillés, sans comprendre que ce processus ne peut jaillir qu’au cœur de notre conscience. Le paradoxe est qu’il y a là une illusion comme avec le rêve douteux de Descartes. Si nous donnons une réalité à ces illusions, c’est qu’il existe un auteur derrière cela. Il en va de même des rêves nocturnes, tout est illusoire, mais sur le désir de qui ?

En fait, Descartes combat le nihilisme puisqu’il assure l’existence véritable de l’être qui doute et s’interroge, puis se sait penser. La vacuité, si elle est expérimentée, c’est qu’il y a nécessairement de l’être. Le non-être ne peut pas expérimenter la vacuité. Il ne peut pas douter non plus.

« Pour affirmer que rien n’existe, on doit être conscient de la non-existence qui implique nécessairement l’existence de ce qui est conscient d’une telle pensée. Mais nous ne pouvons concevoir la non-existence de notre propre conscience et, par conséquent, il est impossible de soutenir la théorie du nihilisme intégral, c’est-à-dire la Non-Existence Absolue » (Swâmi Siddhéswarananda, Quelques aspects de la philosophie Védantique, op. cit., p. 187).

Où est le fond du problème ? C’est que l’Être en projetant son rêve, sa création, son monde relatif, l’habite de l’intérieur aussi. Il est comme double : auteur et acteur en même temps. Et l’acteur se prend au jeu. Puis l’acteur oublie l’auteur.

Certains disent alors que l’acteur n’est pas réel. En effet, il peut changer de rôle, de vie en vie. D’autres disent que ni l’acteur, ni l’auteur ne sont réels. Mais ils vont alors trop loin car s’il n’y avait rien, ni acteur, ni auteur, il n’y aurait même plus d’illusions pour se faire prendre au jeu, à notre propre jeu. Descartes, par sa seule philosophie, démontre une vérité indubitable : la certitude de l’Être dont la pensée, le doute, le raisonnement est périphérique. Descartes ne fait que remonter petit à petit jusqu’au Principe premier (non pas comme un matérialiste puisqu’il était croyant et plaçait Dieu dans ce principe premier). S’il y a de l’Être en chacun de nous, alors nous avons raison de nous faire confiance et de rechercher cette racine primordiale en nous-mêmes. Nous pouvons aussi rechercher en autrui cette racine première, mais cela ne doit pas nous éloigner, par la même occasion, de nous-mêmes, de notre propre source commune.

Bref, aucun maître éveillé ne doit devenir une ombre épaisse sur notre propre lumière intérieure. Il y a une différence entre semer les germes de l’Éveil dans une terre favorable et installer une chappe de plomp dessus. La différence entre vrai et faux gourou se tient là : le premier stimule, favorise l’Éveil et sait s’effacer lorsqu’il le faut, le second est l’obstacle à l’éveil collectif car il ne voit et ne juge que par lui-même. Le premier enseigne la vérité universelle présente en chacun de nous, le second enseigne sa vérité contre toutes les autres et tous les autres, jugés ennemis ou hérétiques – la paranoïa étant souvent de la partie dans la surenchère de l’égo. Mais un vrai gourou ou maître spirituel est aussi conscient que, malgré lui et par amour pour lui, certains sont si fascinés qu’ils s’en oublient eux-mêmes. Il peut donc constituer un obstacle : « Ne mets pas de tête au-dessus de ta tête« .

« Jésus a dit : Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout » (logion 67 in Évangile selon Thomas, Dervy, 1994, p. 56).

« C’est à vous maintenant de faire effort : les trouveurs de vérité ne peuvent que prêcher la Voie. Ceux qui se concentrent et méditent sur la Voie se libèrent eux-mêmes des chaînes de Mâra – le souverain du périssable » (Paroles du Bouddha in Guy Serraf, Dhammapada, Louise Courteau, 1988, p. 110).

Autre traduction, de Jeanne Schut :

« C’est à toi de faire l’effort d’avancer. Le Bouddha ne peut que te montrer la Voie. Les pratiquants, dans leur contemplation, absorbés, des liens de Mâra, sont libérés » (Jeanne Schut, Les plus belles paroles du Bouddha : Les versets du Dhammapada, Sully, 2011, p. 116).

« Le premier précepte de l’Ordre de l’Interdépendance des êtres évoque ainsi cet esprit : ‘Ne soyez pas idolâtres, ne vous attachez pas aux doctrines, aux théories et aux idéologies, fussent-elles bouddhistes. Les systèmes de pensées bouddhistes sont des moyens destinés à vous guider et non la vérité absolue‘ » (Thich Nhat Hanh, Le silence foudroyant, Albin Michel, 1997, 2016, p. 63).

Différences et divergences

Tout individu est amené tôt ou tard à se confronter aux différences et aux divergences. Et cela commence dès l’enfance. Comment pouvons-nous aborder cette problématique dans le domaine de la spiritualité ?

« Faites pour les autres exactement ce que vous voulez qu’ils fassent pour vous. Si vous aimez seulement ceux qui vous aiment, pourquoi vous attendre à une reconnaissance particulière ? » (Luc 6:31 in Nouveau Testament interlinéaire grec français, Société Biblique Française, 2015, p. 297).

Jésus enseigne qu’il n’est pas difficile d’aimer ceux qui nous aiment. Il est vrai qu’aller dans le sens du courant est très confortable pour tout le monde. Mais l’éveil spirituel, ce n’est pas être d’accord avec tout le monde ou obéir à la loi du plus fort. Dans les fausses spiritualités et les croyances illusoires, on pense à tort qu’il n’y a rien à défendre, aucune valeur particulière car il faut « rester zen » tout le temps, être en harmonie avec tout, ce qui revient à accepter l’inacceptable par une espèce de somnolence et cécité intérieures. Comment alors nous positionner face aux différences et aux divergences ?

« Au contraire, aimez vos ennemis, faites-leur du bien et prêtez sans rien espérer recevoir en retour » (Luc 6:35)

Jésus souligne qu’il est plus difficile, donc plus méritoire, d’aimer ceux qui ne nous aiment pas – que l’enjeu est plutôt là, dans l’acceptation des différences et des divergences. Pourquoi agir ainsi ? Pourquoi ne pas aimer uniquement ceux qui nous ressemblent ? Eh bien parce que tout individu narcissique aime son miroir. Dans certains couples, c’est la relation miroir qui est recherchée. Si l’un d’entre eux deux ne joue plus son rôle de reflet miroir, le couple casse. Les relations miroir sont très fragiles car basées sur le narcissisme. Après avoir vécu une Expérience de Mort Imminente transformatrice, il est fréquent que les couples connaissent des ruptures car l’évolution de l’un (qui a vécu une EMI) n’est ni comprise, ni acceptée par l’autre. Encore un modèle narcissique en rupture. Eh oui, aimer véritablement, ce n’est pas chérir son petit nombril qui se reflète chez autrui. Ce n’est pas non plus « aimer-posséder », c’est-à-dire nouer une relation de pouvoir pour que l’autre soit à sa propre image. Le véritable Amour qu’enseigne Jésus ne peut donc pas se contenter d’aimer ceux qui nous ressemblent.

La différence repose sur quoi, fondamentalement ? Quelle est-elle ? Pourquoi existe-t-elle ? Elle existe du fait qu’un être évolue selon son âge, selon sa compréhension et selon son rythme. Un être expérimente la vie avec ses propres limites. Au sein du même individu à l’échelle de toute la durée de sa vie terrestre, il n’est pas dit que l’on se comprendrait soi-même à des âges différents. Nous sommes donc tous porteurs de différence puisqu’elle existe aussi en soi-même dès que nous changeons, évoluons. C’est inévitable. Car notre âge, notre rythme, nos limites, ainsi que nos goûts, nos sensibilités, nos quêtes, tout cela nous SINGULARISE. Nous sommes le singulier dans un monde pluriel. Les messies aussi sont singuliers : ils ne sont pas reconnus dans toutes les religions, toutes les sensibilités et à toutes les époques. Tout est singulier car tout possède une individualité propre. La singularité témoigne de LA RICHESSE de l’ÊTRE. Une richesse de complémentarités car nous sommes des êtres multidimensionnels. On peut avoir du cœur et manquer d’intellect. On peut avoir un brillant intellect et manquer de cœur. On peut n’avoir ni l’un, ni l’autre, mais être très doué de ses mains. Etc. Il existe de nombreuses intelligences et chacune aura sa propre logique.

Les différences sont des aspects de l’Être qui explore des mondes, des univers, avec les rapports fini/infini, ignorance/apprentissage, croissance/éveil, etc. Et les différences amènent nécessairement des divergences. On ne peut accepter et comprendre que ce dont on a les moyens, les dispositions dans notre propre système de références. Tout ceci, qui relève de l’évidence, nous conduit à quoi ? Que nous aurions raison d’être tolérants vis-à-vis de ce processus de différenciation puisqu’il existe déjà au sein même de notre propre existence. Ainsi, tolérer, c’est comprendre le processus évolutif. Différences et divergences marquent une étape totalement relative au cours du processus d’expérimentations. Or, il n’y a pas lieu de rejeter « un autre soi-même » parce qu’il est plus jeune ou plus mûr sur le chemin de l’évolution, qu’il est plus sot ou plus sage.

En revanche, quand des actions sottes sont nuisibles à la collectivité, il est certain qu’il n’est plus temps d’être zen, de fermer les yeux ou de regarder ailleurs. Quand la maison brûle, il faut l’éteindre, ou bien accepter de la perdre, la voir partir en fumée. Ne dit-on pas qu’il y a un temps pour chaque chose ? Nos actes reflètent forcément nos croyances. Il y a donc des actes idiots, dangereux, destructeurs. Tout n’est donc pas acceptable. Mais nous pouvons corriger l’inacceptable dans l’amour et la tolérance, plutôt que dans la haine et la violence. Dépasser la dualité, ce n’est pas devenir sot ou aveugle, voire paresseux. C’est agir lorsqu’il faut agir, mais avec le cœur et la compréhension. Être bienveillant avec chacun, même au sein des différences et des divergences. Nous aimerions sûrement que l’on nous aide avec bienveillance dans le respect de ce que nous sommes à l’instant t. Si nous avons de l’amour et un véritable éveil, cela doit se voir aussi dans nos actes, pas seulement dans nos idéaux. Ainsi, corriger ce qui doit l’être, ce n’est pas céder à la dualité car tout n’est pas parfait, loin de là ! Les erreurs sur le chemin démontrent systématiquement que la perfection n’est pas dans nos actes relatifs et approximatifs. En revanche, tolérer l’imperfection, c’est comprendre au-delà de la dualité. Ceci rejoint sa parabole de la paille (dans l’œil du voisin) et de la poutre (dans son propre œil) car tous, de façon relative, nous sommes des êtres évolutifs. Même un sage fait peut-être une erreur qu’un plus sage que lui pourrait percevoir. La voie est infinie. Mais juger avec le cœur, ce n’est pas condamner, c’est comprendre et relativiser.

Si nous n’aimons que ceux qui nous ressemblent, nous restons en fait dans la dualité et entretenons des divisions. Si nous aimons de façon totalement désintéressée et d’un amour sans limites, nous transcendons la dualité, ce qui nous rapproche de l’Unité au sein du Multiple.

La transparence : une façon d’être

« La transparence » n’est pas une thématique très utilisée en spiritualité. Pourtant, si l’on y réfléchit bien, ce n’est pas une notion inutile, loin de là. Citons en plusieurs aspects :

1. La transparence pour soigner l’égo

Nous avons tous un égo : nous sommes tous heureux de partager quelque chose de personnel, nous avons tous envie et besoin de nous exprimer. Quand nous n’y parvenons pas, il y a souvent introversion et souffrance. Nous sommes dans des relations d’échange avec autrui. L’harmonie ne consiste pas à vivre coupé de tout. Mais parfois notre égo peut étouffer celui d’autrui. Quelle place donnons-nous aux autres ? Si nous monopolisons la parole ou l’attention, par exemple, où est le véritable échange ? La transparence peut nous permettre de réaliser qu’être, c’est aussi vivre « la présence » de tous en un même lieu donné.

Vous êtes au milieu du monde, vous faites silence, vous vous faites transparent, comme l’air. Et vous laissez venir à vous tout ce qui se passe autour de vous et en vous-même. Vous ressentirez une communion et un Amour car cela fait du bien de dépasser son petit égo pour donner une place bien plus belle et bien plus grande à l’Être intérieur. C’est un exercice que l’on peut reproduire un peu partout. Parfois, on a même l’impression qu’on en devient invisible car les gens vivent leur vie juste à côté de vous, parlent naturellement pendant que vous observez en silence. Si vous êtes en paix, calme, bien intentionné, cette présence transparente ne dérange personne. Cela aide à comprendre notre juste place. Tout individu compte, tout échange compte. Pas uniquement notre petit égo qui ne fait que participer dans l’ensemble. La pratique de cet exercice simple et amusant, permet ensuite, dans l’échange, de mieux gérer le temps de parole : autant pour soi que pour autrui, voire plus encore pour autrui. Devenir autrui, d’une certaine façon, pendant l’échange. C’est aussi une façon de décupler sa réceptivité dans un lieu : nous sommes là, pleinement là, même si nous parlons avec quelqu’un. La transparence, ce n’est pas du non-être, c’est s’effacer pour vivre pleinement tout ce qui passe en un lieu donné. C’est loin d’être du non-être car cet exercice peut aussi nous ouvrir à l’évidence de la télépathie : nos pensées sont encore mieux captées par notre entourage. Les gens sont plus réceptifs qu’on pourrait le croire, même s’ils réutilisent toute pensée dans leur propre perspective. Cet exercice est une forme de lâcher-prise.

