Incarnation et but(s) de vie

La roue de « l’éternel retour » qui est dans nos mains (roue du Samsara)

Lorsque petit à petit, nous nous éveillons, par exemple en comprenant qu’une Expérience de Mort Imminente, ou bien une décorporation nous dévoilent que la vie terrestre n’est qu’une étape à l’échelle de l’âme, nous pouvons nous demander « pourquoi suis-je ici » ?

Nous comprenons aussi que l’égo – l’identité associée au corps physique – n’est qu’un rôle joué avec un début et une fin, tel un acteur qui a fini sa représentation lorsqu’il quitte la scène du monde.

« Pourquoi suis-je ici », l’acteur saura y répondre. Il a voulu incarner, représenter quelque chose qui, à ses yeux, avait ou a de la valeur. Sinon pourquoi perdre son temps à apprendre, à réciter, à répéter, à jouer, à « incarner » ? Tout ceci représente beaucoup d’énergie dépensée. Il en va de même pour nous tous. À nos yeux, il y a une nécessité d’être ce que nous sommes et de « jouer notre rôle ». Il se trouve que chacun a des talents, des prédispositions, des capacités dans l’infinité des richesses de l’Être. Mais il faut du temps, parfois, pour le découvrir, le comprendre, le cerner. Nos aptitudes, nos qualités donnent du sens à nos actions. Lorsqu’un acteur veut jouer un rôle, c’est souvent qu’il sent, qu’il sait ce qu’il peut apporter. Il veut se faire plaisir aussi. On oublie souvent la dimension « joie » dans notre but de vie. Pourquoi ?

Parce que, comme le dit Platon, l’âme oublie tout lors de son incarnation (Ménon, 81 c-d : sur la nécessité de la réminiscence – ainsi que d’autres dialogues, notamment avec Er de Pamphylie dans République, Livre X). Elle peut même oublier son rôle, son but, la raison de son choix d’exister ici et maintenant. Ce phénomène d’oubli des connaissances lors de la vie de l’âme a aussi été rapporté lors des Expériences de Mort Imminentes (EMI), notamment par le Dr Raymond Moody :

« Cela s’est produit, je crois, tout de suite après le passage en revue de ma vie passée. J’ai eu tout à coup la sensation de posséder la connaissance de toutes choses – de tout ce qui avait eu lieu depuis le commencement du monde et de tout ce qui allait avoir lieu indéfiniment. Il m’a semblé pendant une seconde que j’avais accès aux secrets de tous les temps, à la signification de l’univers, les étoiles, la lune, enfin, tout. Mais dès l’instant où j’ai choisi de revenir à la vie [terrestre], ce savoir m’a échappé et je n’en ai rien retenu. Quand j’ai pris la décision, je crois bien avoir été prévenue de ce que je ne conserverais pas la connaissance. (…) Et cette impression de savoir absolu a disparu dès que je suis retournée à mon corps » (Dr Raymond Moody, Lumières nouvelles sur la vie après la vie, Robert Laffont, Paris, 1978, pp. 46-47).

Cet oubli est une façon de se « réécrire » – tout en sachant que nos acquis (emmagasinés de vie en vie) sont bien réels et sous-jacents à tout ce que nous faisons. Nous nous ouvrons ainsi à l’inédit. Cet inédit offre la garantie de L’INTÉRÊT RÉEL DE VIVRE CETTE VIE PRÉSENTE. C’est le vrai sens de L’AVENTURE. L’âme s’aventure, prend un risque, « tente le coup ». Si tout était déjà joué d’avance, à quoi bon ? Il n’y aurait plus d’enjeu. Si « les grandes lignes » sont sans doute écrites et prévisibles, chaque action entraînant des conséquences, il n’en demeure pas moins que notre libre arbitre permet de faire des choix. Or nos choix peuvent faire toute la différence.

Ulluriaq.com ne défend aucune spiritualité en particulier. Pourquoi voudrions-nous défendre « quatre murs » ? Les façons de nous libérer sont multiples, innombrables. Et cette attitude nous empêche de dire « la Vérité est ici et nulle part ailleurs ». Plus nous mettrons de frontières en notre esprit, et plus nous les vivrons car NOUS CRÉONS EN PERMANENCE NOS TERRAINS D’EXPÉRIMENTATIONS. En venant sur Terre, nous avons délimité un espace de vie. Et nous œuvrons dans cet espace ensuite. Mentalement, c’est la même chose : si nous nous disons « moi, je suis comme ceci et pas comme cela », nous avons construit la limite de notre personnage. Mais cette croyance n’est qu’un jeu, un conditionnement. Tout comme l’acteur qui a posé ses repères au sol sur la scène.

Plus nous nous conditionnons et plus difficile est notre sentiment de liberté. Parvenu à un certain point, cela devient même éprouvant. Néanmoins, pour un artiste, les limites sont des défis intéressants car elles restreignent les choix infinis de la création. Dans un choix restreint, les décisions sont souvent les bonnes et l’art produit en acquiert de la valeur. Le public comprend cela et le respecte : dans un cadre restreint de choix, l’artiste s’est adapté de cette façon. L’action, ainsi, devient de moins en moins « gratuite ». Elle devient « réponse adaptée » et l’œuvre d’art est jugée intéressante car pertinente.

Notre but d’incarnation est souvent d’apporter une « réponse adaptée« . Elle est adaptée car elle est créée par ce que nous sommes avec nos aptitudes, nos qualités, notre valeur. Elle est adaptée à une époque, un contexte, un problème, une société, peu importe. Nous sommes comme cet acteur qui sait jouer son rôle du mieux dont il est capable.

Chaque individu sur Terre incarne un rôle, qu’il en soit conscient ou pas. Ceci est valable pour toute planète habitée. Mais il y a une différence certaine entre ceux qui sont conscients de jouer un rôle – avec un début et une fin – et ceux qui jouent leur rôle en étant si confus qu’ils se sentent égarés. Ils seraient comme des figurants sur la scène sans comprendre ce qu’ils font exactement. Sans doute passent-ils à côté de quelque chose… du but de leur vie. Les planètes évoluées sont les endroits où les âmes savent ce qu’elles font – raison pour laquelle elles coopèrent harmonieusement dans des buts utiles à l’intérêt de chacun. Chacun sait qu’il a une place utile, chacun est responsable. Et la vie peut être belle car l’harmonie est recherchée et maintenue. La violence devient une réponse stupide car inadaptée, « un aveuglement de l’âme ».

