Incarnation et but(s) de vie

La roue de « l’éternel retour » qui est dans nos mains (roue du Samsara)

Lorsque petit à petit, nous nous éveillons, par exemple en comprenant qu’une Expérience de Mort Imminente, ou bien une décorporation nous dévoilent que la vie terrestre n’est qu’une étape à l’échelle de l’âme, nous pouvons nous demander « pourquoi suis-je ici » ?

Nous comprenons aussi que l’égo – l’identité associée au corps physique – n’est qu’un rôle joué avec un début et une fin, tel un acteur qui a fini sa représentation lorsqu’il quitte la scène du monde.

« Pourquoi suis-je ici », l’acteur saura y répondre. Il a voulu incarner, représenter quelque chose qui, à ses yeux, avait ou a de la valeur. Sinon pourquoi perdre son temps à apprendre, à réciter, à répéter, à jouer, à « incarner » ? Tout ceci représente beaucoup d’énergie dépensée. Il en va de même pour nous tous. À nos yeux, il y a une nécessité d’être ce que nous sommes et de « jouer notre rôle ». Il se trouve que chacun a des talents, des prédispositions, des capacités dans l’infinité des richesses de l’Être. Mais il faut du temps, parfois, pour le découvrir, le comprendre, le cerner. Nos aptitudes, nos qualités donnent du sens à nos actions. Lorsqu’un acteur veut jouer un rôle, c’est souvent qu’il sent, qu’il sait ce qu’il peut apporter. Il veut se faire plaisir aussi. On oublie souvent la dimension « joie » dans notre but de vie. Pourquoi ?

Parce que, comme le dit Platon, l’âme oublie tout lors de son incarnation (Ménon, 81 c-d : sur la nécessité de la réminiscence – ainsi que d’autres dialogues, notamment avec Er de Pamphylie dans République, Livre X). Elle peut même oublier son rôle, son but, la raison de son choix d’exister ici et maintenant. Ce phénomène d’oubli des connaissances lors de la vie de l’âme a aussi été rapporté lors des Expériences de Mort Imminentes (EMI), notamment par le Dr Raymond Moody :

« Cela s’est produit, je crois, tout de suite après le passage en revue de ma vie passée. J’ai eu tout à coup la sensation de posséder la connaissance de toutes choses – de tout ce qui avait eu lieu depuis le commencement du monde et de tout ce qui allait avoir lieu indéfiniment. Il m’a semblé pendant une seconde que j’avais accès aux secrets de tous les temps, à la signification de l’univers, les étoiles, la lune, enfin, tout. Mais dès l’instant où j’ai choisi de revenir à la vie [terrestre], ce savoir m’a échappé et je n’en ai rien retenu. Quand j’ai pris la décision, je crois bien avoir été prévenue de ce que je ne conserverais pas la connaissance. (…) Et cette impression de savoir absolu a disparu dès que je suis retournée à mon corps » (Dr Raymond Moody, Lumières nouvelles sur la vie après la vie, Robert Laffont, Paris, 1978, pp. 46-47).

Cet oubli est une façon de se « réécrire » – tout en sachant que nos acquis (emmagasinés de vie en vie) sont bien réels et sous-jacents à tout ce que nous faisons. Nous nous ouvrons ainsi à l’inédit. Cet inédit offre la garantie de L’INTÉRÊT RÉEL DE VIVRE CETTE VIE PRÉSENTE. C’est le vrai sens de L’AVENTURE. L’âme s’aventure, prend un risque, « tente le coup ». Si tout était déjà joué d’avance, à quoi bon ? Il n’y aurait plus d’enjeu. Si « les grandes lignes » sont sans doute écrites et prévisibles, chaque action entraînant des conséquences, il n’en demeure pas moins que notre libre arbitre permet de faire des choix. Or nos choix peuvent faire toute la différence.

Ulluriaq.com ne défend aucune spiritualité en particulier. Pourquoi voudrions-nous défendre « quatre murs » ? Les façons de nous libérer sont multiples, innombrables. Et cette attitude nous empêche de dire « la Vérité est ici et nulle part ailleurs ». Plus nous mettrons de frontières en notre esprit, et plus nous les vivrons car NOUS CRÉONS EN PERMANENCE NOS TERRAINS D’EXPÉRIMENTATIONS. En venant sur Terre, nous avons délimité un espace de vie. Et nous œuvrons dans cet espace ensuite. Mentalement, c’est la même chose : si nous nous disons « moi, je suis comme ceci et pas comme cela », nous avons construit la limite de notre personnage. Mais cette croyance n’est qu’un jeu, un conditionnement. Tout comme l’acteur qui a posé ses repères au sol sur la scène.