2. La transparence pour ne faire qu’un avec soi-même

Beaucoup de gens ne sont pas ce qu’ils semblent être car notre société de compétition basée essentiellement sur l’avoir favorise le mensonge et l’hypocrisie, et donc la manipulation et la tromperie. Beaucoup de gens ont des buts cachés. Ils avancent par conséquent masqués. Mais cette duplicité, non content de créer beaucoup de souffrances, de violences et de dégâts n’est pas sans conséquence pour l’individu lui-même qui se pollue intérieurement en s’éloignant de sa vraie nature spirituelle et en devenant de plus en plus confus. Si nous pouvons nous enliser dans l’obscurité sans forcément nous en rendre compte car c’est un processus progressif, l’inverse est également possible : devenir de plus en plus lumineux, devenir de plus en plus transparent.

La transparence dont il est question ici est de rechercher une unité cohérente entre nos pensées, nos paroles, nos actions, nos aspirations. La transparence permet d’éviter toute cette pollution que nous venons d’exposer.

« Quel qu’il soit, celui qui évite le mal dans ses actes, dans ses paroles et dans ses pensées, se gardant en ces trois domaines, je l’appelle un homme de bien » (paroles du Bouddha in Guy Serraf, Dhammapada, Louise Courteau, 1988, p. 128).

Nous y gagnons quoi ? De la joie, de l’authenticité et une bien meilleure qualité relationnelle. Nous attirons à nous les gens qui nous correspondent. Si nous vivons dans la duplicité, nous attirerons à nous des gens malveillants. Si nous vivons dans l’authenticité, nous attirerons à nous des gens « transparents » : qui sont ce qu’ils semblent être. La transparence peut être « une école d’authenticité ».

« Le Suprême en lui – un état d’être translucide vers lequel il [le chercheur méditant] doit continuellement se tourner quand il médite… » (Édouard Salim Michaël, La Voie de la Vigilance Intérieure, Guy Trédaniel, 2013).

Nous y gagnons aussi de l’efficacité puisque dans la transparence, le chaos, la confusion n’existent plus. La vie devient moins difficile. En somme, cela revient à épurer les choses, tant en nous-mêmes, qu’à l’extérieur, dans nos vies. C’est simple à mettre en œuvre. Simple et efficace. Nous sommes ainsi mieux compris de notre entourage, nos relations deviennent plus saines.

Enfin, cela aiguise aussi nos sens car nous détectons plus aisément ce qui, chez autrui, semble « tordu », plein de circonvolutions. Plus nous pratiquons la franchise, la transparence d’être, la réceptivité, plus nous sommes capables de discernement. Le cœur peut aussi avoir du sens critique car nous pouvons aller au-delà de la dualité, surtout quand nous la voyons, nous la comprenons. Nous pouvons mieux défaire « les sacs de nœuds ».

La transparence est une notion importante car dans les autres réalités d’existence, notre âme est transparente. Nous ne pouvons plus cacher nos véritables pensées.

« Jésus a dit : Connais Celui qui est devant ton visage. Et ce qui t’est caché, te sera dévoilé. Car il n’y a rien de caché qui ne se manifestera » (logion 5 in Évangile selon Thomas, Dervy, Paris, 1994, p. 27).

Pourquoi ne pas nous entraîner à exister dans ce plan de réalité matérielle comme nous existerons dans les autres réalités successives ? Plus grande sera notre transparence, plus facilement, nous évoluerons.

La transparence est aussi la réalité de nos anges et des êtres très évolués. Ils sont invisibles, ils observent, ils comprennent. C’est une qualité de l’Être spirituel. La transparence englobe les êtres et les choses. Tel un rayonnement. Nous pouvons expérimenter cela. La communion d’esprit n’en sera que plus forte.

Références

Bien qu’étant une notion peu utilisée en spiritualité, une auteure a publié un livre sur ce thème : Penney Peirce, Transparence : La puissance de la transformation, Guy Trédaniel, 2020. L’auteure américaine y défend l’idée d’une nouvelle ère qui débute à présent, une transformation de notre société, vers « une intuition éclairée ».

Ici, le lien de son site web. Elle a créé un blog en phase avec l’actualité présente.

En français, on peut aussi lire son livre L’intuition : une voix qui ne trompe pas, Le grand livre du mois, 2000. Dans sa langue natale, elle a également publié Frequency : The power of personnal vibration, S&S International, 2009.

Panoramique de vie : ce qu’il nous enseigne

Un grand nombre de ceux qui ont vécu une Expérience de Mort Imminente (EMI) rapporte avoir revisionné en détail toute leur existence depuis l’enfance dans une espèce de « panoramique de vie« . Parfois, ce panoramique déborde le temps présent et dévoile le futur. Ce panoramique n’est pas tout à fait semblable à un film car il expose en perspective toutes les conséquences, les impacts de nos choix, de nos paroles, de nos actes sur autrui et notre vie : en bien, comme en mal. C’est un panoramique multidimensionnel. Mais que nous enseigne-t-il ?

Très souvent, l’individu est surpris car le panoramique de vie ne privilégie pas les ascensions sociales, l’argent, la célébrité, le pouvoir, le prestige, tout ce qui est considéré comme « une réussite » sur le plan matériel, non. Ce qui est mis en lumière, c’est la vraie richesse du cœur : celle qui donne du sens à notre vie spirituelle. C’est-à-dire les actions désintéressées où gratuitement, nous pensons aux autres, sans arrière-pensée, honnêtement.

« De nombreuses personnes sont d’une grande intelligence pour accomplir des choses ordinaires. Cette intelligence n’est pas une forme de sagesse parce que les accomplissements ordinaires (par exemple avoir un statut social élevé, une bonne réputation, être riche ou réussir dans les affaires) sont trompeurs. Si nous mourons demain, ces choses disparaîtront demain et il n’en restera rien pour notre futur. La sagesse, par contre, ne nous trompera jamais. C’est notre guide spirituel intérieur qui nous mène sur la voie correcte » (Guéshé Kelsang Gyatso, Le nouveau Cœur de la Sagesse, Tharpa, 2004, 2012).

Ainsi, nous pouvons réussir notre vie sociale et échouer notre vie spirituelle. Ceci est d’autant plus vrai que dans notre monde physique, c’est la compétition qui est le jeu dominant : avec des gagnants et des perdants, des riches et des ruinés, des dominants et des dominés. Nous avons reproduit la loi de la jungle à tous les niveaux de la société. Il y a manifestement une façon de « réussir » en inversant les valeurs du cœur et de la spiritualité. Les plus durs, les plus brutaux, les plus sauvages, les plus impitoyables, les plus malicieux, les plus menteurs, les plus voleurs, les plus égoïstes, etc., pourront réussir mieux que les autres. « Les premiers seront les derniers » car en voulant réussir sur Terre, nous contrecarrons nos chances d’évoluer dans l’éveil spirituel. En fait, nous faisons tout pour nous enchaîner à nos vices, nos passions dévorantes et destructrices, nos possessions qui s’accumulent, ce qui conduit directement aux réincarnations, voire aux régions infernales de l’au-delà si le mal ronge nos esprits sans aucune morale et si nous estimons que la fin justifie tous les moyens. L’aveuglement de l’égo, c’est cela : suivre « le système », devenir un prédateur formaté selon une logique destructrice pour soi-même, pour autrui et pour notre environnement. Ceux qui ont la chance de vivre un panoramique de vie avant l’heure fatidique comprennent celaet peuvent encore modifier leur destin de vie, leur futur. Car qui a envie d’affronter en face le loup qu’il est devenu pour réussir ? Un loup parmi les loups : il faut assumer !

Le karma est ainsi : ce que nous sommes, nous le vivons. Ce que nous faisons subir : nous le subirons. La réussite dans l’horreur est une façon d’entrer dans l’horreur : d’en faire son lot quotidien. Ce n’est pas tant qu’il faille avoir peur de l’enfer telle une menace extérieure qui nous serait imposée… Mais de comprendre que nos pensées fabriquent nos vies et que dans la réalité d’un monde spirituel, nos pensées deviennent notre enfer. Plus grande est la noirceur de notre âme, plus puissante est la noirceur de la réalité psychique dans laquelle nous déboucherons à notre mort. Certains vivent des « EMI négatives », c’est-à-dire des incursions momentanées dans les régions infernales de l’esprit.

« J’ai vécu le détachement de mon corps ; j’ai traversé des mondes terrifiants, désolants et réconfortants, et dans mon errance, j’ai approché la limite extrême d’où il n’y a plus de retour. Il s’est avéré que mon heure n’était pas encore venue d’entrer dans cette sphère » (Mario Mantese, J’ai vécu ma mort : Mon voyage dans l’au-delà, Books on Demand, 2015).

L’enfer n’est ni égyptien, ni chrétien, ni bouddhiste. Il n’est même pas propre à la planète Terre… Il est propre à toute entité qui fabrique par ses propres pensées et actions, son univers psychique. L’enfer est un reflet miroir de notre être intérieur corrompu. C’est une projection de ce que nous sommes, de nos choix. C’est donc une torture de l’esprit puisque le mal se caractérise par son opposition au bien. Au-delà des mots, il y a une réalité-vérité. « Enfer » n’est qu’un mot pour dépeindre ce qui habite l’esprit corrompu.

Le panoramique de vie se moque de nos croyances et nos certitudes : il expose un miroir fidèle de ce que nous sommes. Le panoramique de vie est le révélateur photographique de ce à quoi nous nous exposons. Sommes nous ombre ou lumière ? Après quoi courons-nous ? Il permet de faire un bilan profond et honnête, de voir ce qui résulte de « la pesée de notre âme » : de quel côté penche la balance.

Ainsi, lorsque nous voulons rejeter toute croyance, il faut se demander si nous rejetons aussi les aveuglements de notre égo ? Car si nous ne croyons en rien et que cela justifie de s’ancrer irrésistiblement dans ce jeu de compétition sociale où tous les coups sont permis, nous faisons preuve d’une croyance dans les biens matériels. Car pourquoi autant de misère intérieure ? Au nom de quoi ? Au nom des biens matériels. La présumée richesse des biens matériels mérite-t-elle un tel prix à payer sur nos âmes asservies à la matière comme des esclaves impuissants ? Les véritables chaînes sont nos attachements. Et l’enjeu n’est pas seulement pour cette existence présente, mais les autres qui s’ensuivent par la logique de cause à effet.

Le panoramique de vie nous enseigne que notre idée de la réussite est fausse. Le bonheur de l’égo qui court à sa perte n’est qu’une vanité. Quant aux possessions matérielles, plus elles sont nombreuses, plus ce sont elles qui nous possèdent : pour les entretenir, ne pas les perdre, les fructifier.

« Strophe 88. L’esprit humain est généralement attaché à un vil savoir à cause de l’influence de fruits non vertueux. (…) Quiconque a l’esprit obsédé par la convoitise, entre en enfer pour avoir dédaigné le don de la sagesse exaltée. À la fin de sa vie, il est soumis à ses possessions comme une épouse à son mari. Hélas, telle est l’issue d’une pratique non vertueuse ! » (Traité du Mandala : Traité de Kalachakra, Desclée de Brouwer, Paris, 2003, p. 152).

La compétition est en fait une croyance masquée, une croyance qui s’ignore. Nous sacrifions la beauté intérieure de l’esprit, sa quiétude, pour une beauté extérieure évanescente qui cause nos tourments. Nous sacrifions la richesse de notre esprit, sa créativité infinie, pour une richesse extérieure qui cause injustice et souffrance aux autres démunis. Notre lumière intérieure en soi belle et pure, qu’en faisons-nous ?

Le panoramique de vie nous enseigne que « voir à l’intérieur de nous-mêmes » permet de comprendre la valeur de nos actes, leur portée, leur conséquence. C’est un voir « avec amour » et non plus avec les aveuglements de l’égo contre les autres. C’est « la vision large », panoramique sur le sens réel de l’existence : nous sommes ici-bas pour progresser, nous améliorer dans ce qui en nous, subsiste de vie en vie.

La spiritualité n’est donc pas qu’une affaire de croyances… Car ce n’est pas Dieu lui-même descendu de son trône majestueux qui vient nous juger : c’est notre être profond qui pose un regard sur les choix de l’égo. C’est une réflexion au sens littéral : du Soi éternel qui juge avec compassion, au petit soi de l’égo : de Soi à soi. De notre être entier à notre petit être incarné. C’est une affaire intime. Pas de jugement, pas de condamnation. Par ailleurs, ici et maintenant, ne sommes-nous pas libres d’agir différemment? Rien n’est irrémédiable.

Si tout est Spirituel, c’est nous qui fabriquons notre réalité intérieure et contribuons à celle extérieure. Une authentique spiritualité repose donc sur LES CONSÉQUENCES de nos choix car si nous sommes de divins créateurs : nous créons nos enfers et nos paradis. La Terre actuelle, par exemple, est le reflet de nos créations. Et s’il y a autant de misère et d’injustice, c’est le reflet de nos créations, nos choix. N’est-il pas un peu trop facile de blâmer un Dieu pour ce que nous faisons subir aux autres et à notre environnement? « Pourquoi Dieu laisse-t-il faire cela » devrait plutôt être reformulé de la sorte : « Pourquoi laissons-NOUS faire cela ? ». Le monde est-il meilleur avant ou après notre départ? À quoi avons-nous contribué ? À quoi voulons-nous contribuer ?

Un panoramique de vie est d’une certaine façon, « une seconde chance« . Si nous revenons ici-bas, c’est que tout n’est pas terminé… tout n’est pas joué d’avance. Un panoramique de vie est avant tout, UNE PRISE DE CONSCIENCE, un ressaisissement de l’âme.

