Le secret de la Mâyâ : sa nature vibratoire (spanda)

Cet article s’inscrit à la suite de deux autres :

Si nous revenons sur ce sujet, c’est parce qu’il est fondamental et que la Mâyâ est au cœur de plusieurs enjeux : soit nous la considérons comme ce qui nous empêche de prendre conscience de la vraie nature du substrat permanent des choses, soit nous la considérons comme la manifestation d’une création incessante, sachant qu’elle est impermanente, donc re-créations à l’infini, ou bien récréation d’un Esprit se réflétant lui-même dans ses œuvres. Ce serait comme l’aspect « verre à moitié vide/verre à moitié plein » car en désignant la même chose, nous pouvons parvenir à nous opposer par des vues différentes.

Rappelons ici que le but d’ulluriaq.com n’est pas de défendre une religion ou une spiritualité en particulier, mais de donner des outils de réflexions qui stimulent les recherches d’éveil en spiritualité. Ainsi, nous sommes libres d’aborder de nombreuses spiritualités ou même d’aborder des thématiques connexes. Notre but est aussi de chercher de l’unité à travers les enseignements traditionnels car nous sommes hélas enlisés dans les dichotomies du mental qui embrouille les choses au lieu de les éclairer. En fait, l’intellect ne suffit pas pour dégager clairement « la voie », il faut nécessairement des pratiques méditatives et des expériences pour dépasser les armatures conceptuelles qui figent les choses en dogmes. Il faut aussi du cœur afin de vouloir unifier tout ce qui s’oppose et se rappeler que la Vérité étant universelle est diffractée partout et en tout, qu’elle n’est donc ni passée, ni présente, ni future, mais éternelle. Si nous prenons soin de clarifier l’esprit de notre démarche, c’est que la Mâyâ est source de divisions au sein des traditions. Et cela est normal puisqu’elle est dénoncée comme « trompeuse ». Il nous faut donc dépasser cet « écran de fumée ».

Nous avons précédemment abordé sa nature sensible, raison de sa terrible efficacité. Puis, continuant dans cette logique, nous avons abordé le rôle de la lumière car tout ce qui est donné à voir dépend d’elle. Nous en avons profité pour aborder deux « distributeurs » de Mâyâ que sont Brahmâ et Mârâ, selon que nous préférons aborder l’aspect divin et ludique, ou l’aspect maléfique et trompeur. Mais pour unifier tout cela, nous allons aborder à présent son secret, son essence véritable : la Mâyâ n’est pas qu’ombre et lumière, n’est pas que « sensible », elle est aussi « champ vibratoire ». Pour désigner cette nature vibratoire, nous allons reprendre un mot sanskrit qui se trouve adéquat : le spanda.

« Le ‘spanda‘ est identique à la Vie cosmique ou ‘prana’ universel, identique au Cœur suprême, au Sujet absolu. Sa richesse englobe tout, ce qu’explique sa racine ‘spand’ : entrer en mouvement, frémir, palpiter, vibrer, le spanda étant à la fois mouvement léger et imperceptible (kimcic calattâ), acte qui s’ébranle, pulsation, et de façon générale, vibration » (Lilian Silburn, Śivasutra et Vimarśini de Kṣemarâja, Institut de Civilisation Indienne, E. de Broccard, Paris, 1980, p. 6)

Quel est l’intérêt d’aborder la Mâyâ de cette façon ? C’est d’unifier justement les différentes traditions spirituelles ou religieuses. Car la Vérité étant une (ou universelle), si nous nous déchirons dans des points de vues d’écoles ou de religions, c’est que nous sommes nous-mêmes plongés dans l’obscurité. Nous nous déchirons en raison de nos limites conceptuelles, donnant trop de crédit à notre intellect – un instrument parfaitement adapté pour le plan matériel constitué d’objets distincts, mais totalement dépassé pour aborder sereinement la réalité des plans supérieurs de conscience.

« Dans sa réalité ultime, le Brahman est transcendant, absolu, infini, tandis que les sens et l’intellect – auquel les sens fournissent le matériel – sont finis (…). Par conséquent, par sa nature même, le Brahman doit être inconnaissable par l’intellect… » (Shri Aurobindo, Brahman et Maya dans les Upanishads, Dervy, 1980, p. 26).

« La naissance de Mâyâ, si naissance il y eut, s’est passée au-delà du phénomène, avant l’origine du Temps, de l’Espace et de la Causalité. Elle n’est donc pas connaissable pour l’intellect qui ne peut penser qu’en termes de Temps, Espace et Causalité » (Idem, p. 58).

Un instrument qui divise ne peut pas nous donner l’unité recherchée. Si nous prenons un casse-noix pour recoller les morceaux d’un vase, nous n’y parviendrons pas. L’intellect doit donc reprendre une place beaucoup plus humble : une parole de transmission, un support de pensée, mais il n’est pas une fin en soi.

« Mahâmati, on n’a pas recours au langage dans toutes les terres de bouddha, du fait que le langage n’est qu’une construction conventionnelle » (Soutra de l’entrée à Lankâ : Lankâvatâra, Fayard, 2006, p. 130).

Par ailleurs, avec l’intellect, il est impossible d’accéder à une « représentation » de ce qui dépasse la nature d’un objet et d’un sujet. L’Absolu ne se « représente » pas. L’essence de la Conscience ou de l’Être ne se représente pas.