En revanche, sur les planètes « jeunes », tout est possible, le meilleur comme le pire. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus d’enjeux à défendre. Il y en a au contraire beaucoup, par exemple, favoriser l’éveil spirituel des gens, contribuer au respect de la nature ou l’environnement, faire en sorte qu’il y ait moins d’injustices, moins d’abus, etc. Certains travaillent pour créer du désordre, du chaos, d’autres travaillent pour recréer de l’ordre, de l’harmonie, de la beauté, de l’épanouissement. Ces lieux de vie sont évidemment plus laborieux, plus difficiles, plus pénibles car il n’y a pas d’éveil collectif pour que chacun travaille à un but commun, dans la paix, la volonté, l’engagement, la compréhension. Des enjeux, nous pouvons en trouver partout. L’Être est Vie : l’Être est utile, l’Être est solution – le début et la fin de toute chose, l’alpha et l’omega. Il est d’autant plus utile quand les égos n’ont plus conscience de leur origine commune. Si l’on parle d' »éveil », c’est parce que la plupart vivent endormis. La mort constitue alors une espèce d’éveil pour eux. Avant qu’ils se réendorment dans d’autres vies incarnées. D’une certaine façon, les endormis vivent comme des ombres, au lieu de rayonner en partageant tout ce qu’ils peuvent faire pour améliorer un contexte de vie. Le monde est ce que nous en faisons, tous, collectivement.

Dans cet Amour infini qui rayonne dans l’Être, il n’y a pas de « sotte incarnation » – comme l’on dit qu’il n’y a pas « de sot métier ». Lorsque Jésus dit porter autant, voire plus d’intérêt à la centième brebis égaré, plutôt qu’aux 99 autres retrouvées, c’est qu’il y a du sens – un rôle à jouer – envers celui qui souffre et se sent perdu.

Logion 107

« Jésus a dit : Le Royaume est comparable à un berger qui avait cent moutons. L’en d’entre eux, le plus gros, disparut. Il laissa les quatre-vingt-dix-neuf, il chercha l’un jusqu’à ce qui l’eut trouvé. Après l’épreuve, il dit au mouton : ‘Je te veux plus que les quatre-vingt-dix-neuf’« . (Évangile selon Thomas, Dervy, 1994, p. 69).

Le Bouddha a des propos similaires au nom de la compassion (c’est-à-dire ne pas penser qu’à sa seule délivrance ou béatitude). En fait, c’est devenu une tradition pour les bouddhas, en général, c’est-à-dire les « éveillés ».

« Dans le bouddhisme, surtout dans la tradition mahayana, on enseigne que le bien suprême est d’aider les autres êtres vivants. C’est ce qu’illustre le bodhisattva, personne qui s’efforce d’atteindre l’état du pur et parfait éveil pour le bien de tous les êtres sensibles. De nombreux écrits nous disent qu’un bodhisattva ne doit pas hésiter à employer n’importe quelle méthode permettant d’adopter aux autres un bonheur relatif ou ultime » (Jamgon Mipham, Le MO de Manjushri, IFS, Bruxelles, 2014, p. 9).

« Tu as, pour toi, éteins le feu des émotions négatives, mais les mondes brûlent dans les flammes de l’erreur. Rappelle-toi ton vœu fondamental, celui de sauver tous les êtres, et permets-leur de cultiver les causes de leur progressions vers la Liberté ! » (Soûtra des Dix Terres : Dashabhûmika, Fayard, 2004, p. 178).

« Hallucinés, ballotés, égarés sans espoir de retour, les êtres sont trop misérables : je dois les sauver tous ! » (Idem, p. 120).

Nous incarner revient À JOUER UN RÔLE EN SOCIÉTÉ. De toute façon, tous nous jouons un rôle dès que nous agissons, et tous nous exerçons une influence autour de nous. Mais il y a ceux qui savent ce qu’ils font et le font du mieux qu’ils peuvent, et les autres.

« Incarnation » signifie au niveau de l’étymologie latine (in carnatio), « entrer dans la chair » du corps physique, donc dans une dimension corporelle avec un contexte spatio-temporel choisi. Mais cela signifie aussi « prendre un rôle », « prendre un je », un « égo », adopter « une histoire » familiale, sociale, historique. Nous incarner revient à nous insérer dans une trame : À Y PRENDRE PART. Prendre part à une histoire, prendre part au monde, c’est en soi, quelque chose de noble, d’utile, d’important. Si tout est interdépendant, chacun d’entre-nous est UN MAILLON de cette chaîne.

La société matérialiste tente de nous faire croire que nous ne sommes que des numéros, des unités remplaçables, ce qui génère beaucoup d’indifférence les uns envers les autres. Si nous nous plaçons dans le registre de l’art, nous voyons que les artistes sont irremplaçables : chacun a montré et démontre une personnalité, un style, un génie particulier. On ne remplace pas un grand artiste. On le célèbre, voire on le redécouvre à sa juste valeur avec le temps. Il en va de même des génies scientifiques qui ont apporté une importante contribution par leurs intuitions, leurs découvertes ou leurs démonstrations. Il en va de même des grands maîtres en spiritualité dont certains ont fait des synthèses constructives, ou bien des analyses, voire ont éclairé sous un nouveau jour certaines sagesses. En fait, si nous pouvions croire en nous-mêmes, nous donnerions le meilleur de nous-mêmes quel que soit le domaine d’activité utile à la société.

Ceci démontre que l’égo « n’est pas une tare ». L’égo n’est pas une tare de l’Être. Aucun être ne peut s’incarner sans avoir un égo. Si « le Tout » se fait « je », c’est que cela a du sens – pour une raison ou pour une autre. Le problème n’est pas l’égo en soi, c’est l’égo retranché de la conscience globale de sa source, sa provenance, autrement dit, l’égo inconscient ou ignorant.

Nous avons donc tous un rôle à jouer et cette incarnation présente PEUT AVOIR UN SENS. Quel sens ? Celui d’être utile selon nos prédispositions, nos capacités, nos aptitudes, nos inclinations. L’égo n’est pas à considérer comme étant « le mal ». Seuls l’ignorance, l’aveuglement, l’entêtement sont des maux. Si nous décrétons que l’égo est mauvais en soi, alors cela revient à nier NOTRE RÔLE À JOUER DANS CETTE VIE PRÉSENTE. Cela devient insensé. On ne peut réaliser l’Être en niant son être. La feuille de l’arbre n’a pas besoin de se nier pour reconnaître la réalité de l’arbre. Elle en fait partie, comme les autres feuilles.

La société matérialiste nie notre importance en tant qu’individu, la spiritualité ne doit pas nier notre rôle singulier. Si nous passons notre temps à nous nier, à quoi sert donc cette vie présente ?

