Les cercles sans fin

Les cercles sans fin ou cercles d’asservissement

Vouloir se libérer repose nécessairement sur la compréhension de ce qui nous retient attachés. Si l’oiseau a un fil à la patte et qu’il souhaite s’envoler, il n’y parviendra pas, tant qu’il ne prendra pas en compte ce par quoi il est retenu. S’il s’attaque à son fil et le désagrège : alors il sera libre. Nous devons agir de même en regardant ce qui nous retient attachés, puis désagréger ces liens.

Le sujet que nous abordons ici n’est pas spécifiquement religieux. Il est plutôt de l’ordre du bon sens, du constat, voire de l’évidence. Par exemple, si nous sommes addictif à un poison, il est inutile de prétendre à la bonne santé si nous continuons à nourrir nos addictions.

Nous comprenons finalement que c’est aussi par antithèse que nous pouvons rejoindre ce qui est libre. En discernant le mal ou les maux, en nous libérant de lui ou d’eux, il y a forcément une espèce de « décompression ».

Prenons une image pour bien comprendre ce phénomène. Ceux qui font de la plongée ou de l’apnée ont constaté que plus profond nous allons, plus forte est la pression. Imaginons que nous vivions au quotidien dans cette pression : nous sommes comprimés de partout et chacun de nos gestes est ralenti. Nous nous y sommes habitués et nous n’en sommes même pas conscients (le plan matériel offre une analogie frappante en comparaison des autres plans de conscience supérieurs). Si soudainement, comprenant notre état et ses limites, nous agissons pour remonter vers la surface, que se passera-t-il ? Nous nous sentirons de plus en plus légers avec une liberté de mouvement même pas imaginée ! Comment avons-nous opéré ce tour de force ? Simplement. En comprenant que notre état quotidien était « sous pression », comprimé, asservi. En souhaitant nous élever, en le faisant avec courage et détermination. Et alors ce qui semblait inaccessible, voire impossible, peu tangible, a été expérimenté.

Il faut bien comprendre que tout est accessible : la joie comme la souffrance. Il faut démystifier l’accès aux autres dimensions car plus nous jugeons la chose inaccessible, la réservant aux autres qui sont « plus ceci ou plus cela », eh bien, moins nous attendrons de nous-mêmes des changements favorables. Croire que « nous ne pouvons pas » est la plus efficace des prisons mentales. Beaucoup n’essaient même pas… et découragent les autres d’essayer. Pourquoi ? Parce qu’ils croient que c’est peine perdue, pas très accessible, ou bien tout simplement, pas désirable, ou encore, moins désirable que la vie enchaînée aux addictions. C’est en fait cela, l’ignorance : dévaloriser un état dont nous ignorons tout ! Et finalement, ne même pas le rechercher.

La liberté n’est pas une façon de parler, c’est l’état sur lequel on débouche naturellement « en surface », une fois qu’on a quitté le niveau de réalité comprimé ou asservi. Il faut bien mettre des mots sur les états. Mais il se trouve que beaucoup vivent enchaînés à leurs addictions et le supportent. Ce sont eux qui découragent autrui d’essayer de s’élever. Ils vivent dépendants et souhaitent ne pas être seuls à souffrir de leurs dépendances. Les addictions sont avant tout, DES ADDICTIONS DE L’ESPRIT. Car le « je ne veux pas savoir », « je ne veux pas voir ailleurs comment c’est », ce « ne pas » est un VERROU. Les chaînes sont mentales avant d’être désignées comme étant telle ou telle addiction. C’est d’ailleurs connu des psychanalystes, psychologues et certains thérapeutes. Les addictions cachent autre chose. Par exemple, une culpabilité inconsciente, un désamour de soi-même, une mauvaise image que l’on traîne en soi-même, etc. Il y a des racines aux mauvaises herbes. Tant que ces racines existent, l’individu dont on enlève une addiction, va en reprendre une autre, à toute vitesse… L’individu ne souffre donc pas des objets addictifs, mais de sa dépendance mentale qui est en amont des objets addictifs. Nous le voyons : tout ceci n’est pas de l’ordre d’un crédo religieux. Ce sont des constats que chacun peut faire.