« Le Nirvâna dépasse l’esprit et le mental : telle est l’unique réalité » (Soutra de l’entrée à Lankâ : Lankâvatâra, op. cit., p. 169).

Le substrat permanent derrière l’impermanence des choses se conceptualise sans difficulté, mais tombe sur une abstraction vide de sens. Bref, quel constat en tirons-nous ? La Mâyâ prend évidemment part à ces considérations car toute représentation conceptuelle des choses est fausse car incomplète, déformée et porteuse de croyances. Ainsi, le monde sensible, le rapport lumière/ombre pourrait être satisfaisant d’un point de vue conceptuel, mais nous sommes encore loin du compte. Il nous faut donc à présent aborder la nature vibratoire de la Mâyâ.

Mais tout d’abord, la Mâyâ est-elle de nature vibratoire ? Oui. Comment le savons-nous ? Parce que tout ce qui est existant est porté par une vibration. Bien avant que la science et la physique en particulier ne le démontrent, les livres sacrés des différentes religions l’affirmaient. L’onde est première, primordiale, primitive. Si nous voulons parler d’un « substrat permanent » derrière l’impermanence, nous accédons forcément à la nature vibratoire car à partir d’elle, tout est créé. La science nous a permis de certifier qu’une pensée possède une fréquence, qu’une couleur possède une fréquence et qu’il en va ainsi jusque dans l’infiniment petit. Lorsque nous sortons de notre corps physique et que nous découvrons d’autres réalités tangibles, c’est qu’il existe des plages de « mondes fréquentiels » comme l’aiguille balayant un tuner radio. Et même sans avoir besoin de sortir de notre corps physique, il arrive parfois que nous traversions d’autres réalités fréquentielles. Les fréquences sont partout : dans le plan physique et tous les autres plans d’existence. Les mondes sont séparés comme par des « rideaux fréquentiels ». Il est donc pertinent de déclarer que la Mâyâ est une illusion de magicien. À l’échelle du temps qui détruit toute chose (façon de parler), les mondes sont comparables à des mirages : tout ce qui peut naître, peut disparaître. Et en raison de la nature fréquentielle des choses, un monde peut apparaître, surgir… et disparaître. S’il existe des voiles d’ignorance, il y a aussi des voiles d’invisibilité. Nous pourrions parler des « voiles de la Mâyâ » car tout méditant sérieux ayant une longue pratique a certainement vécu des immersions dans d’autres réalités spirituelles : des mondes surgissent et disparaissent. L’esprit est tout à fait capable de faire cela. Nous le savons notamment par l’imagination. Nous le savons aussi par le souvenir. Nous le savons encore par les rêves (qui combinent imagination et souvenir). Comment cela est-il possible ? Parce que l’esprit est aussi de nature vibratoire.

Par conséquent, toute pensée est vibration, qu’elle soit visuelle ou purement conceptuelle. Toute pensée fabrique donc une Mâyâ. Nous pourrions ainsi dire que tout être est un magicien malgré lui puisqu’il peut s’illusionner lui-même dans ses fantaisies, ou bien que tout être est un créateur divin puisqu’il peut créer avec son esprit tout ce qu’il veut.

Ce rapport à la vibration a bien été identifiée par la plupart des traditions spirituelles et leur récit d’une cosmogenèse. En revanche, il faut y ajouter l’information – ce qui a été une découverte relativement récente de la physique. Car comment une vibration peut-elle prendre forme ou figure si elle n’a pas en elle de l’information ? Même le son possède de l’information puisqu’il se caractérise (en durée, en hauteur, en timbre, etc.).

« Du son, que déjà les anciens nommaient śabdabrahman, dérivent toutes les formes et tous les objets devenus tangibles après le second stade de la Parole (paśyantî). Issu et imprégné du Verbe, confondu avec le ‘Je’ universel (aham) et la vibration spontanée (spanda), le son se diversifie par la résonance (nâda et dhvani) contenant toutes les expressions verbales en son indifférenciation et qui jaillit perpétuellement. (…) Sans résonance et dynamique vibratoire, rien ne se transforme, donc rien ne vit, rien n’existe et il n’y a aucun transport d’information » (Jean Papin, Śakti Sûtra, Almora, 2006, p. 52).

Un son sans information devient une abstraction. Or de qui ou bien d’où provient l’information ? Nécessairement d’une conscience douée d’imagination. C’est la raison pour laquelle, l’école traditionnelle tantrique dite « Spanda » n’a pas dissocié le spanda de la pensée ou de la conscience (en sanskrit « citta« ) :

« De même, plus tard, Gaudapâda, dans la Mândûkyakârikâ (IV, 47, 48, 72) fait allusion à la vibration de la pensée (citta-spandita), cause de la dualité sujet-objet, ainsi que des apparences phénoménales » (Lilian Silburn, Śivasutra et Vimarśini de Kṣemarâja, op. cit., p. 10).

« Les anciens textes bouddhiques comme le Dhammapada (33-34) ont bien le terme pâli ‘phandana’, en sanskrit ‘spandana’, mais qui désigne la vibration de la pensée dispersée et qu’il faut donc supprimer » (Idem, p. 10).

