Autonomie et dépendance spirituelle

« Ne mets pas de tête au-dessus de ta tête » enseignait le Bouddha. Jésus exprime une pensée analogue en expliquant qu’il pourrait représenter un obstacle si nous n’avons pas la Foi en nous-mêmes. Les authentiques maîtres éveillés n’étant plus dépendants de leur égo, reconduisent systématiquement chacun à son propre éveil intérieur, son propre Soi éternel, sa propre lumière ou sagesse. Car si nous ne cessons de chercher à l’extérieur, quand trouverons-nous ce qui se trouve à l’intérieur ?

« Jésus nous dit : ‘Si ceux qui vous guident, vous disent : voici, le Royaume est dans le Ciel. Alors, les oiseaux vous devanceront ! Mais le Royaume, il est le dedans et le dehors de vous’ (logion 3). Il s’agit de chercher en soi ce que, jusqu’à présent, nous pensions trouver dans un futur et un ailleurs » (Émile Gillabert, Jésus et la Gnose, Dervy, Paris, 1981, p. 204).

« Jésus a dit : Je suis la Lumière qui est sur eux tous. Je suis le Tout. Le Tout est sorti de moi et le Tout est parvenu à moi. Fendez du bois : je suis là. Levez la pierre : vous me trouverez là » (logion 77 in Évangile selon Thomas, Dervy, Paris, 1994, p. 59).

Dans les sectes (au sens actuel du terme), c’est le contraire : le faux gourou ne cesse de rappeler qu’il est plus important que tout, que ses disciples sont imparfaits et doivent se soumettre à ses pensées, ses désirs, ses quatre volontés. Mais nous retrouvons ce phénomène sectaire dans beaucoup de situations de la vie courante lorsque les gros égos rabaissent les autres. Il existe, de ce fait, un conditionnement chez beaucoup, de croire qu’il n’y a rien de valable en soi-même et que la sagesse, la lumière, la voie à suivre ne peut être qu’ailleurs, à l’extérieur, en un individu bien particulier qui a la reconnaissance d’un grand nombre. Dès lors, ce sont nos conditionnements qui créent, qui renforcent les phénomènes sectaires. Car pourquoi chercher chez autrui ce que nous avons en nous-mêmes ? Les authentiques maîtres éveillés sont des libérateurs : ils nous libèrent aussi d’eux-mêmes.

« Vous avez visité des royaumes par centaines de milliers et honorés les bouddhas d’offrandes suprêmes. Votre sagesse est libre ; à rien, elle ne s’attache : jamais, elle ne donnera dans une idée comme ‘mon royaume de bouddha‘ » (Soûtra des Dix Terres : Dashabhûmika, Fayard, 2004, p. 142).

Il est important de comprendre nos conditionnements. Car l’éveil recherché dépend autant du « faire », que du « défaire ». Chez certains éveillés, l’accent est même mis, beaucoup plus, sur le « défaire ». Pour Plotin, par exemple, il nous exhorte à « sculpter notre âme » comme on sculpte une statue : lui ôter tout ce qui est imparfait, grossier, pesant et inutile.

« Rentre en toi-même et examine-toi. Si tu n’y trouves pas encore la beauté, fais comme l’artiste qui retranche, enlève, polit, épure, jusqu’à ce qu’il ait orné sa statue de tous les traits de la beauté. Retranche ainsi de ton âme tout ce qui est superflu, redresse ce qui n’est point droit, purifie et illumine ce qui est ténébreux, et ne cesse pas de perfectionner ta statue jusqu’à ce que la vertu brille à tes yeux de sa divine lumière, jusqu’à ce que tu voies la tempérance assise en ton sein dans sa sainte pureté. Quand tu auras acquis cette perfection, que tu la verras en toi, que tu habiteras pur avec toi-même, que tu ne rencontreras plus en toi aucun obstacle qui t’empêche d’être un… » (Plotin, Première Ennéade, Livre 6, 9).