Cependant, s’incarner ne doit pas devenir « s’oublier dans la matière » : s’oublier dans un corps de chair, dans un plan physique matériel avec des obsessions de possessions matérielles. S’incarner ne doit pas sombrer dans une sorte d’esclavage ou de dépendance. Un bon acteur doit rester libre de ses rôles et ne pas se confondre avec eux. Ou alors il sombre dans une pathologie, une fantasmagorie. C’est la fantasmagorie de l’égo qui est dangereuse. Car sa fantasmagorie est comparable à un songe : il est faux, n’a pas de réalité autre qu’apparente.

Nous le voyons : tout se joue dans la conscience. Sommes-nous conscients de ce que nous faisons ? de pourquoi nous agissons ainsi ? Sommes-nous conscients de ce que nous sommes ? Sommes-nous conscients des buts sains et altruistes qui sont nécessaires à chacun et importants à accomplir ? Car être éveillé, ce n’est pas laisser la destruction et la souffrance opérer devant nos yeux distraits. Ce n’est pas le repli, la retraite, la fuite, la lâcheté. Et c’est justement ce qu’enseignent certains bouddhistes vis-à-vis de Shambhala et du statut de « guerrier » : celui qui a le courage d’exister DANS LE MONDE, d’incarner sa force intérieure. Non de fuir, de ne pas porter assistance aux âmes en détresse. Ce qui revient à assumer notre éveil spirituel. On ne peut plus se comporter comme quelqu’un d’endormi. Il y a une différence entre l’ignorant et l’éveillé, non de nature (l’un et l’autre partagent la même essence spirituelle), mais de comportement et de motivation. Une incarnation : un rôle à jouer. Pourquoi les bouddhas (au sens d' »éveillés ») reviendraient-ils s’il n’y avait aucun rôle à jouer ?

Ainsi, partout où il y a des enjeux, il peut y avoir des buts à atteindre, des valeurs à défendre, des rôles à jouer. Cela ne dérange pas l’Être qui est éternellement empli de lui-même. Mais cela donne du sens à notre liberté d’être. À quoi sert une liberté qui est non utilisée ? Nous pouvons ne pas l’utiliser. Nous pouvons l’utiliser. Nous pouvons la mettre en œuvre. Autant d’âmes incarnées, autant d’expressions de cette liberté fondamentale.

La spiritualité intervient de façon impérieuse lorsque nous transformons cette liberté d’être, en servitude… Car nous croyons souvent être libres, alors qu’en fait nous répétons de vieux schémas, nous réglons d’anciens contentieux, voire nous en créons d’autres. Le discours sur le « karma » est une réflexion autour de ces schémas car notre liberté court le risque de se perdre en cours de route. Dans toute aventure, nous pouvons nous égarer. C’est l’épreuve du risque qui démontre la réalité de notre liberté. Heureusement, ces chaînes sont limitées dans le temps. Et le temps est très relatif… Une prise de conscience au bon moment et le cercle des cervitudes est rompu, la liberté retrouvée.

« Cette transmigration de vie en vie n’a de cesse que lorsque l’on comprend la véritable nature de l’esprit. Quand, grâce à la pratique méditative, le pratiquant stabilise sa reconnaissance de l’état naturel, il devient peu à peu capable d’y libérer toutes les émotions et toutes les traces karmiques jusqu’à leur épuisement. Il parvient alors à la libération et à l’Éveil, et toute l’illusion dans laquelle il se trouvait plongé, se dissipe tel un rêve nocture qui s’évanouit lors du réveil » (Philippe Cornu, L’astrologie tibétaine, Guy Trédaniel, Paris, 1999, p. 53).

Mais ce n’est pas l’égo qui se libère, de même qu’un personnage romanesque ne touche pas de droits d’auteur. Nous devons remonter à notre statut d’Auteur pour nous défaire des liens tissés par l’égo : ses désirs, ses aversions, c’est-à-dire ses fantasmes illusoires, ses chaînes. Il n’est guère plus difficile pour nous de retrouver notre vraie nature spirituelle, que pour un auteur de romans, de se distinguer de ses personnages, ou un acteur vis-à-vis de ses rôles. Car notre essence spirituelle est ce qui demeure en tout lieu, tout instant. Il s’agit en quelque sorte de « modifier la focale de l’Être » : le « grand angle » perçoit Tout, « le zoom » focalise sur son objet. Si nous conservons cette souplesse entre le Tout et la partie, nous redonnons de l’unité, de la cohérence, du sens à tout ce que nous faisons. Les feuilles participent à la santé de l’arbre dans une même sève. Il y a une saison où les feuilles sont utiles. Et pour certains arbres, des saisons où elles s’en vont… Mais tout ceci est soumis à répétition, encore et encore. Nous devons comprendre ce processus puisqu’il est l’expression de notre liberté et de nos servitudes.

« Dans l’enseignement dzogchen, néanmoins, la condition relative n’est pas considérée comme erronée ou sans valeur. En sanskrit, on utilise le terme Samantabhadra, et en tibétain kuntuzangpo. Kuntu signifie « tout » et zangpo signifie « parfait ». Si vous avez la connaissance, tout est bien. Ainsi, rien n’est à rejeter, rien que vous puissiez considérer comme étant sans valeur. Même si c’est le Samsara, c’est très bien aussi. Le samsara ne présente aucun problème si vous avez véritablement la compréhension. Le samsara ne devient une cause de désolation et de problème que si vous êtes conditionné par les émotions et toutes autres choses » (Chögyal Namkhai Norbu, Enseignements dzogchen, Almora, Paris, 2013, p. 68).

Les cercles sans fin

Les cercles sans fin ou cercles d’asservissement

Vouloir se libérer repose nécessairement sur la compréhension de ce qui nous retient attachés. Si l’oiseau a un fil à la patte et qu’il souhaite s’envoler, il n’y parviendra pas, tant qu’il ne prendra pas en compte ce par quoi il est retenu. S’il s’attaque à son fil et le désagrège : alors il sera libre. Nous devons agir de même en regardant ce qui nous retient attachés, puis désagréger ces liens.

Le sujet que nous abordons ici n’est pas spécifiquement religieux. Il est plutôt de l’ordre du bon sens, du constat, voire de l’évidence. Par exemple, si nous sommes addictif à un poison, il est inutile de prétendre à la bonne santé si nous continuons à nourrir nos addictions.

Nous comprenons finalement que c’est aussi par antithèse que nous pouvons rejoindre ce qui est libre. En discernant le mal ou les maux, en nous libérant de lui ou d’eux, il y a forcément une espèce de « décompression ».

