D’où vient l’efficacité de la Mâyâ ?

Cette question est rarement posée en ces termes dans la spiritualité. Mais nous allons voir qu’il peut être très intéressant de s’interroger sur les raisons de sa puissance : Pourquoi ou comment la Mâyâ est-elle aussi puissante ?

Définitions très brèves de la Mâyâ :

  • Illusion cosmique et ignorance.
  • Monde des phénomènes et des formes, de l’illusion et de la tromperie.

(Le Dictionnaire de la sagesse orientale, Robert Laffont, 1989, p. 354).

  • « littéralement « magie » ou « sorcellerie », souvent personnifiée dans la mythologie hindoue. La « force » utilisée pour expliquer comment nous en arrivons à être persuadés de croire qu’il y a une création avec des objets et des créatures séparées ».

(« Glossaire des termes sanskrits » in Dennis Waite, L’Advaita Vedanta : théorie et pratique, Almora, 2011, p. 423).

Pourquoi nous intéresser à la Mâyâ ? Parce que c’est elle, en définitive, qui nous empêche de réaliser notre éveil. C’est elle qui nous séduit, nous distrait, nous accapare l’esprit. Et c’est par contre-coup que nous nous laissons prendre à son jeu.

Très souvent, la Mâyâ est comparée à de la magie. Or, pourquoi nous laissons-nous prendre par un tour de magie ? Voilà le type de questions que nous allons nous poser.

La Mâyâ n’est qu’un mot. Que désigne-t-il ?

Première définition et erreur : il désignerait la réalité sensible puisque « les phénomènes, les formes » en font partie.

C’est une première erreur car l’Éveillé nous dit justement « non, les apparences phénoménales ou formelles ne sont justement pas la réalité ». Pourquoi ? « Parce qu’elles sont évanescentes. Elles ne durent pas. Elles sont éphémères. C’est un tour de magie. Ne vous y laissez pas prendre ».

D’après ce que nous dit l’Éveillé, nous sommes donc tentés « de prendre pour argent comptant » ce qui nous apparaît, mais c’est un truc, un tour, un artifice. Autrement dit, c’est « UNE ILLUSION DES SENS« .

Seconde définition : La Mâyâ serait une « illusion cosmique« . Par « cosmique », il faut comprendre « généralisée universellement » car ce n’est pas que le cosmos physique qui est concerné, mais aussi tous les plans de conscience où il y a des phénomènes et des formes… Sous cet aspect, l’Astral n’est donc pas plus « réel » que le plan physique. L' »au-delà » avec ses formes belles et étincelantes, ou cauchemardesques avec les niveaux inférieurs, n’est pas plus réel sur le plan de la longévité.

Troisième définition : La Mâyâ est donc ignorance… ignorance sur ce qu’elle est, sa véritable nature.

De ce fait, quelle est la véritable nature de la Mâyâ ? Ce qui revient à demander d’où viennent ces phénomènes sensibles, ces formes trompeuses? D’où viennent-elles ? Pourquoi surgissent-elles ?

Mais, en premier lieu, avons-nous raison de nous interroger sur ce qui nous semble si évident ? Avons-nous raison de remettre en cause des évidences naturelles ? La physique quantique qui étudie concrètement la matière dans l’infiniment petit, nous apprend qu’elle est constituée essentiellement de… vide. Un vide colossal, mais avec des forces combinées et des particules innombrables. Vide, forces et poussières.

Alors, oui, il semblerait bien qu’il y ait là un tour de magie si ce que nous nommons « réalité tangible » n’est en réalité que vide, forces et poussières de particules. Si nous nous battons pour du vide, si nous nous rendons esclave du vide, c’est bien qu’il y a une profonde illusion qui s’empare de nous.

« Il en est, Mahâmati, comme d’un magicien qui, grâce à son art, peut transformer brindilles et cailloux en apparences d’êtres animés à tel point que les spectateurs se font [au sujet de ces êtres] toutes sortes d’idées fort éloignées du réel. De même en va-t-il ici, Mahâmati, c’est bien à cause de l’habitude de saisir un monde d’objets [essentiellement autres que son propre esprit] que la nature imaginaire perçoit toute une variété d’apparences dans la nature dépendante – ce qu’on appelle ‘[monde] né de la nature purement imaginaire » (Soûtra de l’Entrée à Lankâ : Lankâvatâra, Fayard, 2006, pp. 88-89).