Plus on se déleste, plus on est léger. Faire et se défaire revient au même, au final. Dans le karma yoga, où le faire consiste à être altruiste tout en étant dans la conscience de l’Unité en toute chose, il y a, implicitement, le défaire de l’égo – celui qui veut tout retenir pour lui-même. Quand faire et défaire se rejoignent, nous parvenons véritablement à évoluer.

« Si le Dao [ou Tao] est la racine [gen] à partir de laquelle fleurit toute chose, s’unir au Dao va demander de libérer toutes nos ressources pour cette quête de retour vers l’unité primordiale en simplifiant notre vie. Ce retour est celui à l’état dans lequel nous étions avant de naître. Le développement du sage qui souhaiterait opérer cette unité est par conséquent « inverse » à celui que l’homme du commun suit dans sa vie. C’est comme si l’homme se devait de « désapprendre » ce qui a pourtant participé à le construire, pour retrouver la nature du Dao [dao xing] » (Sanyuan, DAO : À la découverte de la culture Taoïste, Sides-Ima, 2005, p. 19).

Bien qu’athée, le philosophe Jacques Derrida (féru de psychanalyse) est allé très loin en mettant en œuvre le « défaire » et le refaire autrement, qu’il a nommé « déconstruction« . Il a libéré bien des nœuds, des blocages dans la pensée philosophique, en raisonnant autrement, « dans les marges ». Ceci est l’illustration de la puissance, de la portée du « défaire ». L’enfant qui démonte pour remonter, défait ; en défaisant, il comprend. Un sportif décompose un mouvement pour bien l’assimiler, d’une certaine façon, décomposer revient à défaire (ralentir la vitesse, par exemple). Il en va de même pour un musicien interprète qui, pour mieux jouer un passage difficile ou virtuose, va le ralentir.

Bien entendu, tous, nous pouvons être fascinés par l’extérieur ou par des êtres exceptionnels. Mais nous ne devons jamais oublier que chacun reflète la même essence spirituelle qui baigne le grand Tout. Il n’empêche qu’étant tous différents, nous exprimerons des nuances, des aspects, voire des qualités qui se distingueront. Mais ces distinctions, en réalité, ne sont pas importantes. Ce qui est essentiel : nous l’avons tous, le partageons tous et nous pouvons tous l’exprimer, à notre façon.

C’est la raison pour laquelle il est important de méditer afin de trouver en soi-même ce que nous recherchons à l’extérieur. Si nous ne méditons pas, nous courons le risque d’être fascinés par la croyance que nous sommes misérables, peu intéressants, dénués d’intérêt et que quelqu’un ou quelque chose est le but à atteindre, hors de nous-mêmes. Mais attention, chercher en soi-même n’est pas une démarche propre à l’égo : car ce que nous trouvons en nous-mêmes est la même chose que ce qui est en autrui, la même chose que ce qui est partout. En somme, cela revient à dire que l‘exceptionnel existe partout. Il n’y a donc pas lieu de s’illusionner par un « effet loupe » sur quelque chose ou quelqu’un.

Par conséquent, nous comprenons que l’Amour véritable n’est pas un attachement de dépendance, la croyance que nous ne valons rien par nous-mêmes et que l’autre est celui qui compte, le seul être d’importance. Ce genre d’amour est générateur de souffrances car il reflète une double illusion : sur ce que nous sommes véritablement en notre essence pure et sur le fait que chacun a ses propres limites dans son parcours évolutif. L’Amour authentique est beaucoup plus dans un esprit de partage avec la compréhension que chacun a de la valeur et mérite le même respect.

Certains pensent qu’il vaut mieux suivre toute sa vie un maître éclairé, apprendre à son contact. Pourquoi pas ? Les sages ne serviraient à rien s’ils n’étaient jamais suivis et écoutés. Mais c’est aussi la plus sûre façon de passer à côté de sa propre richesse intérieure et d’une véritable Libération. Car croire que l’Éveil dépend de quelqu’un d’autre que de soi-même est une terrible illusion. Nous pouvons perdre de nombreuses existences à agir ainsi en se fuyant soi-même dans autrui. Il nous faut donc défaire nos attachements pour tout ce qui nous éloigne de la Source intérieure. Si nous existons, c’est que nous avons aussi une Source intérieure.