« 33. Elle frétille, elle oscille la visée [phandana/spandana], difficile à contenir, à maintenir : l’homme intelligent la redresse, comme l’artisan, la flèche qu’il fabrique. 34. Telle créature des eaux jetée sur le sec, tirée de l’humide séjour, frétille comme visée pour échapper au royaume de Marâ«  (Le Bouddha, Dhammapada : les stances de la Loi, trad. J.-P. Osier, Flammarion, Paris, 1997, p. 59).

Nous constatons que ce sont bien la pensée et ses vibrationscitta-spandita – qui génèrent la Mâyâ : les apparences phénoménales, la dualité sujet-objet. En fait, l’école tantrique Spanda nous dépeint une gradation, voire une dégradation, depuis l’état originel nommé « spandatattva » – la Réalité absolue ou ultime vibratoire (tattva) – jusqu’à la pensée discursive, dichotomique, discriminante :

« L’originalité de cette école tient au spanda. Vasagupta fut en effet le premier à nommer ‘spanda’, la libre puissance qui éclaire, donne vie et mouvement à tout ce qui existe. Le ‘spandatattva’, Réalité ultime en tant que vibration est la Conscience universelle : une Conscience à la fois en acte et en repos, un repos que jamais elle ne quitte, un acte qui jamais ne défaille et qui, en outre, s’épanouit » (Idem, p. 5).

Et c’est la raison pour laquelle la Mâyâ, nourrie d’énergie vibratoire et d’informations, constitue une certaine force ou puissance (shakti) :

« La puissance par laquelle le monde de la dualité est manifesté est Mâyâ śakti. Et donc śakti est celle qui tout à la fois voile (avarana) et celle qui projette (vikṣepa) » (Serge Carfantan, Que faisons-nous de notre liberté ?, Almora, 2018).

« En raison même de cette parfaite liberté, Śiva déploie son énergie d’illusion (mâyâśakti), et la vibrante Réalité, son propre Soi, semble perdre son unicité, la division s’introduit au sein de l’unité indivise » (Lilian Silburn, Śivasutra et Vimarśini de Kṣemarâja, op. cit., p. 7).

Nous avons mis en gras « semble » car, bien entendu, la division, la distinction n’est qu’une apparence « vue d’en bas », en quelque sorte – depuis les plans d’existence les plus soumis à la matière lourde, dense, opaque. Car, en effet, dans les plans supérieurs, l’énergie vibratoire ou spanda n’est pas dissimulée, elle est visible au sein même des choses (les corps ont des auras, les plantes sont parcourues de parcelles lumineuses, etc.). Dès lors, nous comprenons que tout existe en inter-relations, ce qui est le sens véritable de « vacuité » :

« Vacuité : En sanskrit shûnyatâ, en pâli, suññatā. Impermanence et insubstantialité des phénomènes conditionnés qui n’existent pas de façon autonome, mais seulement de façon mutuelle. La vacuité est la désignation métaphorique de l’existence conditionnée, de l’interdépendance causale » (Jean-Pierre Schnetzler, De la mort à la vie, Dervy, Paris, 2000, p. 255).

Conclusion

Quel aura donc été l’intérêt de considérer la Mâyâ sous son aspect vibratoire ? Jusqu’à présent, nous avions surtout souligné le rapport au sensible, au visible et même au sentiment illusoire d’extériorité propre à la Mâyâ. Mais nous avions laissé de côté le rapport psychique qui génère lui-même la Mâyâ par ses représentations, ou bien son imagination. En ayant abordé le spanda – la nature vibratoire de toute pensée -, nous avons mis en évidence que la Mâyâ est en fait une faculté de l’Esprit, un Esprit en acte qui s’ouvre, se déploie. D’ailleurs, il est opportun de rappeler que le mot sanskrit « brahman » est construit sur la racine BṚH- qui signifie « augmenter, agrandir ». Notre concept de « big-bang », par exemple, correspond tout à fait à cette idée, avec un univers en expansion.

Ainsi, nous constatons une certaine unité au sein des traditions spirituelles car que ce soit un Dieu créateur au moyen du Verbe vibratoire, ou que ce soit un Brahmâ duquel émane sans cesse des créations infinies, ou que ce soit un Mârâ auquel nous rapportons toutes les illusions trompeuses en raison de la projection sur les phénomènes de notre mental discursif, dichotomique ou discriminant, nous dépeignons, en fait, une même Réalité qui est re-création permanente, par jeu, par récréation de l’esprit, qui est certes éphémère, mais qui a perdu « toute sa tonalité tragique » lorsque, par exemple, nous la dénonçons. Pourquoi a-t-elle perdu sa tonalité tragique ?

  1. Tout d’abord parce que l’illusion n’existe que si nous adhérons à la croyance que tout n’existe que de façon séparée et autonome.
  2. Ensuite, parce que de toute façon, à l’échelle de l’éternité, de l’Absolu et de l’infini, la notion de « provisoire, éphémère, impermanence » n’a plus de réelle importance.