Mais comment une telle chose, une telle Mâyâ est-elle possible ?

Eh bien, il faut regarder les faits : nous accordons du crédit À NOS SENS. Si un tour de magie fonctionne, c’est que nous AVONS VU ce qui n’est qu’une illusion. La magie repose souvent sur la vue, associée parfois avec l’audition.

Le magicien laisse de côté les croyances de chacun. Il maîtrise ce qu’il donne à voir. La Mâyâ constitue, de ce fait, LE ROYAUME DES SENS. Et cela, dans tous les mondes possibles, physiques ou non, passés, présents et futurs.

Si nous décidons que « voir, c’est croire », nous sommes responsables de nos croyances. C’est nous, en fait, qui décidons de conférer de la réalité à nos sens.

« Par exemple, dans la citation qui débute ce chapitre, Mâra affirme avoir la domination sur les cinq sens et sur l’esprit, de même que sur les phénomènes et les objets. Le Sutra « Anen-Jasappaya » du Majjhima Nikaya semble confirmer cette assertion, décrivant à la fois les sens et les perceptions comme étant sous « l’emprise de Mâra » (mâradheyyam)… » (Michael D. Nichols, Malleable Mâra, State University of New York Press, 2020, p. 4).

La question devient alors : pourquoi donnons-nous autant de crédit à nos sens ? Et nous prenons conscience alors d’UNE AUTRE ILLUSION sur laquelle tout ce jeu de la Mâyâ repose…. Nous créditons le monde sensible car nous prenons comme référence systématique notre corps propre qui, lui aussi, est sensible. Notre corps physique sensible DEVIENT LA RÉFÉRENCE.

Formulé autrement, nous dirions que pour que la Mâyâ fonctionne, il y a plusieurs impératifs :

  1. Oublier notre nature spirituelle infinie, illimitée, éternelle (voilement)
  2. Détourner notre attention de notre vraie nature afin de ne plus l’éprouver (distraction)
  3. Recouvrir celle-ci par un CORPS SENSIBLE qui agira tel un filtre (le mental)
  4. Immerger le corps sensible dans un univers sensible qui agira tel un écran

Il suffit de 4 stades pour que la Mâyâ fonctionne efficacement. On remarque qu’un magicien s’y prend de la même façon : DÉTOURNER NOTRE ATTENTION. Et il détourne l’attention, lui aussi, en utilisant un corps, souvent celui d’une belle assistante. La beauté devient alors une ruse, une belle ruse. La beauté des formes.

« §45. Le sens propre de « mâyâ » est celui d’une « force » magique, celle notamment qui permet de créer des formes (N. Fest. Alfred Hillebrandt, p. 144) » (Louis Renou, « L’ambiguïté du vocabulaire du RigVeda », Journal Asiatique, Avril-Juin 1939, p. 203).

Nous voyons que la comparaison de la Mâyâ avec la magie est pertinente car il s’agit de distraire et d’accaparer l’attention pour une pseudo-réalité qui n’existe pas : il n’y a que vide, forces et poussières particulaires derrière les apparences trompeuses. Et si nous ne sommes pas convaincus par les découvertes de la physique quantique, laissons faire le temps… Avec le temps, tout disparaît.

Notre pseudo-réalité est comparable à une bulle de savon riche en couleurs. Avec le temps, la bulle éclatera. Et le vide est bien sa nature essentielle.

Dans certains courants de l’hindouisme (les Vedanta Soutra, les Purana et les Sursagar), Mâyâ n’est que le rêve divin de Brahmâ. C’est le mot lîlâ (signifiant d’ailleurs « jeu« ) qui développe cette idée.

« La lîlâ est l’idée que Dieu a créé l’univers pour s’amuser » (Dennis Waite, L’Advaita Vedânta : Théorie et pratique, Almora, 2011, p. 303).

« lîlâ : littéralement ‘jeu’ ou ‘amusement’ ou ‘passe-temps’ : l’idée que la création apparente est un divertissement pour le créateur – un moyen pour Lui, de se distraire. Il joue tous les rôles de telle façon que chacun est ignorant de sa nature véritable et se croit séparé » (Dennis Waite, L’Advaita Vedânta, op. cit., p. 422).