Plus nous nous conditionnons et plus difficile est notre sentiment de liberté. Parvenu à un certain point, cela devient même éprouvant. Néanmoins, pour un artiste, les limites sont des défis intéressants car elles restreignent les choix infinis de la création. Dans un choix restreint, les décisions sont souvent les bonnes et l’art produit en acquiert de la valeur. Le public comprend cela et le respecte : dans un cadre restreint de choix, l’artiste s’est adapté de cette façon. L’action, ainsi, devient de moins en moins « gratuite ». Elle devient « réponse adaptée » et l’œuvre d’art est jugée intéressante car pertinente.

Notre but d’incarnation est souvent d’apporter une « réponse adaptée« . Elle est adaptée car elle est créée par ce que nous sommes avec nos aptitudes, nos qualités, notre valeur. Elle est adaptée à une époque, un contexte, un problème, une société, peu importe. Nous sommes comme cet acteur qui sait jouer son rôle du mieux dont il est capable.

Chaque individu sur Terre incarne un rôle, qu’il en soit conscient ou pas. Ceci est valable pour toute planète habitée. Mais il y a une différence certaine entre ceux qui sont conscients de jouer un rôle – avec un début et une fin – et ceux qui jouent leur rôle en étant si confus qu’ils se sentent égarés. Ils seraient comme des figurants sur la scène sans comprendre ce qu’ils font exactement. Sans doute passent-ils à côté de quelque chose… du but de leur vie. Les planètes évoluées sont les endroits où les âmes savent ce qu’elles font – raison pour laquelle elles coopèrent harmonieusement dans des buts utiles à l’intérêt de chacun. Chacun sait qu’il a une place utile, chacun est responsable. Et la vie peut être belle car l’harmonie est recherchée et maintenue. La violence devient une réponse stupide car inadaptée, « un aveuglement de l’âme ».

En revanche, sur les planètes « jeunes », tout est possible, le meilleur comme le pire. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus d’enjeux à défendre. Il y en a au contraire beaucoup, par exemple, favoriser l’éveil spirituel des gens, contribuer au respect de la nature ou l’environnement, faire en sorte qu’il y ait moins d’injustices, moins d’abus, etc. Certains travaillent pour créer du désordre, du chaos, d’autres travaillent pour recréer de l’ordre, de l’harmonie, de la beauté, de l’épanouissement. Ces lieux de vie sont évidemment plus laborieux, plus difficiles, plus pénibles car il n’y a pas d’éveil collectif pour que chacun travaille à un but commun, dans la paix, la volonté, l’engagement, la compréhension. Des enjeux, nous pouvons en trouver partout. L’Être est Vie : l’Être est utile, l’Être est solution – le début et la fin de toute chose, l’alpha et l’omega. Il est d’autant plus utile quand les égos n’ont plus conscience de leur origine commune. Si l’on parle d' »éveil », c’est parce que la plupart vivent endormis. La mort constitue alors une espèce d’éveil pour eux. Avant qu’ils se réendorment dans d’autres vies incarnées. D’une certaine façon, les endormis vivent comme des ombres, au lieu de rayonner en partageant tout ce qu’ils peuvent faire pour améliorer un contexte de vie. Le monde est ce que nous en faisons, tous, collectivement.

Dans cet Amour infini qui rayonne dans l’Être, il n’y a pas de « sotte incarnation » – comme l’on dit qu’il n’y a pas « de sot métier ». Lorsque Jésus dit porter autant, voire plus d’intérêt à la centième brebis égaré, plutôt qu’aux 99 autres retrouvées, c’est qu’il y a du sens – un rôle à jouer – envers celui qui souffre et se sent perdu.

Logion 107

« Jésus a dit : Le Royaume est comparable à un berger qui avait cent moutons. L’en d’entre eux, le plus gros, disparut. Il laissa les quatre-vingt-dix-neuf, il chercha l’un jusqu’à ce qui l’eut trouvé. Après l’épreuve, il dit au mouton : ‘Je te veux plus que les quatre-vingt-dix-neuf’« . (Évangile selon Thomas, Dervy, 1994, p. 69).

Le Bouddha a des propos similaires au nom de la compassion (c’est-à-dire ne pas penser qu’à sa seule délivrance ou béatitude). En fait, c’est devenu une tradition pour les bouddhas, en général, c’est-à-dire les « éveillés ».

« Dans le bouddhisme, surtout dans la tradition mahayana, on enseigne que le bien suprême est d’aider les autres êtres vivants. C’est ce qu’illustre le bodhisattva, personne qui s’efforce d’atteindre l’état du pur et parfait éveil pour le bien de tous les êtres sensibles. De nombreux écrits nous disent qu’un bodhisattva ne doit pas hésiter à employer n’importe quelle méthode permettant d’adopter aux autres un bonheur relatif ou ultime » (Jamgon Mipham, Le MO de Manjushri, IFS, Bruxelles, 2014, p. 9).