En définitive, ce sont bien nos attachements qui rendent tragiques nos rapports à la Mâyâ. Mais « attachement » est à prendre dans tous les sens du terme : attachement à des croyances, des idées, des dogmes ; attachement à notre égo provisoire ; attachement aux objets sensibles éphémères – toutes sortes d’attachements. Ce sont ces mêmes attachements qui nous font voir la Mâyâ comme la production d’un malin génie qui voudrait nous tromper, contrecarrer nos projets et nos possessions. En fait, la Mâyâ a tout autant peu de responsabilité qu’un film projeté sur un écran. Ce n’est pas elle qui décide de nos croyances. Elle n’impose rien. De la même façon que lorsque nous voyons un tour de magie sur scène et dans la rue, nous savons qu’il existe un truc, nous ne sommes pas obligés d’être naïfs lorsque nous connaissons le processus d’une savante mise en scène. La Mâyâ serait plus comme une industrie efficace, performante pour rendre effective n’importe quelle pensée, tels les robots d’une chaîne de montage, par exemple. Sans la Mâyâ, il n’y aurait tout simplement pas de création !

« La liberté innée, spontanée, partout vibrante dans le monde animé et dans le monde inanimé, que tous éprouvent de façon immédiate comme leur propre nature identique au Seigneur, a pour forme la Réalité du spanda » (Lilian Silburn, Śivasutra et Vimarśini de Kṣemarâja, op. cit., p. 7).

La Mâyâ touche donc aussi notre rapport à la liberté (de penser et de créer) et, sans aucun doute, au rapport à l’Art également (au sens le plus large). Quand un bouddhiste fabrique la figure complexe d’un Mandala magnifique puis qu’il le disperse aux quatre vents une fois qu’il est achevé et apprécié, il a accompli le processus même de la Mâyâ. De plus, cette œuvre d’art symbolise la Création avec son Cœur, son origine.

Quand l’être réincorpore son égo : palais ou prison ?

En rentrant dans mon corps physique, ce matin (étape du réveil), j’ai assisté à un processus très conscient qu’il me semble important de partager pour la compréhension de la réalité de nos conditionnements.

À chaque fois que j’entre dans mon corps physique le matin lors de l’étape du réveil, je sens que peu à peu, je réceptionne tout autour de moi, dans l’habitacle du corps physique et de ses énergies, petit à petit, progressivement, tout ce qui fait mon identité physique, ce qui s’est passé la veille, l’avant-veille, etc. On dirait que je télécharge à toute vitesse tout ce qui fait « mon égo » pour entrer dedans. L’impression est d’entrer dans un « volume spatial » et en même temps d’entrer dans un conditionnement.

Ce matin, le processus était là, comme d’habitude, mais j’y ai mis tellement de conscience que je me suis dit que c’était à partager pour bien comprendre qu’il y a de l’être – notre être – au-delà de notre égo.

Les hindous dans leur tradition ancestrale démontrent que l’égo n’existe pas véritablement car lorsque nous dormons dans un état sans rêve, nous existons, et pourtant il n’y a plus d’égo, et lorsque nous dormons en rêvant, nous existons dans une autre individualité (ou plusieurs en même temps) et ce n’est toujours pas notre égo du monde de l’état de veille. Nous existons selon divers états de conscience hors de l’égo.

Le matin, avant la phase de réveil, je sens nettement que « ce que je suis » N’EST PAS l’égo que j’incorpore progressivement en « téléchargeant » tous les souvenirs, toutes les habitudes, toutes les particularités qui font que j’ai une identité personnelle propre à l’état de veille : mon égo.

Et cela m’évoque la pensée suivante : nous sommes accueillis dans nos propres constructions mentales. Ainsi, si nous sommes dans l’Amour, la joie, un esprit positif, nous avons un sentiment de bien-être à réincorporer un tel habitacle. Mais si nous sommes des êtres avec de mauvaises habitudes de pensée (des rancœurs, des angoisses, des peurs, des attachements, etc.), nous allons réincorporer au matin, avec un certain malaise, cet habitacle-égo.

« Tout ce que nous sommes est le résultat de ce que nous avons pensé ; tout ce que nous sommes est basé sur nos pensées et formé de nos pensées » (Paroles du Bouddha in Michèle et Salim Michaël, Le Dhammapada, Phénix, 1988, p. 7).

Et pour une tradution directe du pâli (par Jean-Pierre Osier) :

« La pensée préside aux choses ; pour l’essentiel, elles sont pensées, faites de pensées ; parle-t-on ou agit-on avec une pensée malveillante et la douleur suit l’agent telle la roue, le pas des bœufs. La pensée préside aux choses ; pour l’essentiel, elles sont pensées, faites de pensées ; parle-t-on ou agit-on avec une pensée bienveillante, et le plaisir suit l’agent telle l’ombre qui ne se dissipe pas » (Le Bouddha, Dhammapada : Les stances de la Loi, trad. J.-P. Osier, Flammarion, 1997, p. 54).

Ce processus est très rapide : une seconde, peut-être moins, peut-être légèrement plus. Peu importe. Mais souvent, nous n’y prêtons même pas attention. Nous disons « je ne sais plus où j’étais, qui j’étais pendant un instant« . Ou bien, nous ne le remarquons même pas car nous n’y prêtons aucune attention, tant le processus est quotidien, banal, naturel.

Néanmoins, ce processus est porteur d’enseignement car NOUS HABITONS DANS CE QUE NOUS SOMMES, au même titre que nous habitons dans une maison, un appartement, un lieu spécifique.

En somme, nous pouvons réincorporer un palais, un temple ou une prison. Le palais, le temple, la prison : telles sont nos constructions mentales. Tout ce que nous pensons dans la journée, toutes nos actions, toutes nos paroles, tout cela construit cet habitacle.

