Se réaliser spirituellement

En cette période de pandémie où les faux-semblants commencent à s’effriter un peu partout dans le monde – le processus est inéluctable -, nous serons amenés à réfléchir autrement sur la vie que nous voulons avoir sur notre planète qui est notre sol et notre bien commun. Alors que beaucoup ne considèrent la vie que comme un champ de conquêtes et de batailles où tous les coups sont permis, d’autres voudront faire naître de nouveaux paradigmes. Finalement, nous pourrons transformer un drame planétaire en un renouveau unique car les volontés communes seront trop fortes pour être empêchées. Quand un barrage cède, la masse d’eau retrouve sa liberté et de nouvelles rivières sont créées. L’harmonie retrouve ses droits, naturellement.

Ceci nous amène à réfléchir à ce que signifie « se réaliser spirituellement ». Dans la sphère ésotérico-New Age, c’est l’aspect « maître ascensionné » qui est mis en avant comme si c’était là, le nec plus ultra de l’évolution spirituelle. Toujours cette envie de fuir : fuir le monde, fuir ses responsabilités, fuir les valeurs éthiques et morales et présenter cela comme étant une « ascension » – une ascension dans un ciel égoïste, en somme. Les spiritualités de la passivité quant à notre rôle individuel ne sont que des rêves, des mirages et sont fausses. Une spiritualité n’est jamais une léthargie de l’esprit. C’est le contraire qui est vrai : une suractivité quand l’esprit est conscient de ses capacités. La vie elle-même n’est jamais en léthargie, elle est inventive, adaptative, collaborative, germinative, abondance, richesse.

Prenons un exemple : les Anges qui nous sauvent la vie ici ou ailleurs sont-ils ascensionnés dans un ciel lointain ? ou bien agissent-ils en répondant à nos prières quand elles sont justes ou justifiées et sincères ?

Dans la plupart des traditions religieuses, c’est l’altruisme, l’intérêt porté aux plus faibles et aux plus démunis qui est mis en avant. La compassion n’a plus aucun sens si le but est une ascension loin d’ici. On ne peut pas compatir et laisser les gens seuls face à leurs détresses et leurs souffrances. Comme le déclare le mystique Ghazâli (1058-1111) qui, par ses écrits, a démontré sa connaissance des différents plans d’existence :

« L’homme parfait est celui chez qui la lumière de la connaissance n’éteint pas la lumière de la piété scrupuleuse » (Ghazâli, Le Tabernacle des Lumières, Seuil, 1981, p.27,28).

Derrière l’expression « maître ascensionné » de la sphère ésotérico-New Age, on pourrait détecter l’esprit d’un Égo surdimensionné. En réalité, il n’y a pas de réalisation spirituelle dans l’égoïsme, l’oubli d’autrui. Il n’y a que de la servitude pour ceux qui suivent de telles illusions.

« C’est par lui-même que l’homme peut s’élever, qu’il ne se laisse pas amoindrir car il peut tout aussi bien être son propre ami, que son propre ennemi. Il est à lui-même son ami, celui qui s’est vaincu lui-même. Quant à celui qui n’est pas le maître de soi, il se comporte à l’égard de lui-même comme un ennemi » (Bhagavad Gita, Ch. VI, 5-6).

La réalisation spirituelle commence lorsqu’on comprend que l’égo doit être transcendé au profit d’une conscience collective.

Un égo est comme la feuille d’un arbre. Une feuille ascensionnée quitte l’arbre : elle n’est pas utile à l’arbre. Mais si nous avons la conscience d’être la feuille et l’arbre en même temps, nous pouvons alors comprendre l’intérêt de l’existence de chaque feuille. La même sève circule partout dans l’Univers. Sa véritable essence est joie et Amour. Les guerres, les haines, les destructions sont des maladies de l’arbre et des feuilles. On comprend très bien qu’il soit souhaitable de quitter cet arbre malade, comme on aimerait quitter cette pandémie du coronavirus d’un coup de baguette magique ou de 5D. Mais nous sommes loin de devenir ascensionnés en ayant une telle attitude où l’on renonce à sa conscience morale. En fait, nous sommes venus ici pour construire, non pour détruire, non pour fuir non plus.