« Dans la Shvetâshvâtara Upanishad, nous lisons : ‘Sache que la Nature est Māyā et que Celui qui gouverne cette Māyā est le Seigneur Lui-même' » (Swâmi Vivekânanda, Jnâna-Yoga, Albin Michel, 1972, p. 52).

« Le terme de Mâyâ (traduit la plupart du temps, à tort, comme « illusion ») exprime cet indéfinissable mélange d’Existence et de Non-existence qui est la Manifestation » (Swâmi Siddhéswarananda, Quelques aspects de la philosophie Védantique, Adrien Maisonneuve, Paris, 1967, p. 26).

Descartes avait réussi à démontrer que même si tout est illusoire, même si nous pouvons douter de tout, que ce que nous prenons pour la réalité pourrait n’être qu’un songe, un artifice, une « Māyā » telle qu’enseignée dans le bouddhisme et l’hindouïsme, dans ce doute hyperbolique qui en arrive même à remettre en question l’égo – le petit soi mondain -, il n’empêche que si l’on se sait douter, nous ne pouvons pas douter que nous doutons et, dans ce redoublement, nous constatons un point fermement assuré : nous existons forcément. Il y a forcément de l’être pour douter de tout... Il y a forcément une conscience pour qu’elle s’interroge. C’est cela le véritable sens de « je pense, donc je suis ». On pourrait le dire autrement : « il y a de l’être ou de la conscience en amont de tous les phénomènes de pensées, doute compris« . Étonnamment, beaucoup ne comprennent toujours pas la pensée de Descartes, même dans le domaine de la spiritualité. Ce n’est pas que Descartes inversait les choses, c’est qu’il voulait parvenir à vérifier si l’on pouvait aller plus loin que douter de la réalité de toute chose… ce que font certains bouddhistes qui en arrivent à croire que rien n’existe, eux-mêmes compris. Mais pour pouvoir expérimenter le vide ou bien l’interdépendance de toute chose (la vacuité), il faut nécessairement qu’il y ait une conscience, un être.

« La Réalité demeure par delà toutes les choses du monde empirique ; c’est la base sur laquelle repose l’ensemble des apparences. Il ne conviendrait pas de voir là une simple assertion car le « sujet pensant » qui est en chacun de nous, ne diffère en rien de cette Réalité. Nous en avons d’ailleurs la certitude immédiate et, au surplus, nous l’affirmons encore à l’instant même où nous le nions. Ainsi que l’explication en a déjà été donnée, cette Réalité est, à la fois, la Conscience infinie qui implique toute connaissance empirique et l’Existence infinie que suppose toute existence finie » (Comment discriminer le spectateur du spectacle ?, trad. M. Sauton, Jean Maisonneuve Successeur, Paris, 1977, p. LXIII).

Bien entendu, toute cette confusion vient du mental et de l’égo, et il est vrai que Descartes n’est pas allé jusqu’à distinguer, comme les hindous, le Soi éternel de l’égo qui pense. Mais il n’a pas fait d’erreur pour autant car dans sa réflexion, l’égo n’était plus « la petite personne du monde » puisqu’il remettait tout en cause dans son doute comme si le monde pouvait n’être qu’un rêve. Descartes a accompli « le défaire radical » et de ce « défaire », il en est ressorti, en pleine lumière, la certitude de l’être. Mais cela reste de la philosophie.