Prenons une image pour bien comprendre ce phénomène. Ceux qui font de la plongée ou de l’apnée ont constaté que plus profond nous allons, plus forte est la pression. Imaginons que nous vivions au quotidien dans cette pression : nous sommes comprimés de partout et chacun de nos gestes est ralenti. Nous nous y sommes habitués et nous n’en sommes même pas conscients (le plan matériel offre une analogie frappante en comparaison des autres plans de conscience supérieurs). Si soudainement, comprenant notre état et ses limites, nous agissons pour remonter vers la surface, que se passera-t-il ? Nous nous sentirons de plus en plus légers avec une liberté de mouvement même pas imaginée ! Comment avons-nous opéré ce tour de force ? Simplement. En comprenant que notre état quotidien était « sous pression », comprimé, asservi. En souhaitant nous élever, en le faisant avec courage et détermination. Et alors ce qui semblait inaccessible, voire impossible, peu tangible, a été expérimenté.

Il faut bien comprendre que tout est accessible : la joie comme la souffrance. Il faut démystifier l’accès aux autres dimensions car plus nous jugeons la chose inaccessible, la réservant aux autres qui sont « plus ceci ou plus cela », eh bien, moins nous attendrons de nous-mêmes des changements favorables. Croire que « nous ne pouvons pas » est la plus efficace des prisons mentales. Beaucoup n’essaient même pas… et découragent les autres d’essayer. Pourquoi ? Parce qu’ils croient que c’est peine perdue, pas très accessible, ou bien tout simplement, pas désirable, ou encore, moins désirable que la vie enchaînée aux addictions. C’est en fait cela, l’ignorance : dévaloriser un état dont nous ignorons tout ! Et finalement, ne même pas le rechercher.

La liberté n’est pas une façon de parler, c’est l’état sur lequel on débouche naturellement « en surface », une fois qu’on a quitté le niveau de réalité comprimé ou asservi. Il faut bien mettre des mots sur les états. Mais il se trouve que beaucoup vivent enchaînés à leurs addictions et le supportent. Ce sont eux qui découragent autrui d’essayer de s’élever. Ils vivent dépendants et souhaitent ne pas être seuls à souffrir de leurs dépendances. Les addictions sont avant tout, DES ADDICTIONS DE L’ESPRIT. Car le « je ne veux pas savoir », « je ne veux pas voir ailleurs comment c’est », ce « ne pas » est un VERROU. Les chaînes sont mentales avant d’être désignées comme étant telle ou telle addiction. C’est d’ailleurs connu des psychanalystes, psychologues et certains thérapeutes. Les addictions cachent autre chose. Par exemple, une culpabilité inconsciente, un désamour de soi-même, une mauvaise image que l’on traîne en soi-même, etc. Il y a des racines aux mauvaises herbes. Tant que ces racines existent, l’individu dont on enlève une addiction, va en reprendre une autre, à toute vitesse… L’individu ne souffre donc pas des objets addictifs, mais de sa dépendance mentale qui est en amont des objets addictifs. Nous le voyons : tout ceci n’est pas de l’ordre d’un crédo religieux. Ce sont des constats que chacun peut faire.

Ceux qui s’opposent à ces quêtes s’imaginent que la joie de la liberté n’est pas désirable. Mais pourquoi cela ? Parce qu’ils savent, au fond d’eux-mêmes, que ce serait la fin de leurs addictions… En fait, ils RÉSISTENT – selon un terme très usité en psychanalyse : les « résistances ». Il y a des résistances QUAND NOUS AVONS UNE RAISON, UN MOTIF POUR REFUSER. Souvent, c’est une raison inconsciente… mais il est difficile de dire où commence l’inconscient car c’est souvent une pensée consciente qui s’est déplacée, peu à peu, dans « l’arrière-fond de l’esprit ». C’est cela, l’inconscient : de l’anciennement conscient qui « tourne en tâche de fond » (pour reprendre un langage informatique). Ainsi, ceux qui ne veulent pas vivre sans leurs addictions, refuseront obstinément toute voie de libération. Force est de constater qu’il y a de la psychopathologie dans nos désirs et nos plaisirs. C’est certainement ce qu’avait compris Platon dans son allégorie de la caverne (dans son livre République, Livre VII) en dépeignant les enchaînés devant les ombres comme ne voulant pas sortir vers la lumière qui leur irrite les yeux. L’habitude est la première cause du « tourner en rond », c’est-à-dire nos automatismes qu’ils soient conscients ou subconscients. Ce n’est pas tant qu’il existe une « zone de confort » dans la souffrance, mais plutôt « une zone d’habitude rassurante » car même si l’individu souffre, au moins il connaît cette souffrance, il en est devenu « le familier ». La « zone de familiarité » est notre première servitude. La peur de l’ailleurs, la peur de l’autrement nous conditionnent à vouloir rester cramponnés dans notre zone de familiarité. Même si c’est mieux ailleurs, plus désirable, infiniment plus désirable.

En ce sens, il est bon d’être un aventurier du corps et de l’esprit afin de rompre ce schéma circulaire du « tourner en rond », de l’emprisonnement dans la zone de familiarité. Celui qui ne sort jamais de sa cage, ne peut rien savoir de ce qu’il rate.

À présent, nous rentrons dans les doctrines de la spiritualité religieuse sachant que le sens étymologique de « religion » est religare en latin qui signifie « relier« . Une croyance solitaire ne fait pas une religion. Une croyance partagée qui rassemble des gens peut en faire une. Mais bien entendu, une croyance reste une croyance… Si je dis que le ciel est bleu, c’est une croyance… Le ciel est-il bleu véritablement ? et tout le temps ? Une croyance est toujours relative… relative à l’observateur. Ce n’est pas que cela soit faux… ni vrai… Telle est la valeur d’une croyance relative. Ce n’est pas faux… et ce n’est pas si vrai… C’est relatif à notre perception des choses.

Entrons maintenant dans ces maux qui nous font souffrir, ce mal qui nous asservit. Nous devons aussi garder à l’esprit que les croyances sont relatives, c’est-à-dire oscillant entre le vrai et le faux. Ces » maux » sont nommés ainsi car ils sont sources d’attachements. Et qu’allons-nous mettre dans cette rubrique des maux ? Eh bien, c’est très simple : NOUS POUVONS Y METTRE TOUT ET N’IMPORTE QUOI. C’est comme si un enfant achetait un bâton de colle. Que peut-il coller ? Eh bien, tout ce qu’il veut ! Il est donc vain de vouloir dire « le mal est ici » car tout, absolument tout peut « coller notre esprit » de telle sorte qu’il en résulte une addiction. Et c’est sûrement pourquoi il est si difficile pour les êtres de se libérer… car s’ils se collent à tout, ils ne seront jamais aussi légers et libres qu’une plume au vent.