« Le matin, quand on ouvre les yeux, on ne se dit pas qu’on va encore vivre une journée pleine d’ennuis. D’abord, on entend le bruissement des draps sur le lit. On sent ses cheveux sur l’oreiller, si on a des cheveux. En tout cas, on sent sa tête sur l’oreiller et on commence à regarder autour de soi, à voir les murs de sa chambre. Le plaisir commence dès le réveil. On a une sensation de beauté et de sensualité presque comme si on était dans un palais royal » (Chögyam Trungpa, Sourire à la peur, Les Éd. de l’Homme, Le Jour, 2012, p. 95).

Ainsi, quand les spiritualités orientales enseignent que l’égo est illusion : c’est vrai ; que l’égo est une prison : c’est vrai. C’est vrai au regard de notre être profond qui en est distinct.

Et si nous ne voulons pas y croire, l’illusion sera d’autant plus puissante car nous ne remettrons pas en question nos constructions mentales. Et le sceptique restera sceptique, l’arrogant restera arrogant, et ainsi de suite car le plus souvent, nous réalimentons constamment « le modèle » de la veille, c’est-à-dire NOS SCHÉMAS MENTAUX... Nous sommes comme en train de poursuivre une trajectoire, notre trajectoire… sans nous questionner sur ce que nous sommes en train de faire avec cette trajectoire… Ce serait comme si chacun avait pris un train… sans savoir lequel il a prisNous serions ainsi des VOYAGEURS INCONSCIENTS. Les fameux somnambules, les endormis dont parlait Héraclite, chacun vivant dans son propre monde.

Il est important d’en prendre conscience car NOTRE ESPRIT PEUT CRÉER TOUT CE QU’IL VEUT. J’avais été choqué par la richesse de ce que je voyais à Shambhalla, notamment l’or, et l’on m’a répondu que l’Esprit peut tout créer. Nous pouvons être pauvre dans la matière, mais riche dans l’Esprit. Ainsi, même si nous habitons dans un lieu, un espace très modeste car c’est ainsi avec les contraintes matérielles, en revanche, en ce qui concerne NOS CONSTRUCTIONS MENTALES, NOUS POUVONS TOUT AMÉLIORER.

La situation est simple à comprendre : ce serait comme si nous avions une baguette magique pour réaliser plein de belles choses et que nous ne nous en servions pas. Pourquoi ? En raison de « l’hypnose du quotidien« .

Cette illustration n’est pas Shambhalla mais offre plusieurs ressemblances

Ceci m’a été enseigné à Shambhalla car je m’imaginais à tort qu’un lieu saint devait forcément être simple, pauvre, rudimentaire, sobre, c’est-à-dire se réduire à l’essentiel, au strict minimum. Mais pourquoi l’Esprit qui peut tout créer devrait reproduire une certaine pauvreté de moyens physiques matériels? Attention, cela n’a rien à voir avec le luxe (ce qui serait une illusion et un attachement, une dépendance), mais tout à voir avec ce que l’Esprit peut faire, sait faire, démontre pouvoir faire. Ce serait en quelque sorte LE POUVOIR DE TRANSMUTATION de l’Esprit. Il ne s’agit donc pas de vivre dans le luxe, l’opulence, mais uniquement de comprendre que « la pauvreté spirituelle » comme reflet de « la pauvreté matérielle » est le fruit d’une hypnose du quotidien, d’un programme aberrant. Le pauvre dans le plan physique ignore sa richesse intérieure.

Alors, il en va de même avec nos constructions mentales qui forment notre égo. Si nous cumulons les vices, les défauts, nous créerons une espèce de tanière très nauséabonde pour notre être profond, tel un habit peu flatteur. Si nous accentuons l’Amour désintéressé, la bonté, la générosité, la joie, le détachement, toutes sortes de qualités, nous construirons un palais pour réceptionner notre être profond au matin, chaque jour.

Ceci signifie qu’en réalité, nous sommes libres ! Sur le plan spirituel, nous sommes libres de nos constructions mentales. Nous habitons dans ce que nous sommes.

Par conséquent, il est essentiel de travailler sur nous-mêmes, d’améliorer la situation de notre être intérieur. Mais cela ne dépend de personne… de personne d’autre que de soi-même. Nous devons nous aimer assez pour nous prendre en main.

Ainsi, ce texte est la suite de celui sur le vide mental car nous comprenons bien qu’il ne suffit pas de faire régner le vide mental, quelques secondes ou quelques minutes, pour modifier toutes nos habitudes de pensées dès que nous cessons cet exercice de purification. Le travail est plus « sérieux » que cela car il s’agit de tout passer en revue, jour après jour, de se surveiller soi-même, de s’inspecter au quotidien afin d’améliorer progressivement tout ce qui peut l’être. Le vide mental est un outil précieux telle une pelleteuse, mais ensuite, il faut déblayer encore et encore… Le vide mental n’est pas « la baguette magique », mais notre volonté de progresser quotidiennement avec de bons outils, de défaire nos schémas mentaux limitatifs et pesants, sera très efficace.