Ceux qui s’opposent à ces quêtes s’imaginent que la joie de la liberté n’est pas désirable. Mais pourquoi cela ? Parce qu’ils savent, au fond d’eux-mêmes, que ce serait la fin de leurs addictions… En fait, ils RÉSISTENT – selon un terme très usité en psychanalyse : les « résistances ». Il y a des résistances QUAND NOUS AVONS UNE RAISON, UN MOTIF POUR REFUSER. Souvent, c’est une raison inconsciente… mais il est difficile de dire où commence l’inconscient car c’est souvent une pensée consciente qui s’est déplacée, peu à peu, dans « l’arrière-fond de l’esprit ». C’est cela, l’inconscient : de l’anciennement conscient qui « tourne en tâche de fond » (pour reprendre un langage informatique). Ainsi, ceux qui ne veulent pas vivre sans leurs addictions, refuseront obstinément toute voie de libération. Force est de constater qu’il y a de la psychopathologie dans nos désirs et nos plaisirs. C’est certainement ce qu’avait compris Platon dans son allégorie de la caverne (dans son livre République, Livre VII) en dépeignant les enchaînés devant les ombres comme ne voulant pas sortir vers la lumière qui leur irrite les yeux. L’habitude est la première cause du « tourner en rond », c’est-à-dire nos automatismes qu’ils soient conscients ou subconscients. Ce n’est pas tant qu’il existe une « zone de confort » dans la souffrance, mais plutôt « une zone d’habitude rassurante » car même si l’individu souffre, au moins il connaît cette souffrance, il en est devenu « le familier ». La « zone de familiarité » est notre première servitude. La peur de l’ailleurs, la peur de l’autrement nous conditionnent à vouloir rester cramponnés dans notre zone de familiarité. Même si c’est mieux ailleurs, plus désirable, infiniment plus désirable.

En ce sens, il est bon d’être un aventurier du corps et de l’esprit afin de rompre ce schéma circulaire du « tourner en rond », de l’emprisonnement dans la zone de familiarité. Celui qui ne sort jamais de sa cage, ne peut rien savoir de ce qu’il rate.

À présent, nous rentrons dans les doctrines de la spiritualité religieuse sachant que le sens étymologique de « religion » est religare en latin qui signifie « relier« . Une croyance solitaire ne fait pas une religion. Une croyance partagée qui rassemble des gens peut en faire une. Mais bien entendu, une croyance reste une croyance… Si je dis que le ciel est bleu, c’est une croyance… Le ciel est-il bleu véritablement ? et tout le temps ? Une croyance est toujours relative… relative à l’observateur. Ce n’est pas que cela soit faux… ni vrai… Telle est la valeur d’une croyance relative. Ce n’est pas faux… et ce n’est pas si vrai… C’est relatif à notre perception des choses.

Entrons maintenant dans ces maux qui nous font souffrir, ce mal qui nous asservit. Nous devons aussi garder à l’esprit que les croyances sont relatives, c’est-à-dire oscillant entre le vrai et le faux. Ces » maux » sont nommés ainsi car ils sont sources d’attachements. Et qu’allons-nous mettre dans cette rubrique des maux ? Eh bien, c’est très simple : NOUS POUVONS Y METTRE TOUT ET N’IMPORTE QUOI. C’est comme si un enfant achetait un bâton de colle. Que peut-il coller ? Eh bien, tout ce qu’il veut ! Il est donc vain de vouloir dire « le mal est ici » car tout, absolument tout peut « coller notre esprit » de telle sorte qu’il en résulte une addiction. Et c’est sûrement pourquoi il est si difficile pour les êtres de se libérer… car s’ils se collent à tout, ils ne seront jamais aussi légers et libres qu’une plume au vent.

Où se trouve le relativisme de cette croyance ? Eh bien, quel que soit le mal que nous désignons : « ceci est mal », en réalité, « ceci » n’est mal que dans la mesure où il y a addiction. C’est donc là que la croyance révèle sa limite car si nous avons un absolu détachement, très honnête, envers toute chose, eh bien, le mal n’existe pas… CAR LE MAL N’EST PAS DANS LA CHOSE… IL EST DANS L’ILLUSION DE LA CHOSE. Si nous prenons un billet de banque, nous pourrions prendre une loupe, un microscope ou un accélérateur de particules : où trouverons-nous le mal du billet de banque ? Si nous prenons un lingot d’or, faisons de même, où trouverons-nous le mal de ce lingot ? De l’argent numérique ? Ok : prenons l’argent numérique… Où trouverons-nous le mal dans cette information chiffrée ? On comprend bien qu’il y a un problème avec nos croyances… Le mal n’est pas une petite particule qui est cachée quelque part. Le mal est dans notre attachement à n’importe quoi qui devient INDISPENSABLE À NOTRE REPRÉSENTATION DE LA VIE. Car si cet « indispensable » justifie toute action criminelle pour l’obtenir et le conserver, il devient évident que le mal est en nous et en nos illusions, nos représentations, nos croyances, nos aveuglements. Bref, le mal est IGNORANCE avant d’être cette chose là désignée.