Nous pourrions aussi faire un détour du côté de la psychanalyse car nous projetons ce que nous sommes sur autrui. Si nous jugeons qu’untel est admirable car il est éveillé, que nous voulons le suivre, l’écouter, apprendre de lui, n’est-ce pas parce que nous nous reconnaissons en lui, ce qui est déjà en nous ? Car comment pourrions-nous reconnaître de la valeur en lui, si nous ne savions rien, strictement rien, de cette valeur ? Ceux qui ne comprennent pas la valeur de quelqu’un ou quelque chose, passent leur chemin ! Il s’agit donc d’un phénomène inconscient : nous recherchons en autrui ce que nous sommes déjà nous-mêmes à l’état latent, inconscient. L’autre devient miroir, en quelque sorte. Il y a donc un paradoxe de vouloir rechercher l’Éveil tant désiré chez des êtres éveillés, sans comprendre que ce processus ne peut jaillir qu’au cœur de notre conscience. Le paradoxe est qu’il y a là une illusion comme avec le rêve douteux de Descartes. Si nous donnons une réalité à ces illusions, c’est qu’il existe un auteur derrière cela. Il en va de même des rêves nocturnes, tout est illusoire, mais sur le désir de qui ?

En fait, Descartes combat le nihilisme puisqu’il assure l’existence véritable de l’être qui doute et s’interroge, puis se sait penser. La vacuité, si elle est expérimentée, c’est qu’il y a nécessairement de l’être. Le non-être ne peut pas expérimenter la vacuité. Il ne peut pas douter non plus.

« Pour affirmer que rien n’existe, on doit être conscient de la non-existence qui implique nécessairement l’existence de ce qui est conscient d’une telle pensée. Mais nous ne pouvons concevoir la non-existence de notre propre conscience et, par conséquent, il est impossible de soutenir la théorie du nihilisme intégral, c’est-à-dire la Non-Existence Absolue » (Swâmi Siddhéswarananda, Quelques aspects de la philosophie Védantique, op. cit., p. 187).

Où est le fond du problème ? C’est que l’Être en projetant son rêve, sa création, son monde relatif, l’habite de l’intérieur aussi. Il est comme double : auteur et acteur en même temps. Et l’acteur se prend au jeu. Puis l’acteur oublie l’auteur.

Certains disent alors que l’acteur n’est pas réel. En effet, il peut changer de rôle, de vie en vie. D’autres disent que ni l’acteur, ni l’auteur ne sont réels. Mais ils vont alors trop loin car s’il n’y avait rien, ni acteur, ni auteur, il n’y aurait même plus d’illusions pour se faire prendre au jeu, à notre propre jeu. Descartes, par sa seule philosophie, démontre une vérité indubitable : la certitude de l’Être dont la pensée, le doute, le raisonnement est périphérique. Descartes ne fait que remonter petit à petit jusqu’au Principe premier (non pas comme un matérialiste puisqu’il était croyant et plaçait Dieu dans ce principe premier). S’il y a de l’Être en chacun de nous, alors nous avons raison de nous faire confiance et de rechercher cette racine primordiale en nous-mêmes. Nous pouvons aussi rechercher en autrui cette racine première, mais cela ne doit pas nous éloigner, par la même occasion, de nous-mêmes, de notre propre source commune.

Bref, aucun maître éveillé ne doit devenir une ombre épaisse sur notre propre lumière intérieure. Il y a une différence entre semer les germes de l’Éveil dans une terre favorable et installer une chappe de plomp dessus. La différence entre vrai et faux gourou se tient là : le premier stimule, favorise l’Éveil et sait s’effacer lorsqu’il le faut, le second est l’obstacle à l’éveil collectif car il ne voit et ne juge que par lui-même. Le premier enseigne la vérité universelle présente en chacun de nous, le second enseigne sa vérité contre toutes les autres et tous les autres, jugés ennemis ou hérétiques – la paranoïa étant souvent de la partie dans la surenchère de l’égo. Mais un vrai gourou ou maître spirituel est aussi conscient que, malgré lui et par amour pour lui, certains sont si fascinés qu’ils s’en oublient eux-mêmes. Il peut donc constituer un obstacle : « Ne mets pas de tête au-dessus de ta tête« .

« Jésus a dit : Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout » (logion 67 in Évangile selon Thomas, Dervy, 1994, p. 56).

« C’est à vous maintenant de faire effort : les trouveurs de vérité ne peuvent que prêcher la Voie. Ceux qui se concentrent et méditent sur la Voie se libèrent eux-mêmes des chaînes de Mâra – le souverain du périssable » (Paroles du Bouddha in Guy Serraf, Dhammapada, Louise Courteau, 1988, p. 110).