Si chaque jour nous accentuons des qualités du cœur, de l’esprit, nous mettons en œuvre des vertus, nous aurons petit à petit un joli palais intérieur dans lequel il sera agréable d’habiter. Nos constructions peuvent être belles, plutôt que laides, lumineuses, plutôt qu’obscures, de la même façon que nous portons soin à notre apparence physique. Nous devrions adopter la même consécration pour notre être social quotidien, de l’intérieur. Plus notre égo sera lumineux avec de moins en moins de limite mentale (les stéréotypes de pensées, les dogmes, les raideurs), plus nous nous rapprocherons de l’état idéal de notre être profond. Le corps (avec son égo identitaire) – temple de l’Esprit – prendra alors tout son sens.

Le mal du point de vue spirituel (et non du point de vue moral)

« Hâte-toi vers ce qui est bon, ainsi tu garderas ton esprit de l’erreur. Car celui qui est indolent dans l’accomplissement du bien, finit par être heureux dans le mal »

Nous allons aborder une notion fondamentale, mais du point de vue de la spiritualité, ce qui est plus large et différent du point de vue purement moral et philosophique. Néanmoins, ceux qui seraient intéressés par une étude philosophique peuvent consulter le livre de Jérôme Porée, Le Mal : Homme coupable, homme souffrant, Armand Colin, Paris, 2000.

Cette période de pandémie semble lever partiellement le voile sur ce qu’est le mal. Tout d’abord, nous avons un virus mortel et potentiellement dangereux, ce qui est un visage du mal, un visage invisible. Puis nous avons autour de lui, des attitudes humaines irresponsables, ce qui est un visage plus concret, plus tangible du mal. Pour certains d’entre nous, nous avons aussi pu bénéficier d’une prise de conscience collective sur quantité d’actions qui asservissent l’humanité, le virus n’étant finalement que l’arbre qui cache la forêt. Bref, nous découvrons un monde hostile, effrayant, dangereux avec des artisans du mal.

La majorité de l’humanité n’a pas fait ce choix du mal délibéré. Pourtant, nous sommes tous confrontés au mal. Il suffit d’une injustice, d’une cruauté pour en prendre conscience.

Une approche purement philosophique ne nous mènerait pas très loin : le mal est relatif, il est pris pour un bien « pour soi », il est aveuglant, etc. Mais l’approche purement philosophique n’accepte pas de voir en face que des êtres se repaissent du mal, sans raison, par pure jouissance. Le mal n’est pas toujours relatif et par erreur. Il est parfois voulu, orchestré en toute connaissance de cause. Face à un tel constat, la philosophie céderait alors le pas à la psychopathologie. Certes, mais tout ceci est une vision très réduite des choses : le mal n’est pas dans les neurones, du moins pas sa source. Il faut donc élargir cette notion au domaine de la spiritualité.

Le mal n’existerait pas si nous n’étions pas des êtres dotés d’un libre arbitre. Faire des choix nous expose à une gamme très vaste de réponses plus ou moins adaptées à un problème. Le mal, par définition, commence lorsque nos réponses sont non seulement inefficaces, mais nuisibles, toxiques. C’est pour cela que l’on dit que le mal découle de l’ignorance : si l’on savait quelle était la bonne réponse, par avance, on ferait l’économie des réponses erronnées. Mais ceci est une approche philosophique, très rationnelle et ne correspond pas totalement au tout de la réalité empirique. Certains êtres savent très bien que le mal est nuisible, toxique et ils font ce choix en toute connaissance de cause. Il y a donc un mal qui excède la pensée philosophique et qui bascule directement dans la métaphysique.

Si nous étudions le mal dans des récits mystiques, par exemple, gnostiques (comme chez les Manichéens), nous faisons face à une origine très hiérarchisée d’êtres déchus.

« Il y a dans le Manichéisme, profusion innombrable de démons ou d’entités maléfiques (Archontes, Puissances des Ténèbres, Devan ou Devs, Yaksas, Péris, Raksas, Razan, Mazandaran, Avortons, etc.). Cette engeance ne va pas cependant sans être répartie entre certaines classes, ni ce foisonnement sans comporter une certaine hiérarchie. De l’ensemble, qu’elle domine, émerge la figure d’un chef, d’un Archidémon qui est en même temps un anti-Dieu et qui, dans les formes les plus simples, sinon les plus primitives, du système, porte le nom sinistre et prestigieux de « Roi » ou « Prince des Ténèbres » (Henri-Charles Puech, Sur le Manichéisme et autres essais, Flammarion, 1979, p. 104).

La plupart des religions évoquent, par exemple, les anges déchus, leur chute, de mondes en mondes, de plans en plans, la Terre n’étant qu’un niveau de cette chute, et plus bas encore, des mondes plus denses, le bas Astral, divers enfers. Dans ce panorama, il y a les êtres qui évoluent, qui montent, en conscience, en amour, en facultés de plus en plus divines, et il y a les autres qui font le chemin exactement inverse, en miroir. Tel un cercle.