Où se trouve le relativisme de cette croyance ? Eh bien, quel que soit le mal que nous désignons : « ceci est mal », en réalité, « ceci » n’est mal que dans la mesure où il y a addiction. C’est donc là que la croyance révèle sa limite car si nous avons un absolu détachement, très honnête, envers toute chose, eh bien, le mal n’existe pas… CAR LE MAL N’EST PAS DANS LA CHOSE… IL EST DANS L’ILLUSION DE LA CHOSE. Si nous prenons un billet de banque, nous pourrions prendre une loupe, un microscope ou un accélérateur de particules : où trouverons-nous le mal du billet de banque ? Si nous prenons un lingot d’or, faisons de même, où trouverons-nous le mal de ce lingot ? De l’argent numérique ? Ok : prenons l’argent numérique… Où trouverons-nous le mal dans cette information chiffrée ? On comprend bien qu’il y a un problème avec nos croyances… Le mal n’est pas une petite particule qui est cachée quelque part. Le mal est dans notre attachement à n’importe quoi qui devient INDISPENSABLE À NOTRE REPRÉSENTATION DE LA VIE. Car si cet « indispensable » justifie toute action criminelle pour l’obtenir et le conserver, il devient évident que le mal est en nous et en nos illusions, nos représentations, nos croyances, nos aveuglements. Bref, le mal est IGNORANCE avant d’être cette chose là désignée.

Mais l’ignorance véritable s’ignore elle-même de la même façon qu’il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

« La servitude réside uniquement dans le fait de ne pas en être conscient. C’est le fruit de l’inconnaissance, ajnana. Comme le déclarent les Siva-sutra (III-3) : ‘Le voile de Mâyâ consiste en une impossibilité à discerner les catégories (tattva) comme étant les énergies de fragmentation (kalâ) et autres » (Jean Papin, Sakti-Sutra : les aphorismes sur l’énergie d’Agastya, Almora, 2006, p. 94).

Le mal peut donc prendre aussi le visage de tous ces ignorants qui ne savent pas qu’ils sont ignorants. Et qui s’enferment, de cycles en cycles dans une certaine pathologie de l’esprit, refusant obstinément la lumière, la joie, la libération, l’amour, tout ce qui est léger et pur.

Il faut démystifier un peu tout ceci car nous avons tendance à figer les choses, à trop les conceptualiser. Ainsi, des religieux diront « le mal, c’est le sexe, l’argent, le pouvoir, le vol, le meurtre, le mensonge, la médisance, etc. ». Et que se passe-t-il alors ? Eh bien, les adeptes deviennent OBSÉDÉS PAR LE MAL QU’ON LEUR DÉSIGNE. La meilleure façon de mettre dans l’esprit, le mal, c’est de le faire en le désignant. PENSER EST UNE RÉALITÉ DE L’ESPRIT. LA PENSÉE EST DONC AUSSI UNE RÉALITÉ DE L’ESPRIT. Dans un ciel sans nuage, le moindre objet qui apparaît… EST VISIBLE. Donc les obsédés du mal DONNENT UN VISAGE, UNE RÉALITÉ à ce mal. Et pendant qu’ils pensent au mal qu’il ne faut pas faire, il pensent au mal. C’est là, toute la subtilité du mal… que l’on ne peut pas combattre par lui-même… Car penser au mal, c’est lui donner une réalité dans l’esprit. SEUL CELUI QUI EST MAÎTRE DE SON ESPRIT rigole de cette ruse, bien évidemment… Mais tous ceux qui vivent dans la peur, la peur du mal, ne rigolent pas, eux. Et plus nous pensons à ce qu’il ne faut pas… Eh bien, nous en faisons une réalité pour notre esprit. NOUS SOMMES AUSSI CE QUE NOUS PENSONS, dans ce sens là. Tel un habit porté, nous portons nos pensées en nous-mêmes. Elles nous habitent de l’intérieur.

Par conséquent, lorsque les spiritualités orientales disent que ce sont AUTANT NOS DÉSIRS QUE NOS RÉPULSIONS qui sont nos chaînes, c’est en effet le cas. Notre libération dépend de tout ce que nous mettons dans notre esprit et qui nous entrave par la même occasion. Oublions les mots : revenons aux réalités de ce que nous plaçons dans notre esprit. Eh bien, nos désirs ou nos répulsions, en réalité, cela revient exactement à la même chose : nous en faisons un « accompagnement perpétuel« . Être obsédé de ceci ou de cela, revient à être prisonnier de ceci ou de cela. Peu importe que ce soit un désir ou une aversion.

La dualité est donc ce qu’il faut supprimer dans ses deux pôles contraires. Si je ne pense qu’au désirable de la dualité, je serai hanté, possédé, asservi par le désirable toujours présent à mon esprit. Si je ne pense qu’à l’indésirable de la dualité, je serai hanté, possédé, asservi par l’indésirable constamment invoqué en mon esprit. La dualité nous possède des deux bouts, comme la banane que l’on peut manger par les deux bouts. Si nous sommes deux joueurs d’échecs, peu importe qu’il y ait un gagnant et/ou un perdant. Le jeu d’échecs sera la réalité de l’esprit pour les deux joueurs. Et la partie ne sera pas achevée pour leur esprit : l’un ruminera son erreur et ce qu’il aurait pu faire, l’autre revisualisera sa partie gagnée pour bien la mémoriser. NOUS SOMMES ACCOMPAGNÉS D’UNE RÉALITÉ QUI DEVIENT NOTRE RÉALITÉ. Les choses se dédoublent, et de physiques, elles deviennent mentales. Nous sommes donc des prisonniers mentaux, avant d’être des prisonniers physiques. Car la matière passe… une vie passe… Mais l’âme qui trépasse, emporte avec elle tout ce qui habite son univers mental. Elle s’est chargée.

« La transmigration de l’homme est due aux funestes effets des surimpositions. L’esclavage qui en résulte, c’est le mental – et le mental seul – qui l’a fait naître. C’est encore le mental qui est la cause des souffrances, de la naissance et de la mort, etc. » (Sri Samkarakarya, Le plus beau fleuron de la discrimination, trad. M. Sauton, Jean Maisonneuve Successeur, Paris, 1998, p. 53).

Alors ? Comment nous en sortir ? Si tout ce que nous pensons occupe l’espace de notre esprit, comment faire ? Eh bien, nous pouvons opérer le vide mental, ce qui est déjà libérateur et très bénéfique pour le cerveau qui chauffe comme une unité centrale, ou bien nous pouvons travailler résolument NOTRE LÂCHER-PRISE, c’est-à-dire rendre totalement accessoires toutes les choses avec lesquelles nous vivons présentement. En rendant accessoires toutes les choses, nous les remettons à leur juste place. Toute chose peut être utile, mais les outils doivent retourner dans la caisse à outils : alors les mains sont libres. À quoi cela sert-il d’avoir les mains chargées de tous les outils tout le temps ? Plus lourds, nous portons, moins rapides, nous serons. Les enfants sont beaucoup plus rapides car ils sont beaucoup plus légers. Ils ont moins de bagages. Avoir le cœur d’un enfant, c’est avoir le cœur libre. Laissons nos jouets de côté. Passons à autre chose. Qui emporte dans la mort ses possessions matérielles ? L’âme repart nue, comme elle est venue. Le matériel ne mérite donc pas d’être réitéré dans notre espace mental. S’il se surimpose à notre esprit, il devient notre réalité. Nous sommes aussi ce que nous pensons. Ne plus penser, ne plus s’attacher devient alors une façon d’exister dans le monde, libératrice (car il n’est pas forcément nécessaire de fuir hors du monde pour se réaliser dans l’Éveil).