Certaines valeurs du cœur et de l’esprit du fait qu’elles sont saines, profitables à tous, bénéfiques, méritent d’être mises en application. Nous avons tout ce qu’il faut pour agir. Notre esprit est créateur. Le panoramique de vie nous rappelle à notre pouvoir. Le pouvoir de changer les choses.

Pratiquer le silence actif

Tout d’abord, pourquoi « actif » ? Que signifie « silence actif » ? Il existe de nombreux types de silence, par exemple le dubitatif, le distractif, etc. Le silence actif est un silence effectué volontairement pour dépasser certains obstacles et nous allons comprendre quel est son intérêt.

  1. Le silence actif pour calmer un égo colérique

Dans le monde qui nous entoure, nous sommes presque systématiquement confrontés à des égos affirmés verrouillés dans le jeu de la dualité. Or cette confrontation peut exister partout : dans la vie de couple, dans la vie professionnelle, dans la vie familiale, avec ses voisins, ses amis, des inconnus, etc. Lorsque nous sommes face à des égos colériques – qui aiment avoir toujours raison, surtout quand ils ont tort – aucune discussion calme et rationnelle ne peut venir à bout de leur volonté inébranlable d’asseoir leur autorité, leur pouvoir. Le ton se fera de plus en plus fort, la colère également : c’est une surenchère. Même avec la meilleure bienveillance, discuter dans un tel contexte revient à jeter de l’huile sur le feu. Les arguments les plus logiques, rationnels ne conduisent strictement à rien. L’égo en colère entend, mais n’écoute rien. À trop vouloir « suivre » cette escalade, nous risquons nous-mêmes deux choses : soit d’être blessés émotionnellement, psychologiquement, soit d’être nous-mêmes en colère. En effet, la colère est un type d’énergie dont la violence peut être transmise énergétiquement à la façon d’une force ou d’une odeur. C’est une énergie sensible. Eh bien, il existe une solution pour éviter ce piège infernal : prendre immédiatement du recul, maintenir le silence.

Cela aura pour effet d’isoler l’égo colérique avec lui-même : il se battra avec lui-même plutôt qu’avec vous. Puis d’utiliser le silence pour visualiser des énergies d’amour bienveillant directement dans le chakra du cœur. Comment nous y prendre ?

Nous pouvons imaginer une énergie de lumière blanche (comme la neige – cherchez des objets connus pour bien visualiser concrètement la couleur) dans le corps de l’individu au niveau de la poitrine tel un soleil. Nous pouvons respirer, bloquer l’inspir sans aller jusqu’à l’inconfort, puis expirer en étant en conscience dans ce soleil de lumière blanche au niveau du plexus cardiaque. Il est aussi possible de s’imaginer dans la personne et de faire une double visualisation, c’est-à-dire pour soi-même/pour elle. Cela peut être plus facile à réaliser ainsi : on devient l’autre, il n’y a donc aucun effort de distanciation à faire.

Les chakras supérieurs ont beaucoup d’intérêt dans ce contexte : le cœur pour ressentir de l’Amour bienveillant, la gorge pour pacifier le rapport social extérieur, le front pour rétablir une vision juste, le coronal pour se reconnecter à la Source. Mais le cœur doit rester prioritaire pour que l’égo retrouve son calme.

Si nous avons l’habitude de travailler sur nous-mêmes au niveau des chakras, travailler sur quelqu’un d’autre comme si nous étions cette personne, devient facile. Cela fonctionne à condition de répéter encore et encore cet exercice dans une totale bienveillance. On peut espacer petit à petit l’exercice, mais il faut le faire plusieurs fois car la colère a des résidus, telle la braise d’un feu. On peut espacer de plus en plus lorsqu’on sent que cela fonctionne, mais il faut le refaire une dernière fois quelque temps après pour bien éliminer les petits résidus.

Bien entendu, cela demande beaucoup de maîtrise de soi : il est donc plus facile de casser le plus rapidement possible le schéma de l’escalade par le silence, plutôt que de se risquer à être blessé psychologiquement ou d’être en colère soi-même. Car si nous participons longuement à cette escalade, il faudra se soigner soi-même avant de soigner l’autre : c’est plus long. D’où l’intérêt de la compassion : si nous comprenons que ce sont les peurs ou bien l’égo aveuglé par ses propres croyances qui est cause de la colère irrationnelle, il est facile de la pardonner, la mettre de côté et de n’y prêter aucun grief. Nous pouvons nous dire que nous aurions pu être dans cette situation aussi, si nous avions les mêmes peurs, les mêmes croyances. La tolérance est importante dans l’Amour bienveillant.

Plus nous serons vierges de tout reproche adressé à l’autre, de tout jugement, meilleure sera notre énergie d’amour bienveillant (elle sera plus pure). Et plus efficace, nous serons pour cet exercice de visualisation en silence. Cela n’est pas à faire si nous avons des reproches, des griefs ou un sentiment d’injustice. Il faut donc être très au clair avec soi-même pour pratiquer cela : on ne met pas de l’eau boueuse sur une plaie ouverte. Il faut que l’eau soit claire, pure pour laver la plaie. Il en va de même avec nos énergies. Par conséquent, il convient d’aller dans la voie de la tolérance et du pardon – se purifier ainsi – pour offrir véritablement « une énergie propre ».

Le silence a cette vertu d’être au-delà de la dualité.

2. Le silence actif pour calmer la ratiocination

La ratiocination n’est pas un terme courant : il désigne l’art d’argumenter en conceptualisant et en cherchant toujours à apporter des distinctions, des objections et… cela n’en finit pas ! C’est une façon d’apporter des complications conceptuelles « en coupant les cheveux en quatre ». Cela est sans doute une nécessité dans les ouvrages de philosophie, mais les joutes oratoires en deviennent interminables et d’une certaine façon, cela vire vite au conflit d’égo. Car pourquoi systématiquement remettre en cause un point par rapport à un autre point, si ce n’est qu’il se passe quelque chose de l’ordre de la contestation, du doute, du refus, d’une angoisse sous-jacente ?

En fait, nous retombons dans le schéma précédent, si ce n’est qu’à la place de la colère, nous nous confrontons à un antagonisme de la pensée. C’est encore la dualité qui est en cause, sauf que la ratiocination est une surenchère : la dualité dans la dualité et ainsi de suite.

Ceux qui connaissent les paroles des grands maîtres, prophètes, messies ont pu constater que le silence est parfois la meilleure des attitudes à avoir. Mais ce silence peut être actif et faire rayonner l’amour bienveillant pour transmettre l’essence de ce qu’il faut communiquer. L’essence. Ce qui est au-delà des mots, des concepts, de la dualité.

Car si répondre revient systématiquement à justifier sa réponse par une autre réponse, on peut comprendre qu’on s’éloigne du dialogue du cœur pour une espèce de gymnastique « agonistique » (du mot grec agônistikos qui signifie « compétition »). Bref, cela vire à la lutte d’égo. Le problème peut être vaste : peut-être l’égo veut-il briller, étaler son savoir, peut-être se sent-il menacé dans ses croyances, peut-être a-t-il peur de ce qu’une idée implique, etc. Peu importe. Pour rompre avec ce schéma interminable : le silence actif.

« En vérité, nombreux sont ceux qui n’étudient que pour satisfaire leur curiosité ou faire étalage de leur savoir, et non pour trouver la libération. Animés par de tels motifs, ceux-là manquent le véritable esprit de l’enseignement » (Thich Nhat Hanh, Le Silence foudroyant, Albin Michel, 2016, p. 21).

(Ouvrons une parenthèse : la gymnastique oratoire agonistique a été pratiquée en Grèce antique et dans les traditions mystiques des diverses religions afin d’entraîner les apprentis dialecticiens à contrer le scepticisme des ignorants. En ce cas, il s’agit d’une discipline pour conserver l’esprit vif et ne pas être désemparé face à des objections prévisibles. Dans tout sport, il existe des exercices préparatoires pour être meilleur en compétition. Mais cela est une exception puisque c’est alors un jeu conscient, volontaire au même titre qu’un exercice de mémorisation, duquel il se rapproche fortement. Fermons la parenthèse).

3. Le silence actif pour saisir la voie

Ceci nous amène finalement au grand bénéfice du silence actif. En agissant avec un Amour bienveillant qui se répand en silence, nous conservons la quiétude de notre esprit et nous pouvons atteindre ce qui se joue au-delà des apparences, ce qui revient à dénouer les nœuds. Nous n’y parviendrons pas dans la dualité.

« Établir une discrimination à l’encontre des concepts de soi, de personne, d’être vivant et de durée d’existence, c’est devenir le jouet de leurs contraires. Dès lors que nous comprenons qu’un concept n’est qu’un concept, nous pouvons aller au-delà et nous libérer des dharmas que les concepts représentent. Alors, nous commençons à faire l’expérience directe de la réalité merveilleuse, laquelle transcende tout concept » (Thich Nhat Hanh, le Silence foudroyant, op. cit.).

Définition

Dharma : possède de nombreux sens selon les contextes. « Les dharmas que les concepts représentent » font référence aux « objets de l’esprit« . Dans Le Dictionnaire encyclopédique du Bouddhisme de Philippe Cornu, nous pouvons lire l’une de ses occurences (définition n°4) : « Les objets de l’esprit (…), c’est-à-dire les objets ou phénomènes mentaux » (Seuil, 2001, 2006, p. 173).

Il faut nécessairement être au-dessus de la dualité pour ne pas y sombrer. Ce serait une illusion de rester dans la dualité pour la résoudre de l’intérieur. Ce serait comme vouloir rester dans un labyrinthe pour prétendre en sortir. Non, la colère de l’égo est labyrinthique et ses peurs, ses vanités le sont tout autant. Le silence casse ce schéma pathologique et hyperbolique et n’en paie pas les frais.

Le silence instauré, nous pouvons alors comprendre, peut-être, la raison d’être de la colère ou de la ratiocination. Ce n’est pas l’intellect qui doit la rechercher, mais l’attente désintéressée de l’esprit : la réponse peut venir d’elle-même aussi facilement qu’identifier un parfum planant dans l’atmosphère. La dualité est mauvaise conseillère car elle n’offre qu’un regard limité et prisonnier du sens univoque d’un concept. Les quiproquos existent pour cette raison. Les mots peuvent être source de maux quand ils sont mal compris, mal utilisés. Et puis, ils ne signifient qu’une partie de ce qu’il y a à transmettre. La dualité n’est donc qu’une ombre – une ombre portée. On ne peut pas saisir l’essence des choses quand on en retient que des ombres.

En revanche, le silence est un état de réceptivité et s’il est actif avec l’énergie du cœur de l’amour bienveillant, il peut atteindre une issue. Et alors, nous serons libres de reprendre la parole – si nous le jugeons nécessaire car cela pourrait ne pas s’imposer – d’une façon inédite, inattendue et beaucoup plus juste. Un mot pourrait suffire. Une phrase. Une citation. À condition que nous soyons assurés que la reprise de la parole brève ne renoue pas avec la colère ou la ratiocination… Car en ce cas, le silence bienveillant transmet l’essence et l’essentiel !

Comprendre ce qu’est la Libération

Toutes les couleurs lumineuses d’un prisme proviennent de la lumière blanche

La spiritualité, de nos jours, peut ressembler à une espèce de capharnaüm. Certains sont tentés de tout rejeter et de se fier à leurs seules expériences, se méfiant des fausses croyances, du charlatanisme ou de doctrines qui ne correspondent pas à leurs attentes. Mais nous allons voir que nos expériences ne garantissent pas la Libération recherchée. Et tout d’abord qu’est-ce que cette « Libération » ?

En premier lieu, nous constatons que ce sont nos préjugés et nos dogmes qui nous font passer à côté des vérités. La Vérité est en toute chose, disséminée, mais à travers tant d’opacité et de complexité, que nous n’en voyons que des reflets. C’est comme si nous ne pouvions voir que des couleurs projetées par un prisme sans jamais deviner que la Réalité est la lumière blanche qui les réunit toutes en son sein. Ainsi, nous sommes divisés les uns des autres car chacun défend la suprématie de sa couleur, voire combat les autres couleurs comme étant hérétiques, fausses, dangereuses. Chacun se sent dans « sa vérité » car il constate effectivement que sa couleur existe, mais il ne parvient pas à comprendre qu’il ne détient qu’une parcelle de vérité qui est encore très éloignée de la lumière blanche qui contient en elle toutes les couleurs. Chacun est comme aveuglé par ses certitudes.

La Libération est avant tout la compréhension que nous sommes immergés, voire perdus dans une Réalité trop complexe pour être saisie totalement par la Raison ou l’Intellect. Tant que nous ne comprenons pas cela, nous ne serons pas libérés car nous nous efforcerons toujours de « faire rentrer la Réalité » dans nos représentations intellectuelles étriquées. À chaque fois que nous nous forgeons des certitudes, des croyances, nous figeons une espèce de cliché mental en notre esprit qui est notre clôture. Ce que nous rejetons est aussi une part de la Réalité. Nous sommes donc emprisonnés dans le jeu de la dualité. La Libération consiste à en sortir.

Mais la Libération n’est pas uniquement une compréhension que Tout soit Un et relié en tout point de ce qu’il est, partout et en tout temps. Car il n’y a pas de véritable Libération sans liberté… Or la liberté consiste à défaire tout ce qui « charge la mule » qui l’empêche d’avancer sereinement et facilement. Même si la mule sait que Tout existe et que tout est lié, si elle croule sous les fardeaux, cette compréhension ne lui sert pas à grand chose. Nous devons nous délester.

