Rayonner la Bonté

Sculpture du 11-12e siècle en cuivre avec pigments colorés représentant Buddha Shakyamuni, Tibet central. Crédit photo : The Met Museum.

Quand on regarde avec attention les statues de Bouddha, très souvent, on remarque un léger sourire esquissé sur le visage. Ce sourire peut évoquer l’esprit paisible, serein, le contentement, mais on peut y voir quelque chose de beaucoup plus profond : la bienveillance, la bonté.

La bonté est une valeur fondamentale car elle combat l’égoïsme : l’art de ne penser qu’à soi-même. La bonté est forcément rayonnante car elle s’adresse aux autres, avec un cœur généreux. Mais il est vrai que la bonté rend heureux, qu’elle épanouit l’âme. Elle fait naître un climat d’enthousiasme par le partage. Elle est l’actualisation de la prise en compte que chacun compte.

La bonté est solaire : elle rayonne dans toutes les directions. C’est sans doute la raison pour laquelle l’or a toujours été prisé pour revêtir les statues religieuses. L’éclat de l’or a une signification qui est la lumière intérieure qui brille dans le domaine du visible. Mais l’or symbolise aussi la richesse, non celle qui se dépense et qui se perd, mais la vraie richesse intérieure qui elle, se conserve puisqu’elle est constitutive de notre être.

Si l’on y réfléchit bien, l’être étant de nature spirituelle, il est capable de créer tout ce qu’il veut à l’infini. De la même façon que chaque nuit, notre esprit fabrique des rêves. Nous sommes dans une richesse infinie de créations. La bonté est richesse intérieure, l’expression de la Source de laquelle tout provient.

La bonté est de ce fait, écoute : écoute intérieure, écoute extérieure, et réponse. Il y a une véritable harmonie de répondre par la bonté à ce qui est en soi et hors de soi. La bonté fait le trait d’union. Elle fait passage, restitution.

Il y a aussi dans la bonté, une authenticité du cœur. Nous nous grandissons nous-même quand nous oublions notre égo. Ce qui grandit alors, c’est une communion, une joie, une présence ouverte comme un lotus.

Dans l’hindouisme, il existe un yoga tourné vers l’action généreuse : le karma yoga. L’union de l’esprit peut être atteinte par le service désintéressé. Les paroles de Jésus allaient aussi dans ce sens. La bonté est au-delà des différences religieuses, des différences de cultes, de castes, d’origines. Elle atteint le symbole pur de la valeur de l’échange.

Petite parenthèse : si l’Histoire nous montre des guerres et des compétitions entre religions, il y eut aussi des convergences et des reconnaissances. Dans le livre de Jean-Luc Toula-Breysse, Bouddha, Bouddhisme (Picquier, 1999), on peut lire : « Les premiers chrétiens du Proche-Orient connaissaient le Bouddha. Des siècles après sa mort, l’Église le canonisa sous le nom de saint Josaphat » (p. 16). Ce lien vous en apprendra plus.

Méditer sur la bonté est très bénéfique car c’est avant tout un état d’esprit. Ce n’est pas tant ce qui est donné qui a de la valeur en soi, que la volonté de le faire car la bonté peut offrir tout ce qui est nécessaire : pensée, sentiment, parole, objet quelconque. Même le silence peut être offert généreusement. Le silence de l’écoute : s’effacer pour être plus présent dans la relation. La bonté silencieuse est certes un état mystique car un occidental aura du mal à s’imaginer qu’un silence peut être généreux, mais laisser la place à autre chose qu’à son petit égo, se raccorder à ce qui Est, est déjà une preuve de bonté. Donner de l’attention. L’égo, lui, prend de l’attention. La véritable bonté est désintéressement car il n’y a plus aucun calcul de donner pour recevoir. Nous voyons ici encore le piège du mental qui calcule. Ce n’est pas le mental qui doit donner, mais le cœur. Le geste devient alors franc, authentique, sans arrière-pensée.

Les mystiques hindous ont réfléchi ce rapport jusque dans l’action d’inspirer et d’expirer : nous prenons et nous donnons. Celui qui ne ferait que prendre, prendre, prendre s’étoufferait. Il y a nécessairement besoin de faire circuler harmonieusement les choses en respirant, expirant, prenant, donnant. L’inspiration et l’expiration nous rappellent que la Vie, fondalement, est échange, à la façon des plantes dans leur relation avec le soleil, cet or vivant et vivifiant. Toute notre peau est un tissu vivant et respirant. On pourrait presque dire qu’il y a de « la bonté dans l’air », dans le Prana, puisqu’il est donné, il nous est donné. Nous le prenons, nous le restituons.