« Tu as, pour toi, éteins le feu des émotions négatives, mais les mondes brûlent dans les flammes de l’erreur. Rappelle-toi ton vœu fondamental, celui de sauver tous les êtres, et permets-leur de cultiver les causes de leur progressions vers la Liberté ! » (Soûtra des Dix Terres : Dashabhûmika, Fayard, 2004, p. 178).

« Hallucinés, ballotés, égarés sans espoir de retour, les êtres sont trop misérables : je dois les sauver tous ! » (Idem, p. 120).

Nous incarner revient À JOUER UN RÔLE EN SOCIÉTÉ. De toute façon, tous nous jouons un rôle dès que nous agissons, et tous nous exerçons une influence autour de nous. Mais il y a ceux qui savent ce qu’ils font et le font du mieux qu’ils peuvent, et les autres.

« Incarnation » signifie au niveau de l’étymologie latine (in carnatio), « entrer dans la chair » du corps physique, donc dans une dimension corporelle avec un contexte spatio-temporel choisi. Mais cela signifie aussi « prendre un rôle », « prendre un je », un « égo », adopter « une histoire » familiale, sociale, historique. Nous incarner revient à nous insérer dans une trame : À Y PRENDRE PART. Prendre part à une histoire, prendre part au monde, c’est en soi, quelque chose de noble, d’utile, d’important. Si tout est interdépendant, chacun d’entre-nous est UN MAILLON de cette chaîne.

La société matérialiste tente de nous faire croire que nous ne sommes que des numéros, des unités remplaçables, ce qui génère beaucoup d’indifférence les uns envers les autres. Si nous nous plaçons dans le registre de l’art, nous voyons que les artistes sont irremplaçables : chacun a montré et démontre une personnalité, un style, un génie particulier. On ne remplace pas un grand artiste. On le célèbre, voire on le redécouvre à sa juste valeur avec le temps. Il en va de même des génies scientifiques qui ont apporté une importante contribution par leurs intuitions, leurs découvertes ou leurs démonstrations. Il en va de même des grands maîtres en spiritualité dont certains ont fait des synthèses constructives, ou bien des analyses, voire ont éclairé sous un nouveau jour certaines sagesses. En fait, si nous pouvions croire en nous-mêmes, nous donnerions le meilleur de nous-mêmes quel que soit le domaine d’activité utile à la société.

Ceci démontre que l’égo « n’est pas une tare ». L’égo n’est pas une tare de l’Être. Aucun être ne peut s’incarner sans avoir un égo. Si « le Tout » se fait « je », c’est que cela a du sens – pour une raison ou pour une autre. Le problème n’est pas l’égo en soi, c’est l’égo retranché de la conscience globale de sa source, sa provenance, autrement dit, l’égo inconscient ou ignorant.

Nous avons donc tous un rôle à jouer et cette incarnation présente PEUT AVOIR UN SENS. Quel sens ? Celui d’être utile selon nos prédispositions, nos capacités, nos aptitudes, nos inclinations. L’égo n’est pas à considérer comme étant « le mal ». Seuls l’ignorance, l’aveuglement, l’entêtement sont des maux. Si nous décrétons que l’égo est mauvais en soi, alors cela revient à nier NOTRE RÔLE À JOUER DANS CETTE VIE PRÉSENTE. Cela devient insensé. On ne peut réaliser l’Être en niant son être. La feuille de l’arbre n’a pas besoin de se nier pour reconnaître la réalité de l’arbre. Elle en fait partie, comme les autres feuilles.

La société matérialiste nie notre importance en tant qu’individu, la spiritualité ne doit pas nier notre rôle singulier. Si nous passons notre temps à nous nier, à quoi sert donc cette vie présente ?

Cependant, s’incarner ne doit pas devenir « s’oublier dans la matière » : s’oublier dans un corps de chair, dans un plan physique matériel avec des obsessions de possessions matérielles. S’incarner ne doit pas sombrer dans une sorte d’esclavage ou de dépendance. Un bon acteur doit rester libre de ses rôles et ne pas se confondre avec eux. Ou alors il sombre dans une pathologie, une fantasmagorie. C’est la fantasmagorie de l’égo qui est dangereuse. Car sa fantasmagorie est comparable à un songe : il est faux, n’a pas de réalité autre qu’apparente.