Mais l’ignorance véritable s’ignore elle-même de la même façon qu’il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

« La servitude réside uniquement dans le fait de ne pas en être conscient. C’est le fruit de l’inconnaissance, ajnana. Comme le déclarent les Siva-sutra (III-3) : ‘Le voile de Mâyâ consiste en une impossibilité à discerner les catégories (tattva) comme étant les énergies de fragmentation (kalâ) et autres » (Jean Papin, Sakti-Sutra : les aphorismes sur l’énergie d’Agastya, Almora, 2006, p. 94).

Le mal peut donc prendre aussi le visage de tous ces ignorants qui ne savent pas qu’ils sont ignorants. Et qui s’enferment, de cycles en cycles dans une certaine pathologie de l’esprit, refusant obstinément la lumière, la joie, la libération, l’amour, tout ce qui est léger et pur.

Il faut démystifier un peu tout ceci car nous avons tendance à figer les choses, à trop les conceptualiser. Ainsi, des religieux diront « le mal, c’est le sexe, l’argent, le pouvoir, le vol, le meurtre, le mensonge, la médisance, etc. ». Et que se passe-t-il alors ? Eh bien, les adeptes deviennent OBSÉDÉS PAR LE MAL QU’ON LEUR DÉSIGNE. La meilleure façon de mettre dans l’esprit, le mal, c’est de le faire en le désignant. PENSER EST UNE RÉALITÉ DE L’ESPRIT. LA PENSÉE EST DONC AUSSI UNE RÉALITÉ DE L’ESPRIT. Dans un ciel sans nuage, le moindre objet qui apparaît… EST VISIBLE. Donc les obsédés du mal DONNENT UN VISAGE, UNE RÉALITÉ à ce mal. Et pendant qu’ils pensent au mal qu’il ne faut pas faire, il pensent au mal. C’est là, toute la subtilité du mal… que l’on ne peut pas combattre par lui-même… Car penser au mal, c’est lui donner une réalité dans l’esprit. SEUL CELUI QUI EST MAÎTRE DE SON ESPRIT rigole de cette ruse, bien évidemment… Mais tous ceux qui vivent dans la peur, la peur du mal, ne rigolent pas, eux. Et plus nous pensons à ce qu’il ne faut pas… Eh bien, nous en faisons une réalité pour notre esprit. NOUS SOMMES AUSSI CE QUE NOUS PENSONS, dans ce sens là. Tel un habit porté, nous portons nos pensées en nous-mêmes. Elles nous habitent de l’intérieur.

Par conséquent, lorsque les spiritualités orientales disent que ce sont AUTANT NOS DÉSIRS QUE NOS RÉPULSIONS qui sont nos chaînes, c’est en effet le cas. Notre libération dépend de tout ce que nous mettons dans notre esprit et qui nous entrave par la même occasion. Oublions les mots : revenons aux réalités de ce que nous plaçons dans notre esprit. Eh bien, nos désirs ou nos répulsions, en réalité, cela revient exactement à la même chose : nous en faisons un « accompagnement perpétuel« . Être obsédé de ceci ou de cela, revient à être prisonnier de ceci ou de cela. Peu importe que ce soit un désir ou une aversion.

La dualité est donc ce qu’il faut supprimer dans ses deux pôles contraires. Si je ne pense qu’au désirable de la dualité, je serai hanté, possédé, asservi par le désirable toujours présent à mon esprit. Si je ne pense qu’à l’indésirable de la dualité, je serai hanté, possédé, asservi par l’indésirable constamment invoqué en mon esprit. La dualité nous possède des deux bouts, comme la banane que l’on peut manger par les deux bouts. Si nous sommes deux joueurs d’échecs, peu importe qu’il y ait un gagnant et/ou un perdant. Le jeu d’échecs sera la réalité de l’esprit pour les deux joueurs. Et la partie ne sera pas achevée pour leur esprit : l’un ruminera son erreur et ce qu’il aurait pu faire, l’autre revisualisera sa partie gagnée pour bien la mémoriser. NOUS SOMMES ACCOMPAGNÉS D’UNE RÉALITÉ QUI DEVIENT NOTRE RÉALITÉ. Les choses se dédoublent, et de physiques, elles deviennent mentales. Nous sommes donc des prisonniers mentaux, avant d’être des prisonniers physiques. Car la matière passe… une vie passe… Mais l’âme qui trépasse, emporte avec elle tout ce qui habite son univers mental. Elle s’est chargée.

« La transmigration de l’homme est due aux funestes effets des surimpositions. L’esclavage qui en résulte, c’est le mental – et le mental seul – qui l’a fait naître. C’est encore le mental qui est la cause des souffrances, de la naissance et de la mort, etc. » (Sri Samkarakarya, Le plus beau fleuron de la discrimination, trad. M. Sauton, Jean Maisonneuve Successeur, Paris, 1998, p. 53).