Ce qui oppose fondamentalement la pensée New Age des authentiques spiritualités, c’est que la première postule, par exemple, que l’âme a grand avantage à se réincarner de vies en vies pour augmenter ses expériences, tandis que les mystiques fondatrices des religions disent au contraire que plus on perd de vue la Source, plus difficile est la remontée. C’est-à-dire que l’on se perd à vouloir changer de masques de vies en vies, on se perd à jouer constamment des rôles divers, on se perd dans l’ignorance du sens que tout cela prend. On en arrive à être l’esclave de ses désirs, de ses expériences et même des chaînes que d’autres nous préparent. Certaines religions ont voulu gommer cette réalité de leurs écritures tant la réincarnation constitue finalement l’égarement par excellence. Mais d’autres religions n’ont pas de problème avec la réincarnation, elles en expliquent d’ailleurs les mécanismes. Ce n’est toujours pas la pensée New Age du profit par accumulation, mais plutôt l’avertissement que plus notre égo est prisonnier des quêtes matérielles, plus fortes seront les chaînes karmiques de la réincarnation.

Par conséquent, certaines mystiques du passé comme le Manichéisme ont désigné le mal comme étant la Matière et par extension, le corps physique. Mais c’est aussi stupide que de dire que le mal, ce sont les chaînes ou les outils d’esclavage. Car cela détourne la question de comprendre pourquoi nous nous enchaînons. Et c’est aussi illogique car la chute des âmes induit que le mal précède la Matière, précède la descente dans l’incarnation. Et c’est également faux car le mal existe aussi dans les dimensions plus denses dont toutes les religions ont parlé avec les enfers. Bref, le mal est un sujet beaucoup plus vaste et profond que l’approche relativiste philosophique. Le mal n’est pas toujours relatif, n’est pas toujours le fruit de l’ignorance, n’est pas toujours un bien à l’échelle égoïste. Faisons donc le saut via la spiritualité pure.

Quelle est notre véritable Origine ? Elle est spirituelle et elle est éternelle. Nous sommes tous dérivés d’une Source unique que nous pourrions nommer l’ÊTRE. Nous sommes à la fois l’ÊTRE UN et des expressions-reflets de cette unicité, à la façon des fractales. La mystique philosophique de toute tradition enseigne cela car nombreux sont ceux (saints et mystiques) à l’avoir expérimenté, quels que soient le temps, l’époque, ou le lieu, la latitude. Peu importe le NOM que vous voulons donner à cette Source commune car un mot, un nom est toujours limitatif. Ici, nous sommes justement dans ce qui dépasse toutes les individualités, toutes les limites. Quel est le problème de cette condition d’être à la fois UN et Multiple ? Le problème n’existe pas tant que nous sommes conscients de cette double réalité : le miroir n’a pas un problème d’exister et de refléter. Il n’a aucun problème avec ça puisque c’est sa nature de miroir de refléter. C’est sa fonction.

Cependant quand le miroir commence à vieillir, se ternir, se noircir, se fissurer, il commence peu à peu à ne plus refléter fidèlement. Il présente même quelque chose de nouveau, d’inédit : LA DIFFÉRENCE. Le miroir devient différent du reflet. Ce n’est pas qu’il ne reflète plus : il reflète mal ! Tous les êtres individuels qui se sont égarés dans leur infinie liberté, en allant de mondes en mondes, de plans en plans, d’expériences en expériences se sont mis, petit à petit à vieillir, à se ternir, à se fissurer, à ne plus totalement refléter la SOURCE.

Où voulons-nous en venir ? À l’idée qu’une chose belle en soi : l’infinie liberté donnée par le libre arbitre s’expose au risque de la DIFFÉRENCE. Plus différents, nous voulons devenir de notre SOURCE, plus grande est la distance qui nous en sépare. Le mal, de ce point de vue, est la méga distanciation de notre Source commune. C’est le miroir fracturé de partout qui ne sait plus vraiment ce qu’il reflète exactement. Le mal inflige des blessures et porte en lui-même ses maux. Les antipodes de la Source sont donc des souffrances, mais celles-ci sont aimées, recherchées, perpétuées par les artisans du mal. À la longue, le Bien est considéré comme une horreur absolue par ces artisans du mal car ils ne retirent du Bien aucune souffrance.

Ce qui revient à dire que si nous aimons ceux qui nous haïssent et nous veulent du mal, nous les répugnons ! Par leur attachement à la différence, ils ne veulent pas de cet Amour, ils s’en éloignent, s’en préservent, vont voir ailleurs.

Cela semble très difficile à comprendre pour les esprits équilibrés que l’on puisse rejeter avec colère l’Amour, la Bonté, la bienveillance, la gentillesse, l’amitié, toutes ces belles valeurs. Mais c’est ainsi et cela se vérifie dans une loi de l’Esprit: le mal attire le mal, le bien attire le bien. C’est un phénomène mimétique qui créé des collectivités.

Alors, nous pourrions penser que si le mal va voir ailleurs, le bien ne pourrait être que protégé de toutes espèces de nuisances. Croire cela reviendrait à adhérer à une caricature, c’est-à-dire à un manque de nuances – ce qui manque justement aux manichéens qui opposent deux principes face à face : le Bien contre le Mal. En réalité, le bien comme le mal peuvent être fragiles, peu assurés fermement sur leurs positions. Autrement dit, des gens biens peuvent basculer dans le mal, et des êtres ayant fait le choix du mal peuvent se lasser et basculer vers le bien. Tous les fans de Star Wars ont bien compris ce processus. Et cela est possible grâce à notre libre arbitre. Dans les deux sens, les deux directions.