Nos existences passées, celle présente, et celles futures peuvent être de véritables labyrinthes

Par exemple, nous avons tout l’arrière-fond de nos vies passées et dans ce passé, nous avons aussi tout ce qui s’accroche à nous dans cette existence présente. Si le passé est aussi lourd, pourquoi penser que le futur serait différent ? Des quantités de vies futures garantiront les mêmes aléas avec bonheurs, doutes, souffrances, déchirements.

« Les réminiscences créent des perceptions de souffrance et de bonheur particulières. Aussi longtemps qu’on erre dans le cycle des existences, la souffrance dénote un leurre de l’esprit, ô roi, chez les êtres, mortels et célestes. Ici-bas, (…) la conscience-réceptacle est confuse. Telle est la règle de la compréhension des réminiscences » (Tantra de Kalachakra – le livre du Corps Subtil, Desclée de Brouxer, 2000, 2020, p. 383).

En fait, que nous regardions dans le passé ou dans le futur, cela revient au même, exactement au même : nos jeux de rôles sont infinis et nous ne cessons d’accumuler joies, attachements, peines, colères par les injustices subies et souffrances. En fait, le temps nous garantit une fausse liberté : celle de toujours souffrir et de toujours nous illusionner. Mais le temps n’est pas responsable : en effet, dans le temps, dans chacune de nos vies, nous avons une nouvelle chance de nous éveiller, de rechercher la Libération. C’est comme une machine de casino, les chances sont minimes, mais il est possible que tout s’aligne pour favoriser l’éveil, le « jackpot ». Il faut peut-être 128 « coups pour rien », 128 existences pour enfin atteindre celle qui fait sens… qui comprend la Voie de sortie du labyrinthe infernal. Peu importe le nombre de vies en fait puisque tout ceci est très relatif, mais ce qui est possible dans 128 vies, pourrait, peut être atteint ici et maintenant, sans attendre !

« Ainsi, la chaîne de cause (le désir) et d’effet (les naissances) est sans fin jusqu’au jour où l’âme sculptée par les vies antérieures en a assez des cycles déchirants de naissances et de morts. L’âme désire profondément la paix mystique et tranquille, absente de changement, sans commencement ni fin. C’est vraiment un jour mémorable dans l’histoire de l’âme individuelle » (B. Nagaraj, V.T. Neelakantan, S.A.A. Ramaiah, La voix de Babaji – une trilogie sur le Kriya Yoga, Les Éd. et le Kriya Yoga de Babaji Inc., 2010, p. 127).

Comment nous libérer ? Tout comme en psychanalyse, en comprenant les liens pathologiques, en les disséquant. Comprendre, c’est dénouer les nœuds. C’est surtout ne plus les reproduire. Ne plus être aveugle. Ne plus se faire prendre à la même illusion. Celui qui ne comprend rien, n’a pas les moyens de se libérer, tout comme l’insecte qui confond la lumière du soleil avec celle d’une lampe. Comprendre, c’est donc être patient (cultiver la patience), pour observer (développer la concentration) et ouvrir ses horizons mentaux sur toutes nos zones aveugles (dépasser la dualité). C’est comme un gigantesque « zoom arrière » qui recontextualise une chose pour mieux la cerner, l’étudier, la connaître. On ne comprend rien si on isole une chose de son milieu car on obtient alors une « entité figée », une idéalité. C’est ce que faisait et fait toujours la science matérialiste, par exemple, en isolant un objet de l’observateur. Un objet coupé de tout est « mort ». C’est comme l’insecte de l’entomologiste. Il est épinglé, mort : on ne peut plus rien apprendre sur lui dans sa façon d’exister et d’échanger avec son milieu. De la même façon que nous observons un insecte mort, nous avons quantité de concepts « morts » : ils correspondent à des images figées de notre esprit. La Libération nécessite des préalables : aimer la vie, la respecter. Aimer la vie, c’est aussi l’apprécier dans son flux, son élan, son renouveau. C’est la laisser être ce qu’elle est, librement.

Il y a donc nécessairement une éthique et une morale : pour soi-même et pour autrui. Nous devons respecter ce que la Réalité exprime. La violence est un retranchement dans la dualité car c’est un acte d’opposition, conflictuel. Et comme l’Univers est harmonieux dans son mécanisme, tout ce qui est impulsé dans un sens, produit une impulsion en retour tel un balancier. C’est le mécanisme dit du « karma » (mot sanskrit qui signifie « action » dans le sens action/réaction).

« Lorsque la tempête des illusions se calme dans l’esprit, les vagues de l’action et de la réaction s’affaiblissent automatiquement » (Kriyananda, L’Essence de la Réalisation du Soi : la Sagesse de Paramhansa Yogananda, Adyar, 2002, p. 88).

Ainsi, tout rejet, toute violence produit en retour son équivalent. Il ne peut donc jamais y avoir de paix dans les illusions de la violence. Seules la paix, la fraternité, l’acceptation de toute vie peut garantir le juste équilibre. Il n’y a pas de Libération possible sans pacifier entièrement son cœur et son âme. Pas de Libération sans la paix de l’esprit.

La Libération est de ce fait un programme de vie qui concerne tout acte du quotidien incluant nos pensées, nos paroles, nos intentions, mais aussi nos rêves, nos projections. Or, nous devons être conscients de ceci : tous nos désirs et toutes nos aversions génèrent des attachements mentaux. Plus nous sommes attachés, plus nous sommes soumis à ces conditionnements. Il n’y a donc pas de Libération possible dans nos attachements.

Voilà pourquoi la Libération n’est pas localisée dans un ailleurs spatial ou temporel puisqu’il dépend non pas d’une cause extérieure, mais de ce que nous sommes et de ce que nous faisons. Nous sommes les Auteurs de nos vies, de nos créations, de ce que nous avons vécu, de ce que nous vivons, de ce que nous vivrons. Nous en sommes les auteurs car nous sommes des êtres pensants et nous faisons tous des choix. Chaque choix débouche sur quelque chose. Même si nous croyons « subir » notre existence, nous sommes en réalité IMPLIQUÉS par nos paroles, nos pensées, nos actions. Et même si nous ne faisions rien du tout : tel est notre choix avec ses conséquences. Ne rien faire produit aussi quelque chose en retour. Ainsi, même si nous ne sommes pas conscients de notre rôle dans l’existence, le fait que nous nous y trouvions nous implique forcément.

La Libération est de ce fait un choix radical. Nous ne pouvons pas initialiser un jeu qui a ses règles, ses lois et en même temps penser que nous sommes libres ou serons libres dans ce jeu. Non, si nous entrons dans le jeu, nous serons soumis à ses règles, à ses lois. Nous ne serons pas libres, nous serons dans l’expérimentation du jeu avec tout ce qu’il a à offrir en bien, comme en mal, comme en mélange des deux. La Libération est forcément un choix radical : se défaire de toutes nos attaches, tous nos désirs, toutes nos aversions. Pourquoi ? Parce que cela fabrique des obsessions.

« De quoi faut-il protéger l’esprit ? demande Serkhong Rinpoche. De l’apparence ordinaire des choses et de l’attachement obsessionnel à ces apparences ordinaires » (Traité du Mandala – Tantra du Kalachakra, Desclée de Brouwer, 2003, p. 17).

La mule se charge et avance péniblement. La Libération implique donc un travail sur nous-mêmes pour défaire, petit à petit, toutes nos attaches, conscientes et inconscientes.

Mais s’il y a un « défaire », il y a aussi un « faire » car un éveil spirituel nécessite inévitablement une modification dans nos pensées, nos paroles, nos comportements. Ainsi, aimer notre prochain, n’est pas « du sentimentalisme », c’est simplement comprendre que nous partageons le même Être, sans réelle différence. C’est comprendre que l’habit est provisoire et illusoire. Nos couleurs sont illusoires dans la matière. Toutes les couleurs lumineuses sont réunies dans la Lumière blanche. Nous avons tous la même Source. Comprendre cela, c’est agir différemment les uns envers les autres. Nous ne cherchons donc plus querelles, nous évitons les conflits stupides.

« Puisque toujours et en toute circonstance, les autres désirent autant que nous ce qui est bon et procure le bien-être, efforçons-nous de faire leur bonheur comme nous nous efforçons de faire le nôtre. Évitons-leur la moindre souffrance comme nous le faisons pour nous-mêmes » (Patrul Rinpoché, Le chemin de la Grande Perfection, Padmakara, 1997, p. 272).

Mais pour parvenir à cela, encore faut-il résoudre notre rapport à l’égo. N’oublions pas que l’attachement et l’aversion sont des attaches. Ainsi, l’égo et le non-égo sont deux faces du même problème. Être obsédé par le non-égo revient à faire référence à l’égo. Celui qui est obsédé par l’alcool, n’est pas véritablement soigné de l’alcool… L’égo et le non-égo, une chose et son contraire doivent être résorbées et dépassées. l’Être dépasse tous nos clivages : alors pourquoi en créer dans notre esprit ? Ceux qui sont obsédés par la faute, le péché, même s’ils n’en commettent pas en acte, les commettent dans l’esprit. Toute réalité pensée est une réalité pour l’esprit. Toute création psychique est une réalité pour notre esprit. Nous vivons avec ce que nous pensons. Vivons-nous dans un palais ou dans une prison mentale ?

Le Libéré dans le plan matériel a donc toujours un corps physique, il a toujours son individualité propre, mais il n’a plus d’illusions dont celle d’un « je » qui serait différent du Tout de la Réalité. Il sait que son « je » est l’expression du Tout, de la même façon que tous les autres « je ». Il se montre tolérant car si chacun vit dans ses propres illusions, il y a forcément des conflits sous-jacents aux croyances, aux certitudes, aux quêtes insensées. Le Libéré vit aussi ici-bas dans la réalité du quotidien, même s’il sait que cette réalité du quotidien est comparable à un songe. Étant donné qu’il expérimente la Réalité Une et Multiple, il est en paix car il sait que « Tout est là », toujours, tout le temps, même si les gens ne le soupçonnent pas et élaborent sans cesse des rêves, des projets, des croyances, même s’ils remettent au lendemain l’éveil qu’ils pourraient avoir ici et maintenant.

Ayant dépassé l’égo et le non-égo, il est en paix avec lui-même. Il ne se torture pas l’esprit par des pensées obsessionnelles. Il expérimente une certaine simplicité d’être puisque plus rien n’est à acquérir… si ce n’est de nouvelles attaches. Voilà ce qu’est la Libération. Elle a une infinité de portes d’accès avec les sagesses passées, présentes et futures. Chacun peut donc trouver la Libération car la Vérité est Une dans la multiplicité de ses reflets. Elle se reflète partout et tout le temps.

Nous avons donc beaucoup de chance par toutes les opportunités qui nous sont offertes car les véritables spiritualités enseignent des vérités qu’il s’agit de mettre en pratique. À quoi serviraient-elles sinon ? Elles sont authentiques si elles enseignent l’Amour désintéressé, la tolérance, la bonté, la bienveillance, le respect de toute vie. L’Éveillé ne voit plus dans une couleur, un ton qui s’oppose à un autre ton, mais un fragment de la même lumière blanche. Il expérimente un esprit de fraternité au cœur de chaque différence comme autant d’expressions possibles de la même Source. Il voit au-delà des mots, au-delà des concepts car le langage est aussi composé de « mots couleurs ». Et tous les mots peuvent se fondre dans le Silence… Le Silence UN qui dépasse toutes les oppositions. Un silence d’Amour…

Quand l’être réincorpore son égo : palais ou prison ?

En rentrant dans mon corps physique, ce matin (étape du réveil), j’ai assisté à un processus très conscient qu’il me semble important de partager pour la compréhension de la réalité de nos conditionnements.

À chaque fois que j’entre dans mon corps physique le matin lors de l’étape du réveil, je sens que peu à peu, je réceptionne tout autour de moi, dans l’habitacle du corps physique et de ses énergies, petit à petit, progressivement, tout ce qui fait mon identité physique, ce qui s’est passé la veille, l’avant-veille, etc. On dirait que je télécharge à toute vitesse tout ce qui fait « mon égo » pour entrer dedans. L’impression est d’entrer dans un « volume spatial » et en même temps d’entrer dans un conditionnement.

Ce matin, le processus était là, comme d’habitude, mais j’y ai mis tellement de conscience que je me suis dit que c’était à partager pour bien comprendre qu’il y a de l’être – notre être – au-delà de notre égo.

Les hindous dans leur tradition ancestrale démontrent que l’égo n’existe pas véritablement car lorsque nous dormons dans un état sans rêve, nous existons, et pourtant il n’y a plus d’égo, et lorsque nous dormons en rêvant, nous existons dans une autre individualité (ou plusieurs en même temps) et ce n’est toujours pas notre égo du monde de l’état de veille. Nous existons selon divers états de conscience hors de l’égo.

Le matin, avant la phase de réveil, je sens nettement que « ce que je suis » N’EST PAS l’égo que j’incorpore progressivement en « téléchargeant » tous les souvenirs, toutes les habitudes, toutes les particularités qui font que j’ai une identité personnelle propre à l’état de veille : mon égo.

Et cela m’évoque la pensée suivante : nous sommes accueillis dans nos propres constructions mentales. Ainsi, si nous sommes dans l’Amour, la joie, un esprit positif, nous avons un sentiment de bien-être à réincorporer un tel habitacle. Mais si nous sommes des êtres avec de mauvaises habitudes de pensée (des rancœurs, des angoisses, des peurs, des attachements, etc.), nous allons réincorporer au matin, avec un certain malaise, cet habitacle-égo.