Alors ? Comment nous en sortir ? Si tout ce que nous pensons occupe l’espace de notre esprit, comment faire ? Eh bien, nous pouvons opérer le vide mental, ce qui est déjà libérateur et très bénéfique pour le cerveau qui chauffe comme une unité centrale, ou bien nous pouvons travailler résolument NOTRE LÂCHER-PRISE, c’est-à-dire rendre totalement accessoires toutes les choses avec lesquelles nous vivons présentement. En rendant accessoires toutes les choses, nous les remettons à leur juste place. Toute chose peut être utile, mais les outils doivent retourner dans la caisse à outils : alors les mains sont libres. À quoi cela sert-il d’avoir les mains chargées de tous les outils tout le temps ? Plus lourds, nous portons, moins rapides, nous serons. Les enfants sont beaucoup plus rapides car ils sont beaucoup plus légers. Ils ont moins de bagages. Avoir le cœur d’un enfant, c’est avoir le cœur libre. Laissons nos jouets de côté. Passons à autre chose. Qui emporte dans la mort ses possessions matérielles ? L’âme repart nue, comme elle est venue. Le matériel ne mérite donc pas d’être réitéré dans notre espace mental. S’il se surimpose à notre esprit, il devient notre réalité. Nous sommes aussi ce que nous pensons. Ne plus penser, ne plus s’attacher devient alors une façon d’exister dans le monde, libératrice (car il n’est pas forcément nécessaire de fuir hors du monde pour se réaliser dans l’Éveil).

« Ceci est la cause de la souffrance : nous sommes attachés, nous sommes prisonniers. C’est pourquoi la [Bhagavad] Gîtâ dit : ‘Œuvre sans cesse, œuvre, mais ne sois pas attaché ; ne sois pas prisonnier. Réserve-toi la force de te détacher de toute chose, tout ce à quoi ton âme puisse être rattachée, quelle que soit la douleur que tu éprouveras à quitter ce que tu chéris ; malgré cela, garde-toi la force de la quitter quand tu le voudras’ (II, 2,3) » (Svâmi Vivekânanda, Lève-toi ! Réveille-toi !, Accarias L’Originel, Paris, 2011, p. 59).

Conclusion

Faut-il renoncer à tout ? La réponse sera la vôtre. Si vous savez prendre un outil sans lui accorder aucune autre importance que son rôle à l’instant t, alors il n’y a aucun attachement. Mais si le plaisir ou le déplaisir sont tels qu’ils en deviennent des addictions, alors l’abstention est sûrement preuve de sagesse. Nous sommes tous différents ! Pourquoi imposer une voie unique de libération ? L’essentiel n’est-il pas de comprendre véritablement le mécanisme de nos cercles vicieux ?

« Le samsâra dont la traduction tibétaine (‘khor-ba) signifie à peu près ‘cercle vicieux‘ se caractérise par une suite de renaissances au sein de différents domaines et conditions d’existence (…). Tant qu’en leur esprit, les passions et l’ignorance n’ont pas été définitivement dissipées, les êtres animés ne peuvent échapper à une succession de naissances au sein du samsâra » (Philippe Cornu, Dictionnaire encyclopédique du Bouddhisme, Seuil, 2001, p. 504).

« On ne recherche avec passion les plaisirs sensoriels qu’à la condition de s’identifier avec le corps grossier. Que la notion de corps fasse défaut, nul ne les poursuit plus ! En pensant aux objets des sens, l’homme cède à une tendance innée, et cette tendance est la cause de l’esclavage auquel la transmigrassion l’asservit car elle fait surgir en lui, l’idée de distinction ou de dualité » (Le plus beau fleuron de la discrimination, op. cit., p. 85).

En revanche, il est essentiel d’être honnête envers soi-même car si nous disons ou enseignons le contraire de ce que nous faisons, nous serons les victimes de nos propres erreurs. Car à ce jeu du faux-semblant, le premier trompé est soi-même. L’esprit de chacun sait très bien ce qui se passe en lui-même. Dans les EMI (Expériences de Mort Imminente), le panoramique de vie le démontre à chaque fois. Nous sommes transparents. Surtout dans l’au-delà quand nous n’avons plus de corps physique charnel. Ainsi, il ne sert vraiment à rien de se voiler la face. Devenir transparent à soi-même fait gagner du temps. Et si nous sommes transparents envers les autres, c’est encore mieux. Nous pouvons ne faire qu’UN puisque nous sommes tous des « carrefours », des « interfaces » au cœur de l’ÊTRE.