« Ceci est la cause de la souffrance : nous sommes attachés, nous sommes prisonniers. C’est pourquoi la [Bhagavad] Gîtâ dit : ‘Œuvre sans cesse, œuvre, mais ne sois pas attaché ; ne sois pas prisonnier. Réserve-toi la force de te détacher de toute chose, tout ce à quoi ton âme puisse être rattachée, quelle que soit la douleur que tu éprouveras à quitter ce que tu chéris ; malgré cela, garde-toi la force de la quitter quand tu le voudras’ (II, 2,3) » (Svâmi Vivekânanda, Lève-toi ! Réveille-toi !, Accarias L’Originel, Paris, 2011, p. 59).

Conclusion

Faut-il renoncer à tout ? La réponse sera la vôtre. Si vous savez prendre un outil sans lui accorder aucune autre importance que son rôle à l’instant t, alors il n’y a aucun attachement. Mais si le plaisir ou le déplaisir sont tels qu’ils en deviennent des addictions, alors l’abstention est sûrement preuve de sagesse. Nous sommes tous différents ! Pourquoi imposer une voie unique de libération ? L’essentiel n’est-il pas de comprendre véritablement le mécanisme de nos cercles vicieux ?

« Le samsâra dont la traduction tibétaine (‘khor-ba) signifie à peu près ‘cercle vicieux‘ se caractérise par une suite de renaissances au sein de différents domaines et conditions d’existence (…). Tant qu’en leur esprit, les passions et l’ignorance n’ont pas été définitivement dissipées, les êtres animés ne peuvent échapper à une succession de naissances au sein du samsâra » (Philippe Cornu, Dictionnaire encyclopédique du Bouddhisme, Seuil, 2001, p. 504).

« On ne recherche avec passion les plaisirs sensoriels qu’à la condition de s’identifier avec le corps grossier. Que la notion de corps fasse défaut, nul ne les poursuit plus ! En pensant aux objets des sens, l’homme cède à une tendance innée, et cette tendance est la cause de l’esclavage auquel la transmigrassion l’asservit car elle fait surgir en lui, l’idée de distinction ou de dualité » (Le plus beau fleuron de la discrimination, op. cit., p. 85).

En revanche, il est essentiel d’être honnête envers soi-même car si nous disons ou enseignons le contraire de ce que nous faisons, nous serons les victimes de nos propres erreurs. Car à ce jeu du faux-semblant, le premier trompé est soi-même. L’esprit de chacun sait très bien ce qui se passe en lui-même. Dans les EMI (Expériences de Mort Imminente), le panoramique de vie le démontre à chaque fois. Nous sommes transparents. Surtout dans l’au-delà quand nous n’avons plus de corps physique charnel. Ainsi, il ne sert vraiment à rien de se voiler la face. Devenir transparent à soi-même fait gagner du temps. Et si nous sommes transparents envers les autres, c’est encore mieux. Nous pouvons ne faire qu’UN puisque nous sommes tous des « carrefours », des « interfaces » au cœur de l’ÊTRE.

Différences et divergences

Tout individu est amené tôt ou tard à se confronter aux différences et aux divergences. Et cela commence dès l’enfance. Comment pouvons-nous aborder cette problématique dans le domaine de la spiritualité ?

« Faites pour les autres exactement ce que vous voulez qu’ils fassent pour vous. Si vous aimez seulement ceux qui vous aiment, pourquoi vous attendre à une reconnaissance particulière ? » (Luc 6:31 in Nouveau Testament interlinéaire grec français, Société Biblique Française, 2015, p. 297).

Jésus enseigne qu’il n’est pas difficile d’aimer ceux qui nous aiment. Il est vrai qu’aller dans le sens du courant est très confortable pour tout le monde. Mais l’éveil spirituel, ce n’est pas être d’accord avec tout le monde ou obéir à la loi du plus fort. Dans les fausses spiritualités et les croyances illusoires, on pense à tort qu’il n’y a rien à défendre, aucune valeur particulière car il faut « rester zen » tout le temps, être en harmonie avec tout, ce qui revient à accepter l’inacceptable par une espèce de somnolence et cécité intérieures. Comment alors nous positionner face aux différences et aux divergences ?

« Au contraire, aimez vos ennemis, faites-leur du bien et prêtez sans rien espérer recevoir en retour » (Luc 6:35)

Jésus souligne qu’il est plus difficile, donc plus méritoire, d’aimer ceux qui ne nous aiment pas – que l’enjeu est plutôt là, dans l’acceptation des différences et des divergences. Pourquoi agir ainsi ? Pourquoi ne pas aimer uniquement ceux qui nous ressemblent ? Eh bien parce que tout individu narcissique aime son miroir. Dans certains couples, c’est la relation miroir qui est recherchée. Si l’un d’entre eux deux ne joue plus son rôle de reflet miroir, le couple casse. Les relations miroir sont très fragiles car basées sur le narcissisme. Après avoir vécu une Expérience de Mort Imminente transformatrice, il est fréquent que les couples connaissent des ruptures car l’évolution de l’un (qui a vécu une EMI) n’est ni comprise, ni acceptée par l’autre. Encore un modèle narcissique en rupture. Eh oui, aimer véritablement, ce n’est pas chérir son petit nombril qui se reflète chez autrui. Ce n’est pas non plus « aimer-posséder », c’est-à-dire nouer une relation de pouvoir pour que l’autre soit à sa propre image. Le véritable Amour qu’enseigne Jésus ne peut donc pas se contenter d’aimer ceux qui nous ressemblent.