« Hâte-toi vers ce qui est bon, ainsi tu garderas ton esprit de l’erreur. Car celui qui est indolent dans l’accomplissement du bien, finit par être heureux dans le mal » (Guy Serraf, Dhammapada, Louise Courteau, 1988, p. 84).

Pour conclure, cela explique qu’il existe UN ENJEU car tous les êtres réellement éveillés qui savent qu’ils font partie de la même Source, ont envie de tendre la main à ceux qui peuvent basculer du bon côté. Ce sont tous les messies, tous les avatars, tous les bouddhas, tous les prophètes authentiques, tous ceux qui distribuent aux autres un même message d’Amour universel. Mais ce sont aussi tous ceux qui sentent cette vérité, plus ou moins consciemment ou confusément. À ce niveau d’éveil progressif, nous avons encore les oppositions apparentes et illusoires entre les traditions, les écoles, les religions.

Ceux qui sont le jouet des oppositions peuvent rapidement basculer dans le mal qui est division. La partie médiane est donc UN ENJEU tant pour le mal, que pour le bien. La partie médiane est constituée par nous tous qui sommes perdus dans les illusions des apparences. Par exemple, nous pourrions voir le Mal là où il n’est pas. Mais en l’appelant à notre esprit, nous le fabriquons. En le fabriquant, nous y plongeons : nous chutons dedans. Ainsi, combattre le Mal par le mal, c’est jouer son jeu. C’est l’éprouver, le ressentir, le commettre. Et lorsque nous agissons mal, nous ne sommes plus différents de ce que nous combattons. Le Mal a donc gagné une âme de plus. Victoire pour le Mal ! En revanche, si nous choisissons de ne pas répondre au Mal par le mal, nous exprimons que nous sommes conscients de notre véritable Nature qui ne veut pas, ne peut pas laisser permettre cela.

Conclusion

Le Mal nous expose à une épreuve qui est métaphysique car c’est de notre âme dont il est question, de nos pensées, de notre cœur, de nos valeurs. Si nous ne sommes pas conscients de notre Unité spirituelle, nous pouvons facilement nous laisser prendre au jeu des passions aveugles de notre égo. Si nous sommes peu enclins à aimer, à tolérer, à pardonner, nous pouvons être des recrues faciles pour le Mal. Si nous sommes en demi-teintes dans nos vies respectives, nous sommes exposés aux tentations.

Cependant, puisque c’est notre confusion qui permet ce basculement, nous avons tout avantage à être le plus aimant et conscient possible. Lorsque Jésus enseigne qu’à la réception d’une giffle, il faut tendre l’autre joue, ce n’est pas du masochisme ou une réaction contre nature. C’est en fait une rupture avec le schéma du Mal : si nous rendons le mal reçu, nous confortons l’autre dans sa position, nous entretenons, nous perpetuons la dualité, la tension antagoniste. Et plus grave encore : nous montrons que nous sommes dans la même illusion de voir un ennemi, là où il y a un frère, un semblable, un miroir du même reflet unique de l’ÊTRE. Si nous ne ripostons pas (ce que veut dire « tendre l’autre joue »), si nous restons calmes et si nous sommes aimants, nous cassons le schéma pathologique et l’illusion qu’il y a un ennemi. Seul un ami n’a pas envie de faire du mal à son prochain. La rupture est double : nous n’agissons pas à l’image du mal pour être comme lui, et nous montrons en même temps que nous ne sommes pas ce fantasme d’ennemi. Car les actes démentent, démontrent le contraire. Celui qui est Amour ne peut pas agir contrairement à sa nature. De la sorte, celui qui ne répond pas à la giffle, au coup, à l’insulte démontre sa réelle force intérieure, son ancrage dans le cœur, sa conscience dans l’universalité de l’Être. Il démontre qu’il comprend l’erreur possible et la juge ainsi : comme une erreur, une faiblesse, une illusion de la part de celui qui voit un ennemi là où il n’en existe pas. Le Mal a des ennemis. Le Bien n’en a pas. C’est un paradoxe qui démontre que le manichéisme ne tient pas : le Mal et le Bien ne sont pas des principes de forces égales car le Bien est par essence, bienveillance. Il ne veut pas du mal au Mal. Il tend la main à l’égaré, à l’illusionné.

Cet enseignement ne provient pas uniquement de Jésus, on le trouve aussi dans les paroles du Bouddha (Dhammapada) :

« On ne doit pas frapper un saint homme, pas plus qu’un saint homme ne doit se mettre en colère s’il est frappé. Honte à qui frappe un saint homme, honte plus grande encore au saint homme qui se laisse irriter » (Jeanne Schut, Les plus belles paroles du Bouddha : Les versets du Dhammapada, Sully, 2011, p. 163).

Dans un univers où le libre arbitre existe, chacun est susceptible de chuter dans l’erreur, puis de prendre une main secourable au passage. Heureusement que le Bien est bienveillant ! Si le Bien était aussi fanatique ou intransigeant que le Mal, il n’y aurait pas de moyen de récupérer des êtres confus et maladroits. Le Bien a donc le luxe de sa générosité d’âme, il a la largesse de cœur de son côté. Et il comprend que le mal puisse être un détour. Un détour peut être long et pénible pour arriver au même but. Mais pourquoi condamner un détour ? Ne sommes-nous pas libres ? Notre liberté donne une grande valeur à nos choix. Surtout si ceux-ci ont été longs et difficiles.