Pourquoi ne construisons-nous plus dans un esprit d’harmonie ? Pourquoi si peu d’imagination dans les esprits du grand nombre ? Parce que nous vivons en léthargie. Héraclite disait que nous sommes endormis : chacun vit dans son propre monde. Les éveillés, en revanche, vivent dans un monde en commun. Mais dans quel monde commun voulons-nous vivre ? Plutôt que fuir, ou de se retrancher, ne vaudrait-il pas mieux de réfléchir et de modifier, d’améliorer ce monde commun ? Chaque crise – et nous en vivons une en ce moment présent – est une occasion pour agir. Nous pouvons agir par des prières, des pensées positives, des paroles de soutien, des visualisations bienveillantes, et des actions diverses physiques puisque nous sommes corps et esprit. Nous sommes les deux, dans deux réalités à la fois. Mais la plupart du temps, nous oublions cette double condition qui nous caractérise car nous nous attachons trop au visible. Alors, c’est la dimension physique qui domine avec la croyance, par exemple, que tout est séparé. Non seulement séparé, mais distinct et différent, voire opposé. Plus nous oublions notre dimension spirituelle, plus nous nous laissons prendre aux illusions des apparences formelles. C’est cela qu’implique la dualité : la croyance que les choses sont trop dissemblables pour être en harmonie.

« Les Veda affirment que nous avons la connaissance ou nous sommes ignorants selon que nous avons la notion d’unité ou de distinctions » (Shankara, Les Mille Enseignements, Arfyen, 2013, p. 168).

Nous nous réalisons spirituellement quand nous découvrons que nous avons, non seulement un sol, une Terre commune, mais également une origine spirituelle commune. Nous sommes l’ÊTRE au-delà des formes. Nous sommes tous des composants de l’ÊTRE. Quand nous comprenons que tout est UN, cela ne devient-il pas un peu ridicule de vouloir fuir dans un ciel ascensionné, loin de tout, alors que tout est déjà là ?

Voici une citation qui provient d’un livre des rouleaux de parchemins trouvés dans une jarre à Nag-Hammadi (Haute Égypte) en 1945 : l’Évangile selon Thomas. Ce texte n’a pas été modifié pendant quasiment deux mille ans (datant du II/III e siècle ap. J-C) puisqu’il était à l’abri dans une grotte du désert.

« Jésus a dit : Je suis la Lumière qui est sur eux tous. Je suis le Tout. Le Tout est sorti de moi et le Tout est parvenu à moi. Fendez du bois : je suis là. Levez la pierre : vous me trouverez là » (Évangile selon Thomas, Métanoïa, Dervy, 1994, logion 77, p. 59).

« On entre dans le Royaume des Cieux ou en samadhi quand on transcende les divisions et les distinctions créées par le mental, quand on transcende les opposés, quand on réalise ce qui existe derrière la pensée du je, la pensée de l’œil. (…) Dans le yoga et la philosophie du samkhya qui est à la base du yoga, on réfère à cette conscience pure et sans attribut comme le Soi. La réalisation du Soi est samadhi, que Jésus appelait l’entrée dans le Royaume des Cieux » (Marshall Govindam, La sagesse de Jésus et des yogas siddhas, Éd. Le Kriya Yoga et les éd. de Babaji, Inc., 2007, p. 102).

Tout est déjà là, par delà les formes, les apparences, les dissemblances, et même par delà le temps et l’espace. Quand nous vivons dans cette réalité en pleine conscience, naît naturellement une fraternité au-delà des pseudo-différences qui sont celles des croyances et des projections du mental.

Nous approchons d’un temps où la science et la spiritualité convergeront car il y a plusieurs façons de dire la même chose, plusieurs outils, plusieurs accès, plusieurs dimensions d’une même réalité.

Se réaliser spirituellement ne revient donc pas à se prendre les pieds dans le tapis des différences et par exemple de dire que le mal est ici, dans un monde en 3D (le mal commence déjà avec une mauvaise perception des choses), mais plutôt de voir ce tapis comme une mosaïque riche de toutes nos possibilités, toutes nos originalités, toutes nos forces conjointes. L’ÊTRE est kaléidoscopique: il est Un et Multiple en même temps. En philosophie, Aristote fut le promoteur de cette vérité. Le Multiple peut être autant d’aspects différents du même ÊTRE.

Fractales naturelles du Broccoli (chou-fleur)

Regardons les fractales : elles sont infinies. On pourrait leur donner des couleurs différentes à chaque fois. Mais la forme de base est unique. Elle se répète à différentes échelles. La vie nous montre des indices de cette réalité à la fois Une et Multiple avec les fractales (nos alvéoles pulmonaires par exemple sont fractales).

Fractales des alvéoles pulmonaires

C’est ainsi que l’Un se démultiplie à l’infini, qu’il se diffracte dans le Multiple. Et c’est pour cela qu’une vraie réalisation spirituelle ne consiste pas à fuir ou à espérer une ascension loin de quelque chose situé dans l’espace et dans le temps. C’est expérimenter le Tout dans l’Un, l’Un dans le Tout, partout, tout le temps. Certains philosophes disent que l’Un « participe dans le Tout » comme Plotin.

Chacun d’entre-nous partageons la même essence spirituelle.