Qu’est-ce que l’éveil spirituel ?

Certaines personnes nous parlent d’Ascension spirituelle – les mêmes qui nous prédisaient la fin du monde en 2012 – et véhiculent quantité de croyances qui circulent allègrement dans une sphère plus ou moins New Age, en tous cas, mercantile. Faisons un peu la mise au point sur ce qu’est l’éveil spirituel authentique.

Si nous n’avons aucune compassion pour ceux qui souffrent, ceux qui meurent (avec des discours d’épuration nécessaire pour le bien de la planète, par exemple), si nous n’avons aucun égard pour la nature au sens large (l’environnement, les animaux, tous les êtres vivants), si nous nous contentons de répéter les croyances du moment, sans réfléchir, sans faire preuve de sens critique, de bon sens logique, de discernement, si nous ne vivons que dans notre propre sphère d’intérêt personnel, cette prétendue spiritualité affichée n’est que poudre aux yeux. En effet, il manque l’essentiel : l’Amour philanthropique ou désintéressé.

D’une certaine façon, rien n’est plus simple que de s’éveiller : il suffit d’apprendre à ouvrir son cœur en toute sincérité pour devenir sensible à toutes les dimensions de la vie et de l’Esprit.

L’éveil spirituel authentique est synonyme de sagesse, non d’aveuglement et d’ignorance. Le problème fondamental est notre rapport à l’égo : si nous n’écoutons que nos désirs, notre propre volonté, notre prétendue spiritualité est une illusion. L’égo peut être une muraille qui nous isole de la vraie Réalité, de vies en vies et de mondes en mondes… Ce n’est pas tant qu’il faille éliminer son propre égo, encore moins qu’il faudrait le haïr, mais d’apprendre simplement à observer le panorama tout entier dans lequel nous faisons tous partie, solidairement. Nous n’avons aucune raison de nous détester nous-même, mais plutôt d’apprendre à nous aimer, soi-même et autrui. Cela revient à comprendre que l’Être est autant en soi-même qu’en autrui, qu’il y a un partage à l’instar des fractales qui répètent des motifs identiques à toutes les échelles.

« Les Veda affirment que nous avons la connaissance ou sommes ignorants selon que nous avons la notion d’Unité ou de distinctions. C’est pourquoi ils nous enjoignent à poursuivre la connaissance avec toute l’emphase dont ils disposent » (Shankara, Les Mille Enseignements, trad. Anasuya, Arfuyen, 2013, p. 168).

L’éveil spirituel authentique consiste aussi à voir au-delà des apparences et donc, des divisions. En effet, peu importe que nous soyons athées, agnostiques, religieux, chrétiens, musulmans, juifs pratiquants ou non, hindous, bouddhistes, etc., peu importe nos couleurs et nos étiquettes, si nous sommes capables d’agir sainement dans le respect d’autrui. La tolérance, l’écoute, la compassion, l’empathie, la bienveillance sont parmi les qualités d’un authentique éveil spirituel. Si nous ne recherchons aucune éthique, n’observons aucune morale, ne défendons aucune valeur, tous nos discours et nos croyances ne nous servent à rien dans notre évolution spirituelle si ce n’est à nous tromper nous-mêmes. Ce sont les actes qui comptent (qui sont le fruit de l’esprit) et c’est ainsi que nous pouvons démasquer les faux maîtres ou faux gourous qui ne mettent pas en pratique leur propre doctrine et qui abusent de la crédulité de leurs adeptes. Un authentique éveillé doit montrer l’exemple et non se dire au-dessus des autres pour ne pas avoir besoin de respecter ce qu’il enseigne. Il faut qu’il y ait une unité entre les paroles et les actes, sans quoi, c’est un esprit de duplicité, d’hypocrisie, de tromperie qui caractérise le pseudo Maître.

L’éveil spirituel est un jeu d’enfant si nous avons du cœur, que nous le laissons rayonner chaque jour. Il est inaccessible si nous nous crispons dans notre égo forcené, notre volonté contre autrui. Cela revient à décrire deux antithèses que sont la paix et la violence. Avoir du cœur revient à comprendre l’harmonie de toute chose et à y participer le plus consciemment possible. Mais se cramponner dans sa volonté personnelle, c’est générer tôt ou tard des luttes, des conflits par haine de la différence. Ainsi, il n’y a pas d’éveil spirituel sans cette prise de conscience. L’éveil dépend moins d’un discours, d’une posture d’autorité, que d’une compréhension sur ce qu’est l’essence même de la vie : l’Être omniprésent qui partage sa joie et ses bienfaits à toute l’échelle de la Création. La perte de conscience que la vie est sacrée souligne que nous sommes égarés, illusionnés, endormis, inconscients. Si nous mettons l’avoir et le profit avant toute autre valeur, c’est que nous nous sommes endormis dans les mirages du monde matériel.