Autre traduction, de Jeanne Schut :

« C’est à toi de faire l’effort d’avancer. Le Bouddha ne peut que te montrer la Voie. Les pratiquants, dans leur contemplation, absorbés, des liens de Mâra, sont libérés » (Jeanne Schut, Les plus belles paroles du Bouddha : Les versets du Dhammapada, Sully, 2011, p. 116).

« Le premier précepte de l’Ordre de l’Interdépendance des êtres évoque ainsi cet esprit : ‘Ne soyez pas idolâtres, ne vous attachez pas aux doctrines, aux théories et aux idéologies, fussent-elles bouddhistes. Les systèmes de pensées bouddhistes sont des moyens destinés à vous guider et non la vérité absolue‘ » (Thich Nhat Hanh, Le silence foudroyant, Albin Michel, 1997, 2016, p. 63).

Pourquoi Shambhala ?

Ce à quoi ressemble quelque peu Shambhala dans sa dimension physique

« Bouddha » signifie « Éveillé « . Tout être qui prend pleinement conscience de sa Source, son Origine première au-delà des apparences phénomènales passagères réalise sa nature d’éveillé. Ceci signifie qu’il y a un état de bouddha qui sommeille en chacun de nous.

Nous avons la chance sur la planète Terre, d’avoir de nombreux êtres éveillés aux quatre coins du monde et d’avoir en plus grand nombre encore, des textes de sagesse pour favoriser cet éveil sous condition d’une sérieuse mise en pratique. Dans ce contexte, à quoi sert Shambhala ? Si nous réalisons que notre nature spirituelle est inconditionnée, par delà l’espace et le temps, pourquoi Shambhala, royaume circonscrit dans un espace précis ?

Observons la vie des tibétains et celle de l’actuel Dalaï Lama en particulier, elle n’a pas été et n’est pas de tout repos. Notre condition de vie terrestre est une lutte permanente. Ce n’est pas parce qu’un être réalise l’Éveil qu’il transforme magiquement le monde autour de lui.

« Des prophètes comme le Christ, Bouddha, Shankara, sont les uns et les autres des exemples de libération individuelle. La libération universelle ne peut être amenée par un seul individu, même s’il pratique une intense sadhana pour amener sa propre libération » (Swami Satyananda Sarasvati, Propos sur la Liberté – Commentaires des yogas-sutras de Patanjali, Satyanandashram, Paris, 1984, 1998, p. 252).

Le libre arbitre, sacré, autorise la totale liberté du bien, du mal, de l’ignorance par tout ce qui est futile et en définitive confus. Beaucoup d’individus ne sont pas attirés par la spiritualité. Ils préfèrent leurs loisirs, leurs habitudes de pensées, leurs quêtes du confort matériel. Mais ces quêtes de l’esprit qui s’oublie dans la matière, obéissent à une espèce d’hypnose collective et individuelle où de vies en vies, l’individu s’asservit. Le mal est une sorte de fanatisme qui fait passer en priorité absolue ces quêtes évanescentes où il ne reste plus qu’une psychopathologie plus ou moins profonde. Une authentique spiritualité revient, dès lors, à une médecine de l’âme pour soigner un corps malade qui est notre humanité engluée dans la matière. Dans le Tantra de Kalachakra – Le livre du Corps subtil, le Bouddha est dénommé « médecin de la douleur universelle plutôt que maître es philosophie » (Brouwer, 2020, p. 23).

Dans Shambhala, la voie sacrée du guerrier de Chögyam Trungpa, nous lisons :

« Nous y verrons comment, dans le monde de Shambhala, la réalisation intégrale de la santé éveillée est transmise d’un être humain à un autre qui non seulement incarnera cette santé, mais la favorisera également chez ses semblables » (Seuil, 1990, p. 177).

