Quand l’être réincorpore son égo : palais ou prison ?

En rentrant dans mon corps physique, ce matin (étape du réveil), j’ai assisté à un processus très conscient qu’il me semble important de partager pour la compréhension de la réalité de nos conditionnements.

À chaque fois que j’entre dans mon corps physique le matin lors de l’étape du réveil, je sens que peu à peu, je réceptionne tout autour de moi, dans l’habitacle du corps physique et de ses énergies, petit à petit, progressivement, tout ce qui fait mon identité physique, ce qui s’est passé la veille, l’avant-veille, etc. On dirait que je télécharge à toute vitesse tout ce qui fait « mon égo » pour entrer dedans. L’impression est d’entrer dans un « volume spatial » et en même temps d’entrer dans un conditionnement.

Ce matin, le processus était là, comme d’habitude, mais j’y ai mis tellement de conscience que je me suis dit que c’était à partager pour bien comprendre qu’il y a de l’être – notre être – au-delà de notre égo.

Les hindous dans leur tradition ancestrale démontrent que l’égo n’existe pas véritablement car lorsque nous dormons dans un état sans rêve, nous existons, et pourtant il n’y a plus d’égo, et lorsque nous dormons en rêvant, nous existons dans une autre individualité (ou plusieurs en même temps) et ce n’est toujours pas notre égo du monde de l’état de veille. Nous existons selon divers états de conscience hors de l’égo.

Le matin, avant la phase de réveil, je sens nettement que « ce que je suis » N’EST PAS l’égo que j’incorpore progressivement en « téléchargeant » tous les souvenirs, toutes les habitudes, toutes les particularités qui font que j’ai une identité personnelle propre à l’état de veille : mon égo.

Et cela m’évoque la pensée suivante : nous sommes accueillis dans nos propres constructions mentales. Ainsi, si nous sommes dans l’Amour, la joie, un esprit positif, nous avons un sentiment de bien-être à réincorporer un tel habitacle. Mais si nous sommes des êtres avec de mauvaises habitudes de pensée (des rancœurs, des angoisses, des peurs, des attachements, etc.), nous allons réincorporer au matin, avec un certain malaise, cet habitacle-égo.

« Tout ce que nous sommes est le résultat de ce que nous avons pensé ; tout ce que nous sommes est basé sur nos pensées et formé de nos pensées » (Paroles du Bouddha in Michèle et Salim Michaël, Le Dhammapada, Phénix, 1988, p. 7).

Et pour une tradution directe du pâli (par Jean-Pierre Osier) :

« La pensée préside aux choses ; pour l’essentiel, elles sont pensées, faites de pensées ; parle-t-on ou agit-on avec une pensée malveillante et la douleur suit l’agent telle la roue, le pas des bœufs. La pensée préside aux choses ; pour l’essentiel, elles sont pensées, faites de pensées ; parle-t-on ou agit-on avec une pensée bienveillante, et le plaisir suit l’agent telle l’ombre qui ne se dissipe pas » (Le Bouddha, Dhammapada : Les stances de la Loi, trad. J.-P. Osier, Flammarion, 1997, p. 54).

Ce processus est très rapide : une seconde, peut-être moins, peut-être légèrement plus. Peu importe. Mais souvent, nous n’y prêtons même pas attention. Nous disons « je ne sais plus où j’étais, qui j’étais pendant un instant« . Ou bien, nous ne le remarquons même pas car nous n’y prêtons aucune attention, tant le processus est quotidien, banal, naturel.

Néanmoins, ce processus est porteur d’enseignement car NOUS HABITONS DANS CE QUE NOUS SOMMES, au même titre que nous habitons dans une maison, un appartement, un lieu spécifique.

En somme, nous pouvons réincorporer un palais, un temple ou une prison. Le palais, le temple, la prison : telles sont nos constructions mentales. Tout ce que nous pensons dans la journée, toutes nos actions, toutes nos paroles, tout cela construit cet habitacle.

« Le matin, quand on ouvre les yeux, on ne se dit pas qu’on va encore vivre une journée pleine d’ennuis. D’abord, on entend le bruissement des draps sur le lit. On sent ses cheveux sur l’oreiller, si on a des cheveux. En tout cas, on sent sa tête sur l’oreiller et on commence à regarder autour de soi, à voir les murs de sa chambre. Le plaisir commence dès le réveil. On a une sensation de beauté et de sensualité presque comme si on était dans un palais royal » (Chögyam Trungpa, Sourire à la peur, Les Éd. de l’Homme, Le Jour, 2012, p. 95).

Ainsi, quand les spiritualités orientales enseignent que l’égo est illusion : c’est vrai ; que l’égo est une prison : c’est vrai. C’est vrai au regard de notre être profond qui en est distinct.