La différence repose sur quoi, fondamentalement ? Quelle est-elle ? Pourquoi existe-t-elle ? Elle existe du fait qu’un être évolue selon son âge, selon sa compréhension et selon son rythme. Un être expérimente la vie avec ses propres limites. Au sein du même individu à l’échelle de toute la durée de sa vie terrestre, il n’est pas dit que l’on se comprendrait soi-même à des âges différents. Nous sommes donc tous porteurs de différence puisqu’elle existe aussi en soi-même dès que nous changeons, évoluons. C’est inévitable. Car notre âge, notre rythme, nos limites, ainsi que nos goûts, nos sensibilités, nos quêtes, tout cela nous SINGULARISE. Nous sommes le singulier dans un monde pluriel. Les messies aussi sont singuliers : ils ne sont pas reconnus dans toutes les religions, toutes les sensibilités et à toutes les époques. Tout est singulier car tout possède une individualité propre. La singularité témoigne de LA RICHESSE de l’ÊTRE. Une richesse de complémentarités car nous sommes des êtres multidimensionnels. On peut avoir du cœur et manquer d’intellect. On peut avoir un brillant intellect et manquer de cœur. On peut n’avoir ni l’un, ni l’autre, mais être très doué de ses mains. Etc. Il existe de nombreuses intelligences et chacune aura sa propre logique.

Les différences sont des aspects de l’Être qui explore des mondes, des univers, avec les rapports fini/infini, ignorance/apprentissage, croissance/éveil, etc. Et les différences amènent nécessairement des divergences. On ne peut accepter et comprendre que ce dont on a les moyens, les dispositions dans notre propre système de références. Tout ceci, qui relève de l’évidence, nous conduit à quoi ? Que nous aurions raison d’être tolérants vis-à-vis de ce processus de différenciation puisqu’il existe déjà au sein même de notre propre existence. Ainsi, tolérer, c’est comprendre le processus évolutif. Différences et divergences marquent une étape totalement relative au cours du processus d’expérimentations. Or, il n’y a pas lieu de rejeter « un autre soi-même » parce qu’il est plus jeune ou plus mûr sur le chemin de l’évolution, qu’il est plus sot ou plus sage.

En revanche, quand des actions sottes sont nuisibles à la collectivité, il est certain qu’il n’est plus temps d’être zen, de fermer les yeux ou de regarder ailleurs. Quand la maison brûle, il faut l’éteindre, ou bien accepter de la perdre, la voir partir en fumée. Ne dit-on pas qu’il y a un temps pour chaque chose ? Nos actes reflètent forcément nos croyances. Il y a donc des actes idiots, dangereux, destructeurs. Tout n’est donc pas acceptable. Mais nous pouvons corriger l’inacceptable dans l’amour et la tolérance, plutôt que dans la haine et la violence. Dépasser la dualité, ce n’est pas devenir sot ou aveugle, voire paresseux. C’est agir lorsqu’il faut agir, mais avec le cœur et la compréhension. Être bienveillant avec chacun, même au sein des différences et des divergences. Nous aimerions sûrement que l’on nous aide avec bienveillance dans le respect de ce que nous sommes à l’instant t. Si nous avons de l’amour et un véritable éveil, cela doit se voir aussi dans nos actes, pas seulement dans nos idéaux. Ainsi, corriger ce qui doit l’être, ce n’est pas céder à la dualité car tout n’est pas parfait, loin de là ! Les erreurs sur le chemin démontrent systématiquement que la perfection n’est pas dans nos actes relatifs et approximatifs. En revanche, tolérer l’imperfection, c’est comprendre au-delà de la dualité. Ceci rejoint sa parabole de la paille (dans l’œil du voisin) et de la poutre (dans son propre œil) car tous, de façon relative, nous sommes des êtres évolutifs. Même un sage fait peut-être une erreur qu’un plus sage que lui pourrait percevoir. La voie est infinie. Mais juger avec le cœur, ce n’est pas condamner, c’est comprendre et relativiser.

Si nous n’aimons que ceux qui nous ressemblent, nous restons en fait dans la dualité et entretenons des divisions. Si nous aimons de façon totalement désintéressée et d’un amour sans limites, nous transcendons la dualité, ce qui nous rapproche de l’Unité au sein du Multiple.

Panoramique de vie : ce qu’il nous enseigne

Un grand nombre de ceux qui ont vécu une Expérience de Mort Imminente (EMI) rapporte avoir revisionné en détail toute leur existence depuis l’enfance dans une espèce de « panoramique de vie« . Parfois, ce panoramique déborde le temps présent et dévoile le futur. Ce panoramique n’est pas tout à fait semblable à un film car il expose en perspective toutes les conséquences, les impacts de nos choix, de nos paroles, de nos actes sur autrui et notre vie : en bien, comme en mal. C’est un panoramique multidimensionnel. Mais que nous enseigne-t-il ?

Très souvent, l’individu est surpris car le panoramique de vie ne privilégie pas les ascensions sociales, l’argent, la célébrité, le pouvoir, le prestige, tout ce qui est considéré comme « une réussite » sur le plan matériel, non. Ce qui est mis en lumière, c’est la vraie richesse du cœur : celle qui donne du sens à notre vie spirituelle. C’est-à-dire les actions désintéressées où gratuitement, nous pensons aux autres, sans arrière-pensée, honnêtement.

« De nombreuses personnes sont d’une grande intelligence pour accomplir des choses ordinaires. Cette intelligence n’est pas une forme de sagesse parce que les accomplissements ordinaires (par exemple avoir un statut social élevé, une bonne réputation, être riche ou réussir dans les affaires) sont trompeurs. Si nous mourons demain, ces choses disparaîtront demain et il n’en restera rien pour notre futur. La sagesse, par contre, ne nous trompera jamais. C’est notre guide spirituel intérieur qui nous mène sur la voie correcte » (Guéshé Kelsang Gyatso, Le nouveau Cœur de la Sagesse, Tharpa, 2004, 2012).

Ainsi, nous pouvons réussir notre vie sociale et échouer notre vie spirituelle. Ceci est d’autant plus vrai que dans notre monde physique, c’est la compétition qui est le jeu dominant : avec des gagnants et des perdants, des riches et des ruinés, des dominants et des dominés. Nous avons reproduit la loi de la jungle à tous les niveaux de la société. Il y a manifestement une façon de « réussir » en inversant les valeurs du cœur et de la spiritualité. Les plus durs, les plus brutaux, les plus sauvages, les plus impitoyables, les plus malicieux, les plus menteurs, les plus voleurs, les plus égoïstes, etc., pourront réussir mieux que les autres. « Les premiers seront les derniers » car en voulant réussir sur Terre, nous contrecarrons nos chances d’évoluer dans l’éveil spirituel. En fait, nous faisons tout pour nous enchaîner à nos vices, nos passions dévorantes et destructrices, nos possessions qui s’accumulent, ce qui conduit directement aux réincarnations, voire aux régions infernales de l’au-delà si le mal ronge nos esprits sans aucune morale et si nous estimons que la fin justifie tous les moyens. L’aveuglement de l’égo, c’est cela : suivre « le système », devenir un prédateur formaté selon une logique destructrice pour soi-même, pour autrui et pour notre environnement. Ceux qui ont la chance de vivre un panoramique de vie avant l’heure fatidique comprennent celaet peuvent encore modifier leur destin de vie, leur futur. Car qui a envie d’affronter en face le loup qu’il est devenu pour réussir ? Un loup parmi les loups : il faut assumer !