« Tout ce que nous sommes est le résultat de ce que nous avons pensé ; tout ce que nous sommes est basé sur nos pensées et formé de nos pensées » (Paroles du Bouddha in Michèle et Salim Michaël, Le Dhammapada, Phénix, 1988, p. 7).

Et pour une tradution directe du pâli (par Jean-Pierre Osier) :

« La pensée préside aux choses ; pour l’essentiel, elles sont pensées, faites de pensées ; parle-t-on ou agit-on avec une pensée malveillante et la douleur suit l’agent telle la roue, le pas des bœufs. La pensée préside aux choses ; pour l’essentiel, elles sont pensées, faites de pensées ; parle-t-on ou agit-on avec une pensée bienveillante, et le plaisir suit l’agent telle l’ombre qui ne se dissipe pas » (Le Bouddha, Dhammapada : Les stances de la Loi, trad. J.-P. Osier, Flammarion, 1997, p. 54).

Ce processus est très rapide : une seconde, peut-être moins, peut-être légèrement plus. Peu importe. Mais souvent, nous n’y prêtons même pas attention. Nous disons « je ne sais plus où j’étais, qui j’étais pendant un instant« . Ou bien, nous ne le remarquons même pas car nous n’y prêtons aucune attention, tant le processus est quotidien, banal, naturel.

Néanmoins, ce processus est porteur d’enseignement car NOUS HABITONS DANS CE QUE NOUS SOMMES, au même titre que nous habitons dans une maison, un appartement, un lieu spécifique.

En somme, nous pouvons réincorporer un palais, un temple ou une prison. Le palais, le temple, la prison : telles sont nos constructions mentales. Tout ce que nous pensons dans la journée, toutes nos actions, toutes nos paroles, tout cela construit cet habitacle.

« Le matin, quand on ouvre les yeux, on ne se dit pas qu’on va encore vivre une journée pleine d’ennuis. D’abord, on entend le bruissement des draps sur le lit. On sent ses cheveux sur l’oreiller, si on a des cheveux. En tout cas, on sent sa tête sur l’oreiller et on commence à regarder autour de soi, à voir les murs de sa chambre. Le plaisir commence dès le réveil. On a une sensation de beauté et de sensualité presque comme si on était dans un palais royal » (Chögyam Trungpa, Sourire à la peur, Les Éd. de l’Homme, Le Jour, 2012, p. 95).

Ainsi, quand les spiritualités orientales enseignent que l’égo est illusion : c’est vrai ; que l’égo est une prison : c’est vrai. C’est vrai au regard de notre être profond qui en est distinct.

Et si nous ne voulons pas y croire, l’illusion sera d’autant plus puissante car nous ne remettrons pas en question nos constructions mentales. Et le sceptique restera sceptique, l’arrogant restera arrogant, et ainsi de suite car le plus souvent, nous réalimentons constamment « le modèle » de la veille, c’est-à-dire NOS SCHÉMAS MENTAUX... Nous sommes comme en train de poursuivre une trajectoire, notre trajectoire… sans nous questionner sur ce que nous sommes en train de faire avec cette trajectoire… Ce serait comme si chacun avait pris un train… sans savoir lequel il a prisNous serions ainsi des VOYAGEURS INCONSCIENTS. Les fameux somnambules, les endormis dont parlait Héraclite, chacun vivant dans son propre monde.

Il est important d’en prendre conscience car NOTRE ESPRIT PEUT CRÉER TOUT CE QU’IL VEUT. J’avais été choqué par la richesse de ce que je voyais à Shambhalla, notamment l’or, et l’on m’a répondu que l’Esprit peut tout créer. Nous pouvons être pauvre dans la matière, mais riche dans l’Esprit. Ainsi, même si nous habitons dans un lieu, un espace très modeste car c’est ainsi avec les contraintes matérielles, en revanche, en ce qui concerne NOS CONSTRUCTIONS MENTALES, NOUS POUVONS TOUT AMÉLIORER.

La situation est simple à comprendre : ce serait comme si nous avions une baguette magique pour réaliser plein de belles choses et que nous ne nous en servions pas. Pourquoi ? En raison de « l’hypnose du quotidien« .

Cette illustration n’est pas Shambhalla mais offre plusieurs ressemblances

Ceci m’a été enseigné à Shambhalla car je m’imaginais à tort qu’un lieu saint devait forcément être simple, pauvre, rudimentaire, sobre, c’est-à-dire se réduire à l’essentiel, au strict minimum. Mais pourquoi l’Esprit qui peut tout créer devrait reproduire une certaine pauvreté de moyens physiques matériels? Attention, cela n’a rien à voir avec le luxe (ce qui serait une illusion et un attachement, une dépendance), mais tout à voir avec ce que l’Esprit peut faire, sait faire, démontre pouvoir faire. Ce serait en quelque sorte LE POUVOIR DE TRANSMUTATION de l’Esprit. Il ne s’agit donc pas de vivre dans le luxe, l’opulence, mais uniquement de comprendre que « la pauvreté spirituelle » comme reflet de « la pauvreté matérielle » est le fruit d’une hypnose du quotidien, d’un programme aberrant. Le pauvre dans le plan physique ignore sa richesse intérieure.

Alors, il en va de même avec nos constructions mentales qui forment notre égo. Si nous cumulons les vices, les défauts, nous créerons une espèce de tanière très nauséabonde pour notre être profond, tel un habit peu flatteur. Si nous accentuons l’Amour désintéressé, la bonté, la générosité, la joie, le détachement, toutes sortes de qualités, nous construirons un palais pour réceptionner notre être profond au matin, chaque jour.

Ceci signifie qu’en réalité, nous sommes libres ! Sur le plan spirituel, nous sommes libres de nos constructions mentales. Nous habitons dans ce que nous sommes.

Par conséquent, il est essentiel de travailler sur nous-mêmes, d’améliorer la situation de notre être intérieur. Mais cela ne dépend de personne… de personne d’autre que de soi-même. Nous devons nous aimer assez pour nous prendre en main.

Ainsi, ce texte est la suite de celui sur le vide mental car nous comprenons bien qu’il ne suffit pas de faire régner le vide mental, quelques secondes ou quelques minutes, pour modifier toutes nos habitudes de pensées dès que nous cessons cet exercice de purification. Le travail est plus « sérieux » que cela car il s’agit de tout passer en revue, jour après jour, de se surveiller soi-même, de s’inspecter au quotidien afin d’améliorer progressivement tout ce qui peut l’être. Le vide mental est un outil précieux telle une pelleteuse, mais ensuite, il faut déblayer encore et encore… Le vide mental n’est pas « la baguette magique », mais notre volonté de progresser quotidiennement avec de bons outils, de défaire nos schémas mentaux limitatifs et pesants, sera très efficace.

Si chaque jour nous accentuons des qualités du cœur, de l’esprit, nous mettons en œuvre des vertus, nous aurons petit à petit un joli palais intérieur dans lequel il sera agréable d’habiter. Nos constructions peuvent être belles, plutôt que laides, lumineuses, plutôt qu’obscures, de la même façon que nous portons soin à notre apparence physique. Nous devrions adopter la même consécration pour notre être social quotidien, de l’intérieur. Plus notre égo sera lumineux avec de moins en moins de limite mentale (les stéréotypes de pensées, les dogmes, les raideurs), plus nous nous rapprocherons de l’état idéal de notre être profond. Le corps (avec son égo identitaire) – temple de l’Esprit – prendra alors tout son sens.

Pourquoi le vide mental ?

Pourquoi est-il nécessaire de méditer en vidant totalement le mental? Qu’est-ce que le mental a fait pour mériter cela ? Le mental est-il notre ennemi ? Ou bien est-il un handicap ? Pourquoi naissons-nous avec un mental s’il ne nous sert à rien ? Voici toutes les questions que nous allons aborder car « faire le vide mental » peut surprendre de prime abord, surtout quand nous savons que nous sommes quasi quotidiennement en sa compagnie, même lorsque nous rêvons, que ce soit la nuit ou en rêve éveillé, et même lorsque nous imaginons. Si le mental est omniprésent, pourquoi le mettre sur « off » de temps en temps ?

  1. Le mental n’est pas notre ennemi

Beaucoup parlent du mental comme s’ils étaient en guerre contre lui… sans même se rendre compte qu’ils sont dans le mental en parlant ainsi, en pensant ainsi. Le mental, en fait, c’est ce qui en nous pense par représentation. Conceptualiser quelque chose, c’est cela le mental (bien que la philosophie occidentale distingue le mental qui analyse, de l’intellect qui synthétise, et qu’il existe aussi une distinction dans l’hindouisme entre manas – le mental – et buddhi : l’intellect discriminant).

Si penser revient à actionner notre mental, il est absurde de vouloir en faire son ennemi intérieur. Car cela reviendrait à vouloir se passer de ses mains ou de ses jambes, ses pieds. Le mental rend autant de service que nos mains, nos pieds. Si nous comprenons qu’il faut courir pour échapper à un danger : le mental nous sauve. Tout comme nos jambes, nos pieds. Le mental est un outil, et un outil parfaitement adapté à la vie dans le plan matériel. Si nous avons faim, notre mental nous dit qu’il faut manger. Si nous sommes en danger, notre mental va raisonner pour analyser la situation et présenter une issue. Sans le mental, notre espérance de vie serait proche de zéro car nous risquerions notre vie physique à chaque seconde. Lorsque l’enfant met ses doigts dans une prise électrique et qu’il reçoit une décharge, c’est son mental qui lui dira de ne plus retenter la douloureuse expérience. Sans le mental, l’enfant commettrait les mêmes erreurs, mettant sa vie en danger constamment. Si nous roulons par inattention sur la voie inverse (par exemple, par un léger endormissement), c’est notre mental qui va rapidement nous remettre sur la bonne voie. Pourquoi ? Parce que le mental visualise le danger : il l’évalue.

Le mental est une espèce de super ordinateur capable de faire de nombreux calculs à la vitesse de l’éclair pour nous aider à vivre notre vie matérielle. Avoir un mental paresseux, c’est assurément commettre de nombreuses erreurs dans sa vie quotidienne : ne pas savoir choisir ses ami(e)s, ne pas vivre en ayant l’hygiène nécessaire pour sa santé, ne pas savoir ce qu’il faut dire ou ne pas dire en présence de certaines personnes, etc. Un mental paresseux, cela est très handicapant au quotidien car nous ferons tout « de travers ». Tous les métiers qui demandent de l’adresse, de la précision, de la rigueur impliquent un mental performant. Si le mental est fantasque, rêveur, jamais là où il faudrait qu’il soit, s’il n’est pas discipliné, alors il pose problème.

« Évitez les mauvais amis, évitez la compagnie des hommes vils. Recherchez les amis véridiques et les hommes d’un caractère élevé » (Parole du Bouddha in Guy Serraf, Dhammapada, Louise Courteau, 1988, p. 78)

D’une certaine façon, le mental est comparable à un sportif car il peut devenir un athlète de haut niveau et devenir très performant. Les scientifiques, par exemple, les philosophes, les intellectuels en général, ont un mental et un intellect de haut niveau. Toutes les opérations logiques sont gérées par cet outil de l’esprit : c’est un ordinateur qui peut s’auto-éduquer et progresser, de la même façon que l’I.A., l’Intelligence Artificielle. Ce qui est sans surprise puisque ce sont des hommes, avec leur mental, qui fabriquent des « reflets » d’eux-mêmes, le mental peut se dupliquer, un calcul peut se dupliquer.

Le mental est donc géré par des automatismes. Ce sont ces automatismes, qui entrent dans le subconscient, qui nous aident dans notre vie quotidienne : l’enfant ne met plus ses doigts dans la prise électrique, nous ne roulons plus sur la voie inverse et nous n’y pensons même plus. Les automatismes sont là pour nous aider à avoir l’esprit libre. Le mental est « en tâche de fond » pour parler comme les informaticiens. Il y a la sous-couche qui effectue son travail pendant que l’esprit continue à élaborer d’autres calculs. Le mental est lui aussi, comme nos corps subtils, constitué par couches. Le mental par apprentissage, le mental par nos propres expériences, le mental par nos désirs, le mental par nos réflexions, le mental par notre représentation du monde, bref, nous sommes saturés de mental.

Résumons : toutes les opérations de l’esprit sont de l’ordre du mental. Si nous n’avions pas de mental, nous serions végétatifs comme les plantes.

Mais alors, si le mental est si précieux pour réussir notre vie physique, pourquoi méditer en faisant le vide ? Pourquoi se passer du mental ?

Le mental qui est constitué par couches ne cesse d’accumuler et d’accumuler des réflexes, des façons de penser. NOUS SOMMES CONDITIONNÉS PAR NOTRE MENTAL. De la même façon que nous sommes conditionnés dans une enveloppe charnelle. Un corps physique est très utile sur Terre. Le mental est très utile pour s’adapter à la vie sur Terre. Mais corps physique et mental sont des CONDITIONNEMENTS, c’est-à-dire qu’ils ont leurs limites propres. Un corps physique dénué d’outillage ne peut pas permettre de voler comme un avion, et avec nos deux bras, nous ne pouvons pas tout soulever, ni tout prendre. Le corps est limité par ce qu’il est. Le mental est aussi une limite dans le sens où il opère systématiquement des discriminations logiques et sémantiques : blanc/noir, vrai/faux, haut/bas, gauche/droite, etc. C’est aussi lui qui distingue les nuances : aimer n’est pas désirer, chanter n’est pas crier, etc. Or la Réalité qui englobe tout dépasse largement les dichotomies avec ses infinies nuances, ainsi que LES REPRÉSENTATIONS DU MONDE.