Toute spiritualité authentique guérit la cécité de l’âme et les maux du corps : Jésus n’a-t-il pas accompli de nombreux miracles de la sorte ? Platon n’enseignait-il pas que la véritable médecine s’adresse d’abord à l’âme ? Plus nous créons des désordres dans nos désirs avec des passions fâcheuses, plus nous perturbons nos énergies naturelles : la maladie est le symptôme d’une déviation, d’une désorientation, d’une confusion de l’esprit.

Ce n’est donc pas un hasard que les textes de sagesse diffusés par Shambhala prennent en compte les énergies subtiles de notre architecture énergétique physiologique. Si nous étudions le Tantra de Kalachakra, nous découvrons une telle complexité dans ce lien du cosmos au corps subtil, qu’il est assuré que c’est une véritable science qui est de cette façon transmise. Une science qui prend en compte de nombreux aspects. Une science intégrale.

« Les enseignements de Kalachakra ont la caractéristique de couvrir toute l’extension possible du domaine de la connaissance » (Tantra de Kalachakra, – Le Livre du Corps subtil, Desclée de Bouwer, Paris, 2000, 2020, p. 29).

« Les deux premiers volumes du Tantra de Kalachakra, le Kalachakra « externe » et le Kalachakra « interne » exposent les mesures secrètes du cosmos et de l’être humain, en montrant leur corrélation » (Traité du Mandala : Tantra de Kalachakra, Desclée de Brouwer, Paris, 2003, p. 16).

Je ne peux être que troublé d’avoir été en contact avec des êtres qui justement soignent les corps subtils avec leur science, leur énergie, leurs couleurs. Shambhala serait donc une sorte d’ambassade pour veiller sur le bien-être de notre humanité et de notre planète. C’est un sanctuaire qui assure une protection pour les textes de sagesse, les êtres qui ont un rôle à jouer pour diffuser ces connaissances et cet éveil, et qui garantit qu’aucun ennemi ne viendra détruire tout cela. Shambhala est donc « un Mystère » au sens des anciens Mystères grecs où tout ne peut être dit, révélé.

J’avais trouvé assez paradoxal que l’Éveil nous conduise hors de toute forme, de tout conditionnement spatio-temporel, mais que Shambhala nous invite dans un lieu avec ses temples, ses palais, sa richesse « clinquante ». Tout aussi paradoxal, cette « cascade de réalités » en Shambhala jusqu’à un royaume bien physique, bien matériel où des sages entrent et sortent. Cette cité accueille des individus de tout âge et de toute nationalité. J’ai trouvé aussi très paradoxal que l’Éveil nous fait comprendre que toute quête est finalement futile puisque Tout est là, derrière les apparences qui ne cessent de changer et de se dissoudre. Alors pourquoi Shambhala ? Est-ce une illusion de plus ? Eh bien, si nous prenons en compte notre dimension physique sur cette planète Terre, force est de constater que la lutte est parmanente entre ceux qui veulent aimer et aider leur prochain, et ceux qui veulent l’asservir ou l’anéantir.

Pour avoir voulu transmettre l’Amour inconditionnel aux êtres incarnés, Jésus a dû accepter le supplice de la croix. En fait, la plupart des prophètes et messies ont dû affronter supplices et périls au cours de l’Histoire. Et que dire de ces tibétains, emprisonnés et torturés en raison de leur foi, de leur fidélité au Dalaï Lama et aux enseignements du Bouddha ? La mort est certainement plus douce que la torture. Quel Amour ne faut-il pas pour pardonner les horreurs que le mal planifie tout le temps dans un cycle qui semble sans fin ? Quand nous comprenons cela – et l’Histoire nous l’enseigne – alors Shambhala – la Cité mystérieuse – prend tout son sens. Elle est un havre de paix, un lieu d’études et de formations, mais aussi une protection pour favoriser un équilibre possible à notre humanité et planète Terre.