Et si nous ne voulons pas y croire, l’illusion sera d’autant plus puissante car nous ne remettrons pas en question nos constructions mentales. Et le sceptique restera sceptique, l’arrogant restera arrogant, et ainsi de suite car le plus souvent, nous réalimentons constamment « le modèle » de la veille, c’est-à-dire NOS SCHÉMAS MENTAUX... Nous sommes comme en train de poursuivre une trajectoire, notre trajectoire… sans nous questionner sur ce que nous sommes en train de faire avec cette trajectoire… Ce serait comme si chacun avait pris un train… sans savoir lequel il a prisNous serions ainsi des VOYAGEURS INCONSCIENTS. Les fameux somnambules, les endormis dont parlait Héraclite, chacun vivant dans son propre monde.

Il est important d’en prendre conscience car NOTRE ESPRIT PEUT CRÉER TOUT CE QU’IL VEUT. J’avais été choqué par la richesse de ce que je voyais à Shambhalla, notamment l’or, et l’on m’a répondu que l’Esprit peut tout créer. Nous pouvons être pauvre dans la matière, mais riche dans l’Esprit. Ainsi, même si nous habitons dans un lieu, un espace très modeste car c’est ainsi avec les contraintes matérielles, en revanche, en ce qui concerne NOS CONSTRUCTIONS MENTALES, NOUS POUVONS TOUT AMÉLIORER.

La situation est simple à comprendre : ce serait comme si nous avions une baguette magique pour réaliser plein de belles choses et que nous ne nous en servions pas. Pourquoi ? En raison de « l’hypnose du quotidien« .

Cette illustration n’est pas Shambhalla mais offre plusieurs ressemblances

Ceci m’a été enseigné à Shambhalla car je m’imaginais à tort qu’un lieu saint devait forcément être simple, pauvre, rudimentaire, sobre, c’est-à-dire se réduire à l’essentiel, au strict minimum. Mais pourquoi l’Esprit qui peut tout créer devrait reproduire une certaine pauvreté de moyens physiques matériels? Attention, cela n’a rien à voir avec le luxe (ce qui serait une illusion et un attachement, une dépendance), mais tout à voir avec ce que l’Esprit peut faire, sait faire, démontre pouvoir faire. Ce serait en quelque sorte LE POUVOIR DE TRANSMUTATION de l’Esprit. Il ne s’agit donc pas de vivre dans le luxe, l’opulence, mais uniquement de comprendre que « la pauvreté spirituelle » comme reflet de « la pauvreté matérielle » est le fruit d’une hypnose du quotidien, d’un programme aberrant. Le pauvre dans le plan physique ignore sa richesse intérieure.

Alors, il en va de même avec nos constructions mentales qui forment notre égo. Si nous cumulons les vices, les défauts, nous créerons une espèce de tanière très nauséabonde pour notre être profond, tel un habit peu flatteur. Si nous accentuons l’Amour désintéressé, la bonté, la générosité, la joie, le détachement, toutes sortes de qualités, nous construirons un palais pour réceptionner notre être profond au matin, chaque jour.

Ceci signifie qu’en réalité, nous sommes libres ! Sur le plan spirituel, nous sommes libres de nos constructions mentales. Nous habitons dans ce que nous sommes.

Par conséquent, il est essentiel de travailler sur nous-mêmes, d’améliorer la situation de notre être intérieur. Mais cela ne dépend de personne… de personne d’autre que de soi-même. Nous devons nous aimer assez pour nous prendre en main.

Ainsi, ce texte est la suite de celui sur le vide mental car nous comprenons bien qu’il ne suffit pas de faire régner le vide mental, quelques secondes ou quelques minutes, pour modifier toutes nos habitudes de pensées dès que nous cessons cet exercice de purification. Le travail est plus « sérieux » que cela car il s’agit de tout passer en revue, jour après jour, de se surveiller soi-même, de s’inspecter au quotidien afin d’améliorer progressivement tout ce qui peut l’être. Le vide mental est un outil précieux telle une pelleteuse, mais ensuite, il faut déblayer encore et encore… Le vide mental n’est pas « la baguette magique », mais notre volonté de progresser quotidiennement avec de bons outils, de défaire nos schémas mentaux limitatifs et pesants, sera très efficace.

Si chaque jour nous accentuons des qualités du cœur, de l’esprit, nous mettons en œuvre des vertus, nous aurons petit à petit un joli palais intérieur dans lequel il sera agréable d’habiter. Nos constructions peuvent être belles, plutôt que laides, lumineuses, plutôt qu’obscures, de la même façon que nous portons soin à notre apparence physique. Nous devrions adopter la même consécration pour notre être social quotidien, de l’intérieur. Plus notre égo sera lumineux avec de moins en moins de limite mentale (les stéréotypes de pensées, les dogmes, les raideurs), plus nous nous rapprocherons de l’état idéal de notre être profond. Le corps (avec son égo identitaire) – temple de l’Esprit – prendra alors tout son sens.