« Bien que les phénomènes apparaissent très divers, la nature de cette diversité est non duelle, et de toutes choses individuelles, aucune ne peut se ramener à un concept fini » (« Les six vers de Vajra » in Chögyal Namkhai Norbu, Dzogchen et Tantra : La voie de la Lumière du bouddhisme tibétain, Albin Michel, 1995, 2006, p. 15).

Une représentation du monde est toujours basée sur des expériences personnelles, des croyances, des rêves, des attentes, des illusions. Nous avons tous des représentations du monde DIFFÉRENTES. Voilà donc ce qu’est le mental : UN FILTRE.

2. Enlever le filtre du mental

« Toute la vie ne doit pas être consacrée à des rixes d’écoliers et à des discussions académiques » (Swami Vivekananda, Raja Yoga, InFolio, 2007, p. 116)

En spiritualité, nous cherchons à atteindre ce qui dépasse toutes les constructions artificielles, toutes les représentations du monde. En philosophie, chacun aura constaté qu’il existe autant de philosophies que de philosophes. En effet, le mental est capable de constructions infinies. On peut toujours améliorer la construction d’un prédécesseur, ou bien la déconstruire pour en faire autre chose. La tâche est infinie. On atteint alors des vérités relatives. Relatives à quoi ? Eh bien à nos croyances, nos postulats, notre représentation du monde… Bref, c’est un cercle vicieux : ON NE PEUT PAS SORTIR DU MENTAL À L’AIDE DU MENTAL. Ainsi, tous les raisonnements, MÊME CEUX QUI ARGUMENTENT CONTRE LE MENTAL, sont de l’ordre du mental.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a existé un sage du nom de Nâgârjuna (moine bouddhiste du IIe-IIIe s. ap. J-C) qui a développé un système-anti-système philosophique où tout est affirmé comme vrai, ainsi que son contraire. Ou bien tout est affirmé comme faux, ainsi que son contraire. Bref, peu importe, il s’agit tout bêtement de faire en sorte que le mental baisse les armes pour CASSER LE CERCLE VICIEUX DU MENTAL QUI VEUT SORTIR DE LUI-MÊME.

« Nâgârjuna tout à la fois refuse l’ontologisme et le nihilisme. Il se situe au milieu, sans position, ni dans l’Être, ni dans le Non-Être, ni dans l’affirmation, ni dans la négation » (Jean-Marc Vivenza, Nâgârjuna et la doctrine de la vacuité, Albin Michel, 2001, p.98).

Un cercle vicieux, tôt ou tard, il faut le rompre car cela peut être lassant, d’échouer, échouer, échouer encore et encore. Dans le mental, le mental ne peut sortir de lui-même.

Alors, il faut tenter le grand saut. Mais pas dans le mental, donc pas dans des pensées, quelles qu’elles soient. L’absence de pensée permet alors et déjà, UNE LIBÉRATION – une libération du mental. Le bénéfice est immense car c’est comme si on autorisait un athlète surentraîné de souffler un peu. Paradoxalement, on va faire du bien à notre mental : ON VA LE PURIFIER. Nous voyons donc qu’il ne s’agit pas du tout d’être l’ennemi du mental… car tous les textes de sagesse s’adressent à quoi dans l’esprit des lecteurs ? À leur mental ! Eh oui, les textes de sagesse sont adressés au mental. C’est pourquoi le Bouddha originel a dit à ses disciples :

« Par la méditation et la réflexion, luttant et s’efforçant avec constance, ces hommes sages atteignent le Nibbâna [la Réalité essentielle], la plus haute liberté » (Guy Serraf, Dhammapada, Louise Courteau, 1988, p. 70).

« Il est dit juste celui qui distingue entre la cause vraie et la fausse, qui juge les autres sans hâte, ni partialité, mais avec un esprit droit et calme, sage gardien de la Loi [Dharma : loi universelle] » (Idem, p. 107).

Le mental peut donc être un allié précieux. Il peut être amadoué, apprivoisé pour PRENDRE SA JUSTE PLACE. Ce qui ne va pas, c’est de donner au mental le pouvoir illimité sur notre être, notre esprit. Ce serait comme s’enivrer de courir, courir et de ne jamais cesser de courir… Pourquoi courir toujours après toute chose quand elles sont là, devant nous ? Le mental est semblable à des petites pattes musclées capables de faire d’immenses circuits olympiques. Mais tourner en rond, même à toute vitesse, c’est aller nulle part.

« Un âne tournant autour d’une meule fit cent milles en marchant. Lorsqu’on le détacha, il se trouva encore au même endroit. Il y a des hommes qui marchent beaucoup et n’avancent nulle part » (Jacques Ménard, Évangile selon Philippe, Cariscript, Paris, 1988, 1997, p. 71).

En court-circuitant le mental, on sort du cercle-vicieux, on sort des carcans, on sort des systèmes, on ventile un peu toutes ces constructions du passé.

« Rejetant les constructions du passé, rejetant l’imaginaire du futur, rejettant les illusions du présent, tu échappes au monde : l’esprit totalement libéré, tu ne pourras plus retomber dans ce qui naît et ce qui va à décomposition » (Dhammapada, idem, p.121).

La Réalité dont nous n’avons que des représentations mentales peut être expérimentée au-delà de nos sens. Notre corps physique nous conditionne aux données sensibles. Notre mental élabore d’excellentes déductions en se fiant à nos données sensibles. Mais cela reste UN PLAN HORIZONTAL DE PERCEPTIONS. Le mental va nier TOUT CE QU’IL NE PERÇOIT PAS. Pour lui, « pas vu, pas cru ». Si le mental ne le voit pas, c’est qu’il n’existe pas, ou qu’il y a un gros, gros doute. LE MENTAL A TENDANCE À ÊTRE OMNIPRÉSENT en notre esprit. Ce n’est donc pas qu’il soit mauvais en soi, qu’il soit un ennemi, c’est qu’il prend une place trop importante, omniprésente.

Certes, un philosophe dira que tout ceci est normal puisque le mental ne fait qu’analyser : il est donc limité à la partie, aux parties. Tandis que l’intellect, lui, synthétise et débouche sur une vision d’ensemble. Acceptons l’objection. Mais demandons-nous ce que vaut cette vision d’ensemble ? D’où provient la vision d’ensemble de l’intellect ? Eh bien, elle est tributaire des données du mental. On ne synthétisera jamais ce qui n’est pas dans les données de départ. Donc même l’intellect synthétique est limité, conditionné par les limites du mental.

La vision d’ensemble totale, ce n’est ni le mental avec ses discriminations analytiques, ni l’intellect avec la synthèse des données du mental, qui peuvent y parvenir. Bref, il faut totalement sortir des pensées, ce qui se nomme LE LÂCHER-PRISE. Eh oui, il faut avoir confiance de la nécessité d’agir ainsi. Le mental et l’intellect sont précieux, mais sont conditionnés. Parfois, il est régénérateur de sortir un peu de nos petites cellules…

Le vide mental est donc sain, bénéfique puisqu’il va reposer ce super athlète qui reprendra du travail après la méditation. C’est un repos largement mérité ! Sauf que nous méditons dans cet état, non pour le reposer et le reprendre ensuite, mais pour nous ouvrir véritablement au Tout de la Réalité, le Tout sans limite, sans représentation.

3. La pratique du vide mental doit être souvent pratiquée

À partir de là, commence l’apprentissage de la méditation en spiritualité. Car ce n’est qu’un début. N’allons surtout pas croire que parce que nous avons atteint la porte de sortie, nous avons atteint le Paradis ! Chérir la porte est absurde, se cramponner à la porte est ridicule. Pourquoi s’attacher à la porte et ne pas aller au-delà d’elle ? Tous ces gens agglutinés à la porte : n’est-ce pas aussi un conditionnement ? Ne prenons pas l’étape numéro 1 comme l’aboutissement car cela est encore UN PIÈGE DE L’ÉGO. Ce serait comme passer un premier niveau avec succès, cela ne veut pas dire que nous pouvons partir et qu’il n’y a plus rien à apprendre. S’il faut des années aux authentiques maîtres et disciples pour se parfaire, c’est évidemment que le vide mental n’est pas l’unique but recherché car une page vide serait plus efficace que des tonnes de textes sacrés dans les écoles mystiques du monde entier. Une page vide. Rien. Avec rien, nous n’obtenons rien. Une page vide ne suffit manifestement pas à se réaliser. Donc, le fait de court-circuiter le mental EST UN DÉBUT, le début d’une bien belle aventure en spiritualité. Franchir une porte augure d’une immense liberté de ce qui est au-delà d’elle.

« Nous sommes toujours en train de prendre et de réunir des visions illusoires, étant toujours entravées par elles. C’est la raison pour laquelle nous parcourons des vies innombrables dans le Samsara. Comme nous souffrons, nous nous mettons à rechercher le Nirvana, voulant être libéré de ces chaînes. Celui qui nourrit de telles intentions devra, dès le début, écouter et apprendre les enseignements justes. Dans un deuxième temps, il devra pratiquer au moyen de la contemplation ce qu’il a appris. Enfin, la pratique portera son fruit. Vous devez vous y consacrer durant cette vie, ou alors vous serez à coup sûr piégé dans le Samsara. Tel est le but d’une vie qui a un sens. D’après le texte de L’Or Raffiné : ‘Pendant le bardo de la vie normale, vous devez apprendre et pratiquer' » (Shardza Tashi Gyaltsen, Les sphères du Cœur : Enseignement Dzogchen de la tradition Bön, Les Deux Océans, Paris, 1998, p. 94).

Tentons à présent d’expliquer un peu pourquoi il en va ainsi. La Réalité est d’une infinie complexité avec d’incalculables dimensions d’existence. Nous pouvons aussi définir qu’il existe d’innombrables mondes soumis aux formes, mais il en existe d’encore plus innombrables sans aucune forme du tout. Ce que nous connaissons de l’Esprit est balbutiant. Nous sommes comme des nouveaux-nés à la façon de la fin du film 2001, l’Odyssée de l’Espace (de Stanley Kubrick). Notre cerveau, notre évolution ne nous permettent pas de tout comprendre, car cela serait inassimilable. Plus nous évoluons (dans la bonne direction), plus nous devenons humbles car rien n’est semblable à ce qu’il paraît, et cela est vrai aussi pour ce vide… ce vide qui n’est pas vide… mais un passage ! Ce vide qui est un sas… Tous ces gens assis par terre qui trinquent au champagne parce qu’ils sont dans le sas, ne sont encore que dans un tout petit conduit d’une gigantesque Réalité qui nous dépasse tous, infiniment.

Il est vrai qu’il y a de quoi se réjouir d’être dans le sas car ce que nous pouvons faire après semble magique, impossible, peu probable, mais nous sommes encore dans un Tout qu’il nous reste à comprendre en son essence véritable. C’est proprement vertigineux.

En fait, l’expression « vide mental » est elle-même trompeuse car nous pourrions croire que c’est toujours le même vide que nous atteignons, et que chacun atteint le même état spirituel par cette pratique, tout comme 0 = 0. Mais ce n’est pas aussi simple : par exemple, Lilian Silburn présente dans une étude collective sur « Le Vide », « sept vacuités d’après le Çivaïsme du Cachemire » :

« Si l’on veut survoler les diverses vacuités échelonnées au long de la vie spirituelle afin de les embrasser toutes dans une perspective unique, on en trouve dans le Çivaïsme moniste du Cachemire un panorama heureusement déjà tout tracé, le seul à ma connaissance, exception faite des vingt-cinq vacuités des Bouddhistes Mahâyâna (…). Le svacchandatantra qui remonte aux premiers siècles de notre ère, expose sept sortes de vide » (Lilian Silburn in Le Vide : Expérience spirituelle en Occident et en Orient, Deux Océans/Hermès, 1981, p. 213).

Pour information, voici les sept vides (relatés, expliqués, commentés dans le svacchandatantra). Ils sont énumérés ici, juste à titre informatif ou déclaratif. On pourrait croire que ce ne sont que des distinctions verbales, à tort. Il est nécessaire de lire le texte de Lilian Silburn pour accéder aux spécificités de chacun de ces vides distincts dans les états qu’ils procurent ou ce à quoi ils donnent accès :

  1. Le vide inférieur (dans le cœur en quittant le domaine objectif)
  2. Le vide intermédiaire relatif à la connaissance
  3. Le vide supérieur (accès au Je universel)
  4. Le vide de l’immensité cosmique (vyoman)
  5. Le vide de l’égalité (samanâ) avec la pensée unique sans intention
  6. Le vide supramental (unmanâ) ou nirvâna
  7. Le vide indicible : l’ultime anâkya (plénitude, félicité cosmique, le microcosme dans le macrocosme et vice versa)

Quant au bouddhisme du « Grand Véhicule » (ou « grande voie »), dix types de vide sont dénombrés :

« Fils des bouddhas, le bodhisattva établi dans la terre de Présence Manifeste peut entrer dans l’extase du vide : dans l’extase du vide d’essence propre, dans l’extase du vide de la vérité absolue, dans l’extase du vide premier, dans l’extase du grand vide, dans l’extase du vide des combinaisons, dans l’extase du vide d’émergence, dans l’extase du vide qui, selon le Réel, ne discrimine point, l’extase du vide qui ne renonce à rien, et enfin, l’extase du vide qui se détache sans se détacher » (Soûtra des Dix terres, Fayard, 2004, p. 132).