Ce qu’il faut aussi prendre en compte, c’est que le mal et la confusion génèrent des forces colossales sur le plan énergétique (éthérique et astral notamment) : égrégores, formes-pensées, mais aussi, comme il est dit à plusieurs reprises dans l’introduction du Traité du mandala – Tantra de Kalachakra, « des troupes d’élémentaux et d’esprits avides » (p. 20, 27). Si nous n’avions pas une ambassade qui travaille sur tous les plans subtils en même temps, si nous n’avions pas l’aide céleste des êtres des Étoiles, notre planète aurait été dans un chaos tel, qu’elle aurait été détruite depuis longtemps. Les forces doivent être compensées en permanence. Autrement dit, il y a ceux qui dépensent toute leur énergie à détruire, à faire souffrir et il y a ceux qui dépensent aussi toute leur énergie à reconstruire, à préserver, à compenser. C’est alors que l’on comprend mieux l’expression « guerrier » – propre à Shambhala. S’il n’y avait aucun combat à mener et donc, aucun courage à avoir, ce mot n’aurait pas d’utilité. Mais nous ne sommes pas face à de simples résistances ! Nous sommes face à des destructions et des asservissements : un mal actif. Nous sommes face à un chaos qui n’est pas seulement visible physiquement, mais au sein de nos âmes et de nos aspirations secrètes.

« Ce livre [Shambhala, la voie sacrée du guerrier] nous apprend à affiner notre mode de vie et à propager l’art du guerrier dans son sens véritable. Il s’inspire de l’exemple et de la sagesse du grand roi tibétain Gesar de Ling : de son insondabilité et de son courage, et de la façon dont il a triomphé de la barbarie aux principes du Tigre, du Lion, du Garuda et du Dragon (Tak, Seng, Khyung, Druk) qui sont présentés ici sous la forme de quatre dignités » (Chögyam Trungpa, Shambhala, la voie sacrée du guerrier, Seuil, 1990, p. 21).

L’auteur partage de nouveau sa conception du « guerrier » dans son livre Sourire à la peur :

« Les guerriers qui font ainsi confiance aux reflets du monde phénoménal peuvent compter sur leur découverte personnelle de la bonté. La communication donne des résultats : le succès ou l’échec. Voilà comment les guerriers sans peur entretiennent un rapport avec l’univers ; non pas en restant isolés, manquant d’assurance et se cachant, mais au contraire en s’exposant sans cesse au monde phénoménal et en acceptant tous les risques » (Chögyam Trungpa, Sourire à la peur : Réveillez le courage en vous, 2012, Les éd. de L’Homme, Le Jour, p. 84).

La lumière de l’éveil n’est donc pas « un paradis pour soi-même ». Les éveillés ne tiennent pas ce discours. Il est remarquable, que ce soit Jésus ou Bouddha, que l’Éveil proposé soit dans l’intérêt de chacun pour tous les autres. Les éveillés reviennent pour aider les égarés. Ils ne les oublient pas, ivres de leur réussite spirituelle.

« Si le maître guerrier était ivre de sa propre présence authentique, ce serait un désastre. C’est pourquoi il est très humble, extrêmement humble. Son humilité découle du travail avec autrui » (Chögyam Trungpa, Shambhala, la voie sacrée du guerrier, Seuil, 1990, p. 182).

« Le Tantra de Kalachakra est une pratique bouddhiste de méditation qui appartient à la classe des Tantras du Yoga suprême. Il s’agit des enseignements les plus profonds du Véhicule des boddhisattvas [des êtres d’Éveil], représentant la voie spirituelle de ceux qui aspirent au parfait et complet Éveil pour le bien de tous les êtres sensibles » (Tantra de Kalachakra, – Le Livre du Corps subtil, Desclée de Bouwer, Paris, 2000, 2020, p.7).

« Comprendre revient à œuvrer, sur le plan de l’esprit, pour l’Éveil de tous les êtres sensibles » (Idem, p. 27).

« Le boddhisattva [être d’Éveil ou héros de l’esprit d’Éveil], au terme d’une vie antérieure, a renoncé à l’ultime réalisation et à l’extinction en Nirvana, bien qu’il les ait méritées. Il a choisi de prendre une nouvelle naissance en ce monde pour aider autrui à progresser sur la voie de la délivrance. Il a fait le vœu de revenir à l’existence jusqu’à ce que nous soyons tous libérés de notre attachement au samsara. D’où son nom : ‘Être pour l’Éveil’ » (Idem, p. 30).