Nous le voyons : tout se joue dans la conscience. Sommes-nous conscients de ce que nous faisons ? de pourquoi nous agissons ainsi ? Sommes-nous conscients de ce que nous sommes ? Sommes-nous conscients des buts sains et altruistes qui sont nécessaires à chacun et importants à accomplir ? Car être éveillé, ce n’est pas laisser la destruction et la souffrance opérer devant nos yeux distraits. Ce n’est pas le repli, la retraite, la fuite, la lâcheté. Et c’est justement ce qu’enseignent certains bouddhistes vis-à-vis de Shambhala et du statut de « guerrier » : celui qui a le courage d’exister DANS LE MONDE, d’incarner sa force intérieure. Non de fuir, de ne pas porter assistance aux âmes en détresse. Ce qui revient à assumer notre éveil spirituel. On ne peut plus se comporter comme quelqu’un d’endormi. Il y a une différence entre l’ignorant et l’éveillé, non de nature (l’un et l’autre partagent la même essence spirituelle), mais de comportement et de motivation. Une incarnation : un rôle à jouer. Pourquoi les bouddhas (au sens d' »éveillés ») reviendraient-ils s’il n’y avait aucun rôle à jouer ?

Ainsi, partout où il y a des enjeux, il peut y avoir des buts à atteindre, des valeurs à défendre, des rôles à jouer. Cela ne dérange pas l’Être qui est éternellement empli de lui-même. Mais cela donne du sens à notre liberté d’être. À quoi sert une liberté qui est non utilisée ? Nous pouvons ne pas l’utiliser. Nous pouvons l’utiliser. Nous pouvons la mettre en œuvre. Autant d’âmes incarnées, autant d’expressions de cette liberté fondamentale.

La spiritualité intervient de façon impérieuse lorsque nous transformons cette liberté d’être, en servitude… Car nous croyons souvent être libres, alors qu’en fait nous répétons de vieux schémas, nous réglons d’anciens contentieux, voire nous en créons d’autres. Le discours sur le « karma » est une réflexion autour de ces schémas car notre liberté court le risque de se perdre en cours de route. Dans toute aventure, nous pouvons nous égarer. C’est l’épreuve du risque qui démontre la réalité de notre liberté. Heureusement, ces chaînes sont limitées dans le temps. Et le temps est très relatif… Une prise de conscience au bon moment et le cercle des cervitudes est rompu, la liberté retrouvée.

« Cette transmigration de vie en vie n’a de cesse que lorsque l’on comprend la véritable nature de l’esprit. Quand, grâce à la pratique méditative, le pratiquant stabilise sa reconnaissance de l’état naturel, il devient peu à peu capable d’y libérer toutes les émotions et toutes les traces karmiques jusqu’à leur épuisement. Il parvient alors à la libération et à l’Éveil, et toute l’illusion dans laquelle il se trouvait plongé, se dissipe tel un rêve nocture qui s’évanouit lors du réveil » (Philippe Cornu, L’astrologie tibétaine, Guy Trédaniel, Paris, 1999, p. 53).

Mais ce n’est pas l’égo qui se libère, de même qu’un personnage romanesque ne touche pas de droits d’auteur. Nous devons remonter à notre statut d’Auteur pour nous défaire des liens tissés par l’égo : ses désirs, ses aversions, c’est-à-dire ses fantasmes illusoires, ses chaînes. Il n’est guère plus difficile pour nous de retrouver notre vraie nature spirituelle, que pour un auteur de romans, de se distinguer de ses personnages, ou un acteur vis-à-vis de ses rôles. Car notre essence spirituelle est ce qui demeure en tout lieu, tout instant. Il s’agit en quelque sorte de « modifier la focale de l’Être » : le « grand angle » perçoit Tout, « le zoom » focalise sur son objet. Si nous conservons cette souplesse entre le Tout et la partie, nous redonnons de l’unité, de la cohérence, du sens à tout ce que nous faisons. Les feuilles participent à la santé de l’arbre dans une même sève. Il y a une saison où les feuilles sont utiles. Et pour certains arbres, des saisons où elles s’en vont… Mais tout ceci est soumis à répétition, encore et encore. Nous devons comprendre ce processus puisqu’il est l’expression de notre liberté et de nos servitudes.

« Dans l’enseignement dzogchen, néanmoins, la condition relative n’est pas considérée comme erronée ou sans valeur. En sanskrit, on utilise le terme Samantabhadra, et en tibétain kuntuzangpo. Kuntu signifie « tout » et zangpo signifie « parfait ». Si vous avez la connaissance, tout est bien. Ainsi, rien n’est à rejeter, rien que vous puissiez considérer comme étant sans valeur. Même si c’est le Samsara, c’est très bien aussi. Le samsara ne présente aucun problème si vous avez véritablement la compréhension. Le samsara ne devient une cause de désolation et de problème que si vous êtes conditionné par les émotions et toutes autres choses » (Chögyal Namkhai Norbu, Enseignements dzogchen, Almora, Paris, 2013, p. 68).