Il y a donc plusieurs résultats qui découlent du vide mental. Il y a le vide mental intermédiaire qui n’est qu’un sas, par exemple, et un autre qui est l’Union avec le Tout, l’accès à l’interdépendance entre tout chose, mais au terme de nombreuses pratiques préparatoires et de méditations de déconditionnement. Bref, le « vide mental » inférieur ou intermédiaire, par exemple, ne sera pas un raccourci pour s’épargner les remises en cause de notre égo, s’épargner les vertus (comme l’Amour, la compassion, l’altruisme, la bonté, la présence dans l’ici et maintenant, etc.), s’épargner les compréhensions des textes de sagesse, s’épargner la vie au quotidien...

Le grand intérêt de la spiritualité, c’est qu’elle s’ouvre aux expériences qu’elle peut multiplier. Le mental, en revanche, multiplie les théories, mais que valent les théories si aucune expérience ne vient les valider ? Par ailleurs, l’expérience qui vient valider la théorie, est-elle limitée à cette théorie ? L’approche mentale est en réalité terriblement présomptueuse et aveugle. Quant aux expériences permises par la spiritualité, elles sont énigmatiques car incomplètes. On voit donc qu’il manque toujours quelque chose… car nous ne sommes que les parties d’un Tout : nous n’avons jamais le dernier mot. Ni avec le mental, infini dans ses spéculations, ni avec nos expériences.

Cela veut dire que nous pouvons encore nous déconditionner de niveau en niveau… Et que différents sas nous attendent !

« Le sentier est unique pour tous, les moyens d’atteindre le but varient avec chaque pélerin » (Le Yoga tibétain et les Doctrines secrètes, Jean Maisonneuve Successeur, Paris, 1987, p. 76).

Ainsi, passer des années à méditer sur le vide, ce n’est pas piétiner dans le rien, comme le mental étranger à ces pratiques pourrait le présumer : s’il n’y rien à vivre, rien à expérimenter, je ne perds rien à ne pas le faire… Mais au contraire, c’est un apprentissage qui peut favoriser de nombreux déconditionnements… Et nous en avons beaucoup ! Cela se voit dès que le mental s’exprime, chez chacun d’entre nous. C’est ainsi.

Conclusion

Pour ne plus dire des choses fausses, relatives ou illusoires, il faudrait se taire. Mais si nous ne disons jamais rien, nous ne servons à rien (à moins de transmettre quelque chose dans ce vide qui n’est pas vide)… Le mental n’est donc pas à bannir si nous avons un corps physique, une langue, un besoin de vivre sur ce plan matériel et de communiquer.

Le vide mental est une façon de transcender nos carcans étriqués, nos points de vue. Mais nous avons un immense travail à opérer sur nous-mêmes pour déconditionner de nombreux aspects de notre être. Nous sommes constitués de couches et chacune doit être auscultée, libérée et rayonnante. Ainsi, la spiritualité nous apprend LE VOYAGE INTÉRIEUR. Voilà l’intérêt du sas qui n’est pas une fin en soi.

Rayonner la Bonté

Sculpture du 11-12e siècle en cuivre avec pigments colorés représentant Buddha Shakyamuni, Tibet central. Crédit photo : The Met Museum.

Quand on regarde avec attention les statues de Bouddha, très souvent, on remarque un léger sourire esquissé sur le visage. Ce sourire peut évoquer l’esprit paisible, serein, le contentement, mais on peut y voir quelque chose de beaucoup plus profond : la bienveillance, la bonté.

La bonté est une valeur fondamentale car elle combat l’égoïsme : l’art de ne penser qu’à soi-même. La bonté est forcément rayonnante car elle s’adresse aux autres, avec un cœur généreux. Mais il est vrai que la bonté rend heureux, qu’elle épanouit l’âme. Elle fait naître un climat d’enthousiasme par le partage. Elle est l’actualisation de la prise en compte que chacun compte.

La bonté est solaire : elle rayonne dans toutes les directions. C’est sans doute la raison pour laquelle l’or a toujours été prisé pour revêtir les statues religieuses. L’éclat de l’or a une signification qui est la lumière intérieure qui brille dans le domaine du visible. Mais l’or symbolise aussi la richesse, non celle qui se dépense et qui se perd, mais la vraie richesse intérieure qui elle, se conserve puisqu’elle est constitutive de notre être.

Si l’on y réfléchit bien, l’être étant de nature spirituelle, il est capable de créer tout ce qu’il veut à l’infini. De la même façon que chaque nuit, notre esprit fabrique des rêves. Nous sommes dans une richesse infinie de créations. La bonté est richesse intérieure, l’expression de la Source de laquelle tout provient.

La bonté est de ce fait, écoute : écoute intérieure, écoute extérieure, et réponse. Il y a une véritable harmonie de répondre par la bonté à ce qui est en soi et hors de soi. La bonté fait le trait d’union. Elle fait passage, restitution.

Il y a aussi dans la bonté, une authenticité du cœur. Nous nous grandissons nous-même quand nous oublions notre égo. Ce qui grandit alors, c’est une communion, une joie, une présence ouverte comme un lotus.

Dans l’hindouisme, il existe un yoga tourné vers l’action généreuse : le karma yoga. L’union de l’esprit peut être atteinte par le service désintéressé. Les paroles de Jésus allaient aussi dans ce sens. La bonté est au-delà des différences religieuses, des différences de cultes, de castes, d’origines. Elle atteint le symbole pur de la valeur de l’échange.

Petite parenthèse : si l’Histoire nous montre des guerres et des compétitions entre religions, il y eut aussi des convergences et des reconnaissances. Dans le livre de Jean-Luc Toula-Breysse, Bouddha, Bouddhisme (Picquier, 1999), on peut lire : « Les premiers chrétiens du Proche-Orient connaissaient le Bouddha. Des siècles après sa mort, l’Église le canonisa sous le nom de saint Josaphat » (p. 16). Ce lien vous en apprendra plus.

Méditer sur la bonté est très bénéfique car c’est avant tout un état d’esprit. Ce n’est pas tant ce qui est donné qui a de la valeur en soi, que la volonté de le faire car la bonté peut offrir tout ce qui est nécessaire : pensée, sentiment, parole, objet quelconque. Même le silence peut être offert généreusement. Le silence de l’écoute : s’effacer pour être plus présent dans la relation. La bonté silencieuse est certes un état mystique car un occidental aura du mal à s’imaginer qu’un silence peut être généreux, mais laisser la place à autre chose qu’à son petit égo, se raccorder à ce qui Est, est déjà une preuve de bonté. Donner de l’attention. L’égo, lui, prend de l’attention. La véritable bonté est désintéressement car il n’y a plus aucun calcul de donner pour recevoir. Nous voyons ici encore le piège du mental qui calcule. Ce n’est pas le mental qui doit donner, mais le cœur. Le geste devient alors franc, authentique, sans arrière-pensée.

Les mystiques hindous ont réfléchi ce rapport jusque dans l’action d’inspirer et d’expirer : nous prenons et nous donnons. Celui qui ne ferait que prendre, prendre, prendre s’étoufferait. Il y a nécessairement besoin de faire circuler harmonieusement les choses en respirant, expirant, prenant, donnant. L’inspiration et l’expiration nous rappellent que la Vie, fondalement, est échange, à la façon des plantes dans leur relation avec le soleil, cet or vivant et vivifiant. Toute notre peau est un tissu vivant et respirant. On pourrait presque dire qu’il y a de « la bonté dans l’air », dans le Prana, puisqu’il est donné, il nous est donné. Nous le prenons, nous le restituons.

Comme nous le voyons, il ne faut pas comprendre la bonté dans un cadre étriqué, matérialiste. S’il s’agissait de donner de l’argent, nous serions vite à sec car l’argent s’épuise, tout ce qui est richesse matérielle s’épuise. Ce n’est pas la vraie richesse. En revanche, tout ce qui provient de l’être profond est inépuisable quant à sa nature spirituelle, au-delà de la substance physique. La bonté est en relation avec l’écoute, la présence, l’empathie et la réponse, que celle-ci soit silencieuse ou verbale. Accueillir favorablement est une forme d’écrin, de respect, d’adresse. La bonté peut donc être offerte avec des objets très symboliques (pensons, par exemple, aux petits enfants qui n’hésitent pas à donner leurs dessins, parfois réalisés spécifiquement à l’attention de la personne). Ce qui s’approcherait le plus de cet état d’esprit est la poésie car dans l’art poétique, il y a le dit et le suggéré. Dans l’action désintéressé, il y a le don et ce qui accompagne le don : le cœur, la prise en compte d’autrui. Ce qui souvent, nous touche le plus profondément, ce n’est pas forcément l’objet lui-même, que l’acte et ce qu’il signifie. Il y a une reconnaissance. Dans l’univers thérapeutique, la reconnaissance est très importante. L’indifférence de l’égoïsme blesse autrui. L’indifférence est une forme d’aveuglement propre à l’égo. Mais la reconnaissance, c’est le geste, l’écoute dans la bienveillance. La bonté est par conséquent une façon d’être dans nos échanges et elle peut être sans frontière : tout être vivant, qu’il soit rocher, plante, animal, homme, être surnaturel, tout peut bénéficier de notre bonté intérieure et extérieure.

À un certain niveau, bonté et communion se confondent. Nous pouvons ne faire qu’UN. À la façon d’une lumière enveloppante. Nous pouvons envoyer la bonté à distance, c’est plus qu’une pensée sympathique, c’est une communion, une présence vivifiante. Et nous voyons que tout ceci peut se faire en silence. La bonté n’a pas besoin d’être à la une de la presse, de faire tapage ou de se faire remarquer. Elle n’est pas vanité. Elle rééduque l’âme sur ce qu’est la valeur d’aimer, d’écouter, de comprendre, de cerner et si besoin, d’élargir le champ d’horizon. Plus nous sommes capables d’oublier notre égo, le laisser de côté, plus nous pouvons être efficaces dans la compréhension globale des choses. La bonté ouvre une porte via l’indicible et l’invisible. Car aimer de façon désintéressée nous pousse véritablement hors de l’égo – une structure trop pauvre et trop artificielle pour être source de paix, de sérénité et de réel contentement.

Un sage qui ne connaît pas la bonté ne peut pas être un sage. C’est en fait une valeur essentielle à toute authentique spiritualité. Elle vivifie, donne de la joie et par osmose, est source de prise de conscience. À condition de s’effacer assez. N’oublions pas qu’au-delà de l’égo, il y a toujours notre être en présence, notre être immatériel. La bonté nous réveille à des dimensions plus profondes de notre être intérieur. Elle soigne les maux de l’égo. Alors, nous comprenons ce que les hindous nomment « Cela » car ce n’est plus l’égo qui est heureux, mais c’est Cela qui se réjouit entre les êtres et en eux. La bonté est une valeur mystique qui nous ouvre à la conscience collective. Bonté et beauté suprêmes se fondent en harmonie.

Ne croyons pas que l’or des statues est une forme d’idolatrie biblique car ceci serait un regard de surface, très matérialiste. C’est le symbole qu’il faut recevoir d’un or spirituel brillant, éclatant intérieur. La Cité de Shambhalla est un Royaume de telles richesses. Nous ne sommes pas ou plus habitués à contempler de telles richesses car la matière nous a conditionné à la pauvreté, à la finitude et au manque. Mais notre condition d’êtres spirituels n’a aucune raison d’être aussi pauvre que la dimension matérielle. Pensons-y. La matière est pauvre. L’Esprit est richesse.

Quand Jésus disait « les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers » (Mathieu, 20:16), il exprimait une réalité qui concerne le monde matériel et le monde spirituel. On peut être milliardaire sur Terre et d’une grande misère spirituelle, le cœur sec. On peut être simple sur Terre et d’une vive lumière dans son aura dans les autres dimensions d’existence métaphysiques. Et l’esprit qui a vaincu les illusions matérialistes, peut tout créer jusqu’à l’or des palais et des statues. C’est un or imaginal, un or de l’esprit, non une substance matérielle : il serait tout aussi fou de vouloir saisir de ses mains les reflets du soleil sur l’onde aquatique. Shambhalla et ses richesses nous rappelle que l’Esprit est tout puissant et que nous aurions tort de nous croire pauvres quand nous savons aimer, partager, communier. En fait, c’est l’Éveil qui est cet or glorieux, tout comme Jésus a manifesté son corps glorieux. La bonté est une richesse intérieure.

Le mal du point de vue spirituel (et non du point de vue moral)

« Hâte-toi vers ce qui est bon, ainsi tu garderas ton esprit de l’erreur. Car celui qui est indolent dans l’accomplissement du bien, finit par être heureux dans le mal »

Nous allons aborder une notion fondamentale, mais du point de vue de la spiritualité, ce qui est plus large et différent du point de vue purement moral et philosophique. Néanmoins, ceux qui seraient intéressés par une étude philosophique peuvent consulter le livre de Jérôme Porée, Le Mal : Homme coupable, homme souffrant, Armand Colin, Paris, 2000.

Cette période de pandémie semble lever partiellement le voile sur ce qu’est le mal. Tout d’abord, nous avons un virus mortel et potentiellement dangereux, ce qui est un visage du mal, un visage invisible. Puis nous avons autour de lui, des attitudes humaines irresponsables, ce qui est un visage plus concret, plus tangible du mal. Pour certains d’entre nous, nous avons aussi pu bénéficier d’une prise de conscience collective sur quantité d’actions qui asservissent l’humanité, le virus n’étant finalement que l’arbre qui cache la forêt. Bref, nous découvrons un monde hostile, effrayant, dangereux avec des artisans du mal.

La majorité de l’humanité n’a pas fait ce choix du mal délibéré. Pourtant, nous sommes tous confrontés au mal. Il suffit d’une injustice, d’une cruauté pour en prendre conscience.