Shambhala est donc orienté vers un but : assurer un futur à l’humanité et à la planète. Il y a bien un paradoxe car la Libération est au-delà du temps, elle rompt le cercle infernal des réincarnations. Mais… Mais que faire des autres ? Que faire de ceux qui souffrent de plus en plus, du poids de leurs erreurs ? Il y a par conséquent des « retours en force » de la Lumière, des réincarnations volontaires pour aider tous ceux qui restent asservis dans le « cinémascope hypnotique ». La compassion, nous le comprenons, est une valeur centrale. Car sans compassion, l’Éveillé retourne d’où il vient, et les égarés continuent de vivre, de souffrir dans leurs hallucinations.

Shambhala assure aussi l’intégrité des textes de sagesse. Nous savons que les textes saints ou sacrés sont parfois modifiés, transformés, amputés. Les textes retrouvés dans une jarre en 1945 à Nag-Hammadi en Haute-Égypte, ont été inviolés, non modifiés. Et leur contenu diffère sensiblement sur certains points des « canons » retenus pour affirmer un pouvoir politique et religieux. Il est donc essentiel de préserver l’intégrité des textes afin de ne pas voiler, déformer les enseignements. À l’extérieur de Shambhala, il y a des écoles bouddhistes qui divergent sur certains points fondamentaux. Le chaos peut naître des mêmes dangers présents partout : une mauvaise compréhension des concepts, un formatage des esprits, un ralentissement de l’Éveil si les bases sont mal comprises. Shambhala veille à réinsuffler régulièrement l’esprit des textes par les traditions et les besoins circonstanciés.

Conclusion

Shambhala n’est pas absolument indispensable à notre éveil, notre évolution spirituelle puisque la Vérité est accessible partout, étant de nature universelle. Nous devons développer une authentique fraternité entre « les couleurs » de nos sensibilités spirituelles qui nous reconduisent à la même Lumière blanche intégrative tels les rayons arc-en-ciel du prisme. Il n’y a aucune nécessité impérative. Mais les obstacles sont puissants et tous ceux qui peuvent les dévoiler et les lever sont des aides précieuses. Shambhala est l’un de ces « garde-fous » contre la fureur du monde. Cette Cité-royaume a sa raison d’être si le but est d’assurer un éveil planétaire, un monde viable pour le présent et le futur. Quant aux secrets, ils sont parfois nécessaires pour protéger le sacré des sots, des ignorants, voire des méchants qui n’ont pas le sens du respect. L’invisibilité « partielle » de Shambhala a aussi sa raison d’être.

« Roi de Shambhala, sa position rappelle celle de l’Empereur universel, mais il est un souverain dans l’occultation, le maître d’une terre pure, invisible au regard de qui n’a pas été initié » (Tantra de Kalachakra, – Le Livre du Corps subtil, Desclée de Bouwer, Paris, 2000, 2020, p. 33).

Mais la Cité n’est pas pour autant fermée ou hors d’atteinte puisqu’elle n’est pas que matérielle. De plus, ayant des buts altruistes, pourquoi se refuserait-elle à tous ceux qui veulent œuvrer dans l’intérêt de chacun et de la planète ? C’est un état d’esprit qu’il nous faut acquérir pour comprendre son rôle et sa nécessité. Il est encourageant de savoir que nous ne sommes pas seuls et qu’au-delà des obscurités du monde, règne une lumière purificatrice, régénératrice et médicinale. Quand nos cœurs redeviennent purs, nous retrouvons notre véritable nature lumineuse : les portes nous sont ouvertes.

Shambhala est le sanctuaire de ceux qui reviennent pour aider l’humanité, ne la délaissant pas, ne la livrant pas seule à elle-même. Ces êtres qui reviennent n’ont pas tous besoin d’un corps physique. Les corps spirituels ou subtils permettent une grande liberté d’action et de mouvement.