Comme nous le voyons, il ne faut pas comprendre la bonté dans un cadre étriqué, matérialiste. S’il s’agissait de donner de l’argent, nous serions vite à sec car l’argent s’épuise, tout ce qui est richesse matérielle s’épuise. Ce n’est pas la vraie richesse. En revanche, tout ce qui provient de l’être profond est inépuisable quant à sa nature spirituelle, au-delà de la substance physique. La bonté est en relation avec l’écoute, la présence, l’empathie et la réponse, que celle-ci soit silencieuse ou verbale. Accueillir favorablement est une forme d’écrin, de respect, d’adresse. La bonté peut donc être offerte avec des objets très symboliques (pensons, par exemple, aux petits enfants qui n’hésitent pas à donner leurs dessins, parfois réalisés spécifiquement à l’attention de la personne). Ce qui s’approcherait le plus de cet état d’esprit est la poésie car dans l’art poétique, il y a le dit et le suggéré. Dans l’action désintéressé, il y a le don et ce qui accompagne le don : le cœur, la prise en compte d’autrui. Ce qui souvent, nous touche le plus profondément, ce n’est pas forcément l’objet lui-même, que l’acte et ce qu’il signifie. Il y a une reconnaissance. Dans l’univers thérapeutique, la reconnaissance est très importante. L’indifférence de l’égoïsme blesse autrui. L’indifférence est une forme d’aveuglement propre à l’égo. Mais la reconnaissance, c’est le geste, l’écoute dans la bienveillance. La bonté est par conséquent une façon d’être dans nos échanges et elle peut être sans frontière : tout être vivant, qu’il soit rocher, plante, animal, homme, être surnaturel, tout peut bénéficier de notre bonté intérieure et extérieure.

À un certain niveau, bonté et communion se confondent. Nous pouvons ne faire qu’UN. À la façon d’une lumière enveloppante. Nous pouvons envoyer la bonté à distance, c’est plus qu’une pensée sympathique, c’est une communion, une présence vivifiante. Et nous voyons que tout ceci peut se faire en silence. La bonté n’a pas besoin d’être à la une de la presse, de faire tapage ou de se faire remarquer. Elle n’est pas vanité. Elle rééduque l’âme sur ce qu’est la valeur d’aimer, d’écouter, de comprendre, de cerner et si besoin, d’élargir le champ d’horizon. Plus nous sommes capables d’oublier notre égo, le laisser de côté, plus nous pouvons être efficaces dans la compréhension globale des choses. La bonté ouvre une porte via l’indicible et l’invisible. Car aimer de façon désintéressée nous pousse véritablement hors de l’égo – une structure trop pauvre et trop artificielle pour être source de paix, de sérénité et de réel contentement.

Un sage qui ne connaît pas la bonté ne peut pas être un sage. C’est en fait une valeur essentielle à toute authentique spiritualité. Elle vivifie, donne de la joie et par osmose, est source de prise de conscience. À condition de s’effacer assez. N’oublions pas qu’au-delà de l’égo, il y a toujours notre être en présence, notre être immatériel. La bonté nous réveille à des dimensions plus profondes de notre être intérieur. Elle soigne les maux de l’égo. Alors, nous comprenons ce que les hindous nomment « Cela » car ce n’est plus l’égo qui est heureux, mais c’est Cela qui se réjouit entre les êtres et en eux. La bonté est une valeur mystique qui nous ouvre à la conscience collective. Bonté et beauté suprêmes se fondent en harmonie.

Ne croyons pas que l’or des statues est une forme d’idolatrie biblique car ceci serait un regard de surface, très matérialiste. C’est le symbole qu’il faut recevoir d’un or spirituel brillant, éclatant intérieur. La Cité de Shambhalla est un Royaume de telles richesses. Nous ne sommes pas ou plus habitués à contempler de telles richesses car la matière nous a conditionné à la pauvreté, à la finitude et au manque. Mais notre condition d’êtres spirituels n’a aucune raison d’être aussi pauvre que la dimension matérielle. Pensons-y. La matière est pauvre. L’Esprit est richesse.

Quand Jésus disait « les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers » (Mathieu, 20:16), il exprimait une réalité qui concerne le monde matériel et le monde spirituel. On peut être milliardaire sur Terre et d’une grande misère spirituelle, le cœur sec. On peut être simple sur Terre et d’une vive lumière dans son aura dans les autres dimensions d’existence métaphysiques. Et l’esprit qui a vaincu les illusions matérialistes, peut tout créer jusqu’à l’or des palais et des statues. C’est un or imaginal, un or de l’esprit, non une substance matérielle : il serait tout aussi fou de vouloir saisir de ses mains les reflets du soleil sur l’onde aquatique. Shambhalla et ses richesses nous rappelle que l’Esprit est tout puissant et que nous aurions tort de nous croire pauvres quand nous savons aimer, partager, communier. En fait, c’est l’Éveil qui est cet or glorieux, tout comme Jésus a manifesté son corps glorieux. La bonté est une richesse intérieure.