Le karma est ainsi : ce que nous sommes, nous le vivons. Ce que nous faisons subir : nous le subirons. La réussite dans l’horreur est une façon d’entrer dans l’horreur : d’en faire son lot quotidien. Ce n’est pas tant qu’il faille avoir peur de l’enfer telle une menace extérieure qui nous serait imposée… Mais de comprendre que nos pensées fabriquent nos vies et que dans la réalité d’un monde spirituel, nos pensées deviennent notre enfer. Plus grande est la noirceur de notre âme, plus puissante est la noirceur de la réalité psychique dans laquelle nous déboucherons à notre mort. Certains vivent des « EMI négatives », c’est-à-dire des incursions momentanées dans les régions infernales de l’esprit.

« J’ai vécu le détachement de mon corps ; j’ai traversé des mondes terrifiants, désolants et réconfortants, et dans mon errance, j’ai approché la limite extrême d’où il n’y a plus de retour. Il s’est avéré que mon heure n’était pas encore venue d’entrer dans cette sphère » (Mario Mantese, J’ai vécu ma mort : Mon voyage dans l’au-delà, Books on Demand, 2015).

L’enfer n’est ni égyptien, ni chrétien, ni bouddhiste. Il n’est même pas propre à la planète Terre… Il est propre à toute entité qui fabrique par ses propres pensées et actions, son univers psychique. L’enfer est un reflet miroir de notre être intérieur corrompu. C’est une projection de ce que nous sommes, de nos choix. C’est donc une torture de l’esprit puisque le mal se caractérise par son opposition au bien. Au-delà des mots, il y a une réalité-vérité. « Enfer » n’est qu’un mot pour dépeindre ce qui habite l’esprit corrompu.

Le panoramique de vie se moque de nos croyances et nos certitudes : il expose un miroir fidèle de ce que nous sommes. Le panoramique de vie est le révélateur photographique de ce à quoi nous nous exposons. Sommes nous ombre ou lumière ? Après quoi courons-nous ? Il permet de faire un bilan profond et honnête, de voir ce qui résulte de « la pesée de notre âme » : de quel côté penche la balance.

Ainsi, lorsque nous voulons rejeter toute croyance, il faut se demander si nous rejetons aussi les aveuglements de notre égo ? Car si nous ne croyons en rien et que cela justifie de s’ancrer irrésistiblement dans ce jeu de compétition sociale où tous les coups sont permis, nous faisons preuve d’une croyance dans les biens matériels. Car pourquoi autant de misère intérieure ? Au nom de quoi ? Au nom des biens matériels. La présumée richesse des biens matériels mérite-t-elle un tel prix à payer sur nos âmes asservies à la matière comme des esclaves impuissants ? Les véritables chaînes sont nos attachements. Et l’enjeu n’est pas seulement pour cette existence présente, mais les autres qui s’ensuivent par la logique de cause à effet.

Le panoramique de vie nous enseigne que notre idée de la réussite est fausse. Le bonheur de l’égo qui court à sa perte n’est qu’une vanité. Quant aux possessions matérielles, plus elles sont nombreuses, plus ce sont elles qui nous possèdent : pour les entretenir, ne pas les perdre, les fructifier.

« Strophe 88. L’esprit humain est généralement attaché à un vil savoir à cause de l’influence de fruits non vertueux. (…) Quiconque a l’esprit obsédé par la convoitise, entre en enfer pour avoir dédaigné le don de la sagesse exaltée. À la fin de sa vie, il est soumis à ses possessions comme une épouse à son mari. Hélas, telle est l’issue d’une pratique non vertueuse ! » (Traité du Mandala : Traité de Kalachakra, Desclée de Brouwer, Paris, 2003, p. 152).

La compétition est en fait une croyance masquée, une croyance qui s’ignore. Nous sacrifions la beauté intérieure de l’esprit, sa quiétude, pour une beauté extérieure évanescente qui cause nos tourments. Nous sacrifions la richesse de notre esprit, sa créativité infinie, pour une richesse extérieure qui cause injustice et souffrance aux autres démunis. Notre lumière intérieure en soi belle et pure, qu’en faisons-nous ?

Le panoramique de vie nous enseigne que « voir à l’intérieur de nous-mêmes » permet de comprendre la valeur de nos actes, leur portée, leur conséquence. C’est un voir « avec amour » et non plus avec les aveuglements de l’égo contre les autres. C’est « la vision large », panoramique sur le sens réel de l’existence : nous sommes ici-bas pour progresser, nous améliorer dans ce qui en nous, subsiste de vie en vie.

La spiritualité n’est donc pas qu’une affaire de croyances… Car ce n’est pas Dieu lui-même descendu de son trône majestueux qui vient nous juger : c’est notre être profond qui pose un regard sur les choix de l’égo. C’est une réflexion au sens littéral : du Soi éternel qui juge avec compassion, au petit soi de l’égo : de Soi à soi. De notre être entier à notre petit être incarné. C’est une affaire intime. Pas de jugement, pas de condamnation. Par ailleurs, ici et maintenant, ne sommes-nous pas libres d’agir différemment? Rien n’est irrémédiable.

Si tout est Spirituel, c’est nous qui fabriquons notre réalité intérieure et contribuons à celle extérieure. Une authentique spiritualité repose donc sur LES CONSÉQUENCES de nos choix car si nous sommes de divins créateurs : nous créons nos enfers et nos paradis. La Terre actuelle, par exemple, est le reflet de nos créations. Et s’il y a autant de misère et d’injustice, c’est le reflet de nos créations, nos choix. N’est-il pas un peu trop facile de blâmer un Dieu pour ce que nous faisons subir aux autres et à notre environnement? « Pourquoi Dieu laisse-t-il faire cela » devrait plutôt être reformulé de la sorte : « Pourquoi laissons-NOUS faire cela ? ». Le monde est-il meilleur avant ou après notre départ? À quoi avons-nous contribué ? À quoi voulons-nous contribuer ?

Un panoramique de vie est d’une certaine façon, « une seconde chance« . Si nous revenons ici-bas, c’est que tout n’est pas terminé… tout n’est pas joué d’avance. Un panoramique de vie est avant tout, UNE PRISE DE CONSCIENCE, un ressaisissement de l’âme.

Certaines valeurs du cœur et de l’esprit du fait qu’elles sont saines, profitables à tous, bénéfiques, méritent d’être mises en application. Nous avons tout ce qu’il faut pour agir. Notre esprit est créateur. Le panoramique de vie nous rappelle à notre pouvoir. Le pouvoir de changer les choses.