Le Covid-19, avec son cortège journalier de morts et de souffrances – pensons aux familles touchées par la perte de gens aimés -, nous rappelle la valeur de la vie. Mais que faisons-nous de cette existence passagère ? Contribuons-nous à faire souffrir autrui ? à détruire notre environnement ? à créer des injustices ? Quelle est la valeur et la portée de nos actes ? Tôt ou tard, nous serons amenés à faire le bilan de notre existence. L’authentique éveil spirituel, c’est être conscient de cela : ce pour quoi nous agissons au quotidien. Parfois ne rien faire, regarder ailleurs, revient à être complice de l’inacceptable. Ceux qui enseignent que la spiritualité consiste à tout accepter sans rien faire n’ont jamais été les victimes d’une dictature. Oh, vraiment, il faudrait tout accepter sans rien dire et sans rien faire ? Et ce serait là, la preuve de notre accomplissement spirituel ?

« Les Écritures disent : ‘Le Soi ne s’obtient pas dans la faiblesse‘. S’il n’y a pas de force dans le corps et l’esprit, le Soi ne peut être réalisé. Tout d’abord, il faut fortifier le corps en le nourrissant correctement, alors seulement l’esprit sera fort. Le mental n’est que la partie subtile du corps. Il faut développer de la force dans votre mental et vos paroles. En répétant ‘je suis faible, je suis faible’, l’homme se dénigre et se rabaisse lui-même. C’est pourquoi les Shâshtras disent : ‘Celui qui pense être libre, le devient ; celui qui pense être asservi, le devient aussi’. Seul celui qui éveille toujours en lui l’idée de liberté, devient libre. Celui qui pense être lié en fait l’expérience vie après vie. (…) Ceux qui restent abattus, déprimés, ne peuvent rien accomplir. (…) Soyez un héros, dites toujours : ‘Je n’ai pas peur’. (…) La peur est la mort. (…) La peur est l’enfer. La peur va à l’encontre de la droiture et du Dharma. La peur est la négation de la vie même. Toutes nos pensées et actions négatives de ce monde sont issues de la peur » (Svâmi Vivekânanda, Lève-toi ! Réveille-toi !, trad. P. Mandala, Accarias L’originel, Paris, 2011, p. 76-77).

Nous sommes arrivés avec ce Covid-19 à une période charnière de notre histoire car tout sera prochainement repensé, réévalué dans le monde entier. Ce n’est donc pas le moment de ne rien faire et de regarder ailleurs. La passivité du cœur et de l’esprit, la paresse tant morale qu’intellectuelle, ne sont rien d’autre qu’une forme de léthargie et d’indifférence. Ce sont les pièges de fausses doctrines pour faire de nous des moutons qui acceptons l’inacceptable. Être éveillé, c’est être debout, vigilant, protecteur avec le sens des responsabilités. C’est l’action juste, c’est-à-dire adaptée à la situation.

« Le courage inconditionnel est fondé sur le fait d’être éveillé. Quand on domine une situation, le courage est inconditionnel car on n’est ni du côté du succès, ni de celui de l’échec. Le succès et l’échec forment ensemble le cheminement. Cependant une fois sur la voie, on est parfois si pétrifié de peur qu’on a les dents, les yeux, les mains et les jambes qui tremblent. (…) Mais même cela peut être considéré comme une expression du courage, du moment qu’on a une vraie connexion avec la terre de la bonté fondamentale qui, à cet instant, est la bonté inconditionnelle » (Chögyam Trungpa, Sourire à la peur : Réveillez le courage en vous, trad. E. Rochon, S. Schecter Côté, Le Jour, 2012, p. 87).

Si nous émoussons tout sens critique, que nous nous complaisons dans l’indifférence, que tout nous est égal, nous sommes en fait en voie de régression spirituelle. Si nous n’avançons pas, nous stagnons ou nous reculons. Croire qu’il est possible de se réaliser spirituellement sans avoir à fournir aucun effort est illusoire car aucune discipline dans la vie ne s’acquiert de la sorte. Mais le travail spirituel dont nous parlons peut se faire dans l’élan du cœur et de la joie. Il est fait en toute conscience sur de vraies nécessités.

« Quand on est poussé à faire quelque chose, il faut se demander pourquoi fait-on ceci ? Si c’est un acte instinctif, ou mauvais, ou égoïste qui nous anime, il ne faut pas l’accomplir. Si c’est une bonne action pour le bien-être des autres, il faut l’accomplir. (…) La pratique de l’Examen, au moment de commencer à faire ceci ou cela, veut dire qu’il faut être pleinement conscient de ce que l’on fait... » (Dhyâna pour les débutants : Traité sur la Méditation, École du Nord, trad G. Constant Lounsbery, Jean Maisonneuve Successeur, Paris, 2001, p. 60).

Si nous voyons notre monde se détruire, que nous observons chaque jour des gens mourir et que cette situation dramatique ne suscite rien en nous en terme d’actions concrètes, il ne faut pas ensuite se plaindre comme s’il s’agissait d’une fatalité. L’éveil spirituel, c’est comprendre que tout action est utile tant spirituellement que physiquement. Nous faisons partie d’un Tout. Ce Tout reflète ce que nous en faisons.