Une approche purement philosophique ne nous mènerait pas très loin : le mal est relatif, il est pris pour un bien « pour soi », il est aveuglant, etc. Mais l’approche purement philosophique n’accepte pas de voir en face que des êtres se repaissent du mal, sans raison, par pure jouissance. Le mal n’est pas toujours relatif et par erreur. Il est parfois voulu, orchestré en toute connaissance de cause. Face à un tel constat, la philosophie céderait alors le pas à la psychopathologie. Certes, mais tout ceci est une vision très réduite des choses : le mal n’est pas dans les neurones, du moins pas sa source. Il faut donc élargir cette notion au domaine de la spiritualité.

Le mal n’existerait pas si nous n’étions pas des êtres dotés d’un libre arbitre. Faire des choix nous expose à une gamme très vaste de réponses plus ou moins adaptées à un problème. Le mal, par définition, commence lorsque nos réponses sont non seulement inefficaces, mais nuisibles, toxiques. C’est pour cela que l’on dit que le mal découle de l’ignorance : si l’on savait quelle était la bonne réponse, par avance, on ferait l’économie des réponses erronnées. Mais ceci est une approche philosophique, très rationnelle et ne correspond pas totalement au tout de la réalité empirique. Certains êtres savent très bien que le mal est nuisible, toxique et ils font ce choix en toute connaissance de cause. Il y a donc un mal qui excède la pensée philosophique et qui bascule directement dans la métaphysique.

Si nous étudions le mal dans des récits mystiques, par exemple, gnostiques (comme chez les Manichéens), nous faisons face à une origine très hiérarchisée d’êtres déchus.

« Il y a dans le Manichéisme, profusion innombrable de démons ou d’entités maléfiques (Archontes, Puissances des Ténèbres, Devan ou Devs, Yaksas, Péris, Raksas, Razan, Mazandaran, Avortons, etc.). Cette engeance ne va pas cependant sans être répartie entre certaines classes, ni ce foisonnement sans comporter une certaine hiérarchie. De l’ensemble, qu’elle domine, émerge la figure d’un chef, d’un Archidémon qui est en même temps un anti-Dieu et qui, dans les formes les plus simples, sinon les plus primitives, du système, porte le nom sinistre et prestigieux de « Roi » ou « Prince des Ténèbres » (Henri-Charles Puech, Sur le Manichéisme et autres essais, Flammarion, 1979, p. 104).

La plupart des religions évoquent, par exemple, les anges déchus, leur chute, de mondes en mondes, de plans en plans, la Terre n’étant qu’un niveau de cette chute, et plus bas encore, des mondes plus denses, le bas Astral, divers enfers. Dans ce panorama, il y a les êtres qui évoluent, qui montent, en conscience, en amour, en facultés de plus en plus divines, et il y a les autres qui font le chemin exactement inverse, en miroir. Tel un cercle.

Ce qui oppose fondamentalement la pensée New Age des authentiques spiritualités, c’est que la première postule, par exemple, que l’âme a grand avantage à se réincarner de vies en vies pour augmenter ses expériences, tandis que les mystiques fondatrices des religions disent au contraire que plus on perd de vue la Source, plus difficile est la remontée. C’est-à-dire que l’on se perd à vouloir changer de masques de vies en vies, on se perd à jouer constamment des rôles divers, on se perd dans l’ignorance du sens que tout cela prend. On en arrive à être l’esclave de ses désirs, de ses expériences et même des chaînes que d’autres nous préparent. Certaines religions ont voulu gommer cette réalité de leurs écritures tant la réincarnation constitue finalement l’égarement par excellence. Mais d’autres religions n’ont pas de problème avec la réincarnation, elles en expliquent d’ailleurs les mécanismes. Ce n’est toujours pas la pensée New Age du profit par accumulation, mais plutôt l’avertissement que plus notre égo est prisonnier des quêtes matérielles, plus fortes seront les chaînes karmiques de la réincarnation.

Par conséquent, certaines mystiques du passé comme le Manichéisme ont désigné le mal comme étant la Matière et par extension, le corps physique. Mais c’est aussi stupide que de dire que le mal, ce sont les chaînes ou les outils d’esclavage. Car cela détourne la question de comprendre pourquoi nous nous enchaînons. Et c’est aussi illogique car la chute des âmes induit que le mal précède la Matière, précède la descente dans l’incarnation. Et c’est également faux car le mal existe aussi dans les dimensions plus denses dont toutes les religions ont parlé avec les enfers. Bref, le mal est un sujet beaucoup plus vaste et profond que l’approche relativiste philosophique. Le mal n’est pas toujours relatif, n’est pas toujours le fruit de l’ignorance, n’est pas toujours un bien à l’échelle égoïste. Faisons donc le saut via la spiritualité pure.

Quelle est notre véritable Origine ? Elle est spirituelle et elle est éternelle. Nous sommes tous dérivés d’une Source unique que nous pourrions nommer l’ÊTRE. Nous sommes à la fois l’ÊTRE UN et des expressions-reflets de cette unicité, à la façon des fractales. La mystique philosophique de toute tradition enseigne cela car nombreux sont ceux (saints et mystiques) à l’avoir expérimenté, quels que soient le temps, l’époque, ou le lieu, la latitude. Peu importe le NOM que vous voulons donner à cette Source commune car un mot, un nom est toujours limitatif. Ici, nous sommes justement dans ce qui dépasse toutes les individualités, toutes les limites. Quel est le problème de cette condition d’être à la fois UN et Multiple ? Le problème n’existe pas tant que nous sommes conscients de cette double réalité : le miroir n’a pas un problème d’exister et de refléter. Il n’a aucun problème avec ça puisque c’est sa nature de miroir de refléter. C’est sa fonction.

Cependant quand le miroir commence à vieillir, se ternir, se noircir, se fissurer, il commence peu à peu à ne plus refléter fidèlement. Il présente même quelque chose de nouveau, d’inédit : LA DIFFÉRENCE. Le miroir devient différent du reflet. Ce n’est pas qu’il ne reflète plus : il reflète mal ! Tous les êtres individuels qui se sont égarés dans leur infinie liberté, en allant de mondes en mondes, de plans en plans, d’expériences en expériences se sont mis, petit à petit à vieillir, à se ternir, à se fissurer, à ne plus totalement refléter la SOURCE.

Où voulons-nous en venir ? À l’idée qu’une chose belle en soi : l’infinie liberté donnée par le libre arbitre s’expose au risque de la DIFFÉRENCE. Plus différents, nous voulons devenir de notre SOURCE, plus grande est la distance qui nous en sépare. Le mal, de ce point de vue, est la méga distanciation de notre Source commune. C’est le miroir fracturé de partout qui ne sait plus vraiment ce qu’il reflète exactement. Le mal inflige des blessures et porte en lui-même ses maux. Les antipodes de la Source sont donc des souffrances, mais celles-ci sont aimées, recherchées, perpétuées par les artisans du mal. À la longue, le Bien est considéré comme une horreur absolue par ces artisans du mal car ils ne retirent du Bien aucune souffrance.

Ce qui revient à dire que si nous aimons ceux qui nous haïssent et nous veulent du mal, nous les répugnons ! Par leur attachement à la différence, ils ne veulent pas de cet Amour, ils s’en éloignent, s’en préservent, vont voir ailleurs.

Cela semble très difficile à comprendre pour les esprits équilibrés que l’on puisse rejeter avec colère l’Amour, la Bonté, la bienveillance, la gentillesse, l’amitié, toutes ces belles valeurs. Mais c’est ainsi et cela se vérifie dans une loi de l’Esprit: le mal attire le mal, le bien attire le bien. C’est un phénomène mimétique qui créé des collectivités.

Alors, nous pourrions penser que si le mal va voir ailleurs, le bien ne pourrait être que protégé de toutes espèces de nuisances. Croire cela reviendrait à adhérer à une caricature, c’est-à-dire à un manque de nuances – ce qui manque justement aux manichéens qui opposent deux principes face à face : le Bien contre le Mal. En réalité, le bien comme le mal peuvent être fragiles, peu assurés fermement sur leurs positions. Autrement dit, des gens biens peuvent basculer dans le mal, et des êtres ayant fait le choix du mal peuvent se lasser et basculer vers le bien. Tous les fans de Star Wars ont bien compris ce processus. Et cela est possible grâce à notre libre arbitre. Dans les deux sens, les deux directions.

« Hâte-toi vers ce qui est bon, ainsi tu garderas ton esprit de l’erreur. Car celui qui est indolent dans l’accomplissement du bien, finit par être heureux dans le mal » (Guy Serraf, Dhammapada, Louise Courteau, 1988, p. 84).

Pour conclure, cela explique qu’il existe UN ENJEU car tous les êtres réellement éveillés qui savent qu’ils font partie de la même Source, ont envie de tendre la main à ceux qui peuvent basculer du bon côté. Ce sont tous les messies, tous les avatars, tous les bouddhas, tous les prophètes authentiques, tous ceux qui distribuent aux autres un même message d’Amour universel. Mais ce sont aussi tous ceux qui sentent cette vérité, plus ou moins consciemment ou confusément. À ce niveau d’éveil progressif, nous avons encore les oppositions apparentes et illusoires entre les traditions, les écoles, les religions.

Ceux qui sont le jouet des oppositions peuvent rapidement basculer dans le mal qui est division. La partie médiane est donc UN ENJEU tant pour le mal, que pour le bien. La partie médiane est constituée par nous tous qui sommes perdus dans les illusions des apparences. Par exemple, nous pourrions voir le Mal là où il n’est pas. Mais en l’appelant à notre esprit, nous le fabriquons. En le fabriquant, nous y plongeons : nous chutons dedans. Ainsi, combattre le Mal par le mal, c’est jouer son jeu. C’est l’éprouver, le ressentir, le commettre. Et lorsque nous agissons mal, nous ne sommes plus différents de ce que nous combattons. Le Mal a donc gagné une âme de plus. Victoire pour le Mal ! En revanche, si nous choisissons de ne pas répondre au Mal par le mal, nous exprimons que nous sommes conscients de notre véritable Nature qui ne veut pas, ne peut pas laisser permettre cela.

Conclusion

Le Mal nous expose à une épreuve qui est métaphysique car c’est de notre âme dont il est question, de nos pensées, de notre cœur, de nos valeurs. Si nous ne sommes pas conscients de notre Unité spirituelle, nous pouvons facilement nous laisser prendre au jeu des passions aveugles de notre égo. Si nous sommes peu enclins à aimer, à tolérer, à pardonner, nous pouvons être des recrues faciles pour le Mal. Si nous sommes en demi-teintes dans nos vies respectives, nous sommes exposés aux tentations.

Cependant, puisque c’est notre confusion qui permet ce basculement, nous avons tout avantage à être le plus aimant et conscient possible. Lorsque Jésus enseigne qu’à la réception d’une giffle, il faut tendre l’autre joue, ce n’est pas du masochisme ou une réaction contre nature. C’est en fait une rupture avec le schéma du Mal : si nous rendons le mal reçu, nous confortons l’autre dans sa position, nous entretenons, nous perpetuons la dualité, la tension antagoniste. Et plus grave encore : nous montrons que nous sommes dans la même illusion de voir un ennemi, là où il y a un frère, un semblable, un miroir du même reflet unique de l’ÊTRE. Si nous ne ripostons pas (ce que veut dire « tendre l’autre joue »), si nous restons calmes et si nous sommes aimants, nous cassons le schéma pathologique et l’illusion qu’il y a un ennemi. Seul un ami n’a pas envie de faire du mal à son prochain. La rupture est double : nous n’agissons pas à l’image du mal pour être comme lui, et nous montrons en même temps que nous ne sommes pas ce fantasme d’ennemi. Car les actes démentent, démontrent le contraire. Celui qui est Amour ne peut pas agir contrairement à sa nature. De la sorte, celui qui ne répond pas à la giffle, au coup, à l’insulte démontre sa réelle force intérieure, son ancrage dans le cœur, sa conscience dans l’universalité de l’Être. Il démontre qu’il comprend l’erreur possible et la juge ainsi : comme une erreur, une faiblesse, une illusion de la part de celui qui voit un ennemi là où il n’en existe pas. Le Mal a des ennemis. Le Bien n’en a pas. C’est un paradoxe qui démontre que le manichéisme ne tient pas : le Mal et le Bien ne sont pas des principes de forces égales car le Bien est par essence, bienveillance. Il ne veut pas du mal au Mal. Il tend la main à l’égaré, à l’illusionné.

Cet enseignement ne provient pas uniquement de Jésus, on le trouve aussi dans les paroles du Bouddha (Dhammapada) :

« On ne doit pas frapper un saint homme, pas plus qu’un saint homme ne doit se mettre en colère s’il est frappé. Honte à qui frappe un saint homme, honte plus grande encore au saint homme qui se laisse irriter » (Jeanne Schut, Les plus belles paroles du Bouddha : Les versets du Dhammapada, Sully, 2011, p. 163).

Dans un univers où le libre arbitre existe, chacun est susceptible de chuter dans l’erreur, puis de prendre une main secourable au passage. Heureusement que le Bien est bienveillant ! Si le Bien était aussi fanatique ou intransigeant que le Mal, il n’y aurait pas de moyen de récupérer des êtres confus et maladroits. Le Bien a donc le luxe de sa générosité d’âme, il a la largesse de cœur de son côté. Et il comprend que le mal puisse être un détour. Un détour peut être long et pénible pour arriver au même but. Mais pourquoi condamner un détour ? Ne sommes-nous pas libres ? Notre liberté donne une grande valeur à nos choix. Surtout si ceux-ci ont été longs et difficiles.