« Brahman est le substrat de l’apparence cosmique et Brahman seul est réel. L’Univers, en tant que système de relations, n’est qu’une simple apparence » (Comment discriminer le spectateur du spectacle ?, trad. M. Sauton, Jean Maisonneuve Successeur, 2000, Avant propos, page L).

« Sache dorénavant que la Nature est la Mâyâ, et que le Dieu Suprême est le
Seigneur de la Mâyâ. Le monde tout entier est empli d’êtres qui constituent Ses parties
 » (Svetasvatara Upanishad, trad. M. Buttex, IV, 10).

« Le fondement de cette apparente existence est en Maya : Maya qui donne vie à toutes les créatures, est le désir de Brahma, la volonté éternelle et divine » (Religions de l’Antiquité, Tome I, seconde partie, trad. all. F. Creuzer, Treutel et Würz Libraires, Paris, 1825, p. 644).

« Il est dit, dans un autre passage, qu’elle [la Mâyâ] a deux aspects, l’endroit et l’envers, Vidyâ et Avidyâ, Savoir et Non-savoir. Le Non-savoir tend éternellement à envelopper la Science, la Science tend éternellement à se substituer au Non-savoir. Avidyâ, le Non-savoir, est le pouvoir qu’a le Brahman de créer des illusions, des images, des choses qui en soi semblent [ou paraissent], mais ne sont pas. Vidyâ, le Savoir, est son pouvoir de rejeter ses propres imaginations et de revenir à son Moi réel et éternel. L’action et la réaction de ces deux grandes Énergies agissant l’une sur l’autre, est le secret de l’activité universelle » (Shri Aurobindo, Brahman et Maya dans les Upanishads, trad. J. Herbert, Dervy, Paris, 1980, p. 64).

« Brahman extériorisé par sa propre volonté sous la forme de Mâyâ se regarde avec les voiles de Mâyâ à demi soulevés (…). Il est Parabrahman qui envisage Mâyâ, et le stade suivant le porte en Mâyâ où la dualité commence, où Purusha se difféncie de Prakriti, l’Esprit de la Matière, la Force de l’Énergie, l’Ego du Non-ego ; lorsque se poursuit la descente dans le phénomène, le Purusha unique se différencie en de multiples réceptacles, la Prakriti unique en d’innombrables formes. Telle est la loi de Mâyâ » (Idem, pp. 60-61).

Livre adapté d’une thèse de Michael David Nichols (Maîtrise des Arts en religion comparée)

Dans le bouddhisme, en revanche, Mâyâ est la création du Malin Génie qui a pour nom Mâra : « dieu de la mort et maître de l’illusion » (L’ABCdaire du Bouddhisme, Flammarion, 2000, p. 43).

Michael Nichols souligne d’ailleurs que le nom « Mâra » provient de la racine sanskrite mṛ qui signifie « mort », bien qu’il explique que Mâra fusionne en fait « la vie et la mort, le désir et la destruction » (Michael D. Nichols, Malleable Mâra, Sully Press, 2019, p. 3). Et il précise également que Mâra représente symboliquement « l’instabilité, le chaos et l’impermanence imputable au samsâra«  (idem, p. 21) – le samsâra étant cette roue, sans début ni fin, des réincarnations, du karma, et selon le Dictionnaire Encyclopédique du Bouddhisme de Philippe Cornu, « l’errance, le cycle des existences conditionnées » (Seuil, 2001, p. 504).

« Samsâra : Littéralement « migration ». Le cycle de la naissance, de la mort et de la renaissance auxquels sont soumis tous les hommes, tant qu’ils demeurent dans l’ignorance de leur identité avec Brahman » (Dictionnaire de la Sagesse orientale, Robert Laffont, 1989, pp. 474-475).

Ainsi, nous retrouvons la dialectique et l’antithèse Mâra-Brahmâ. À ce titre, Michael D. Nichols expose l’idée (déjà défendue par d’autres auteurs) que Mâra pourrait défendre une nécessité didactique afin de comprendre comment échapper justement au samsâra, vaincre les nombreux pièges illusoires. Pour vaincre des obstacles, encore faut-il les voir, les cerner, les comprendre.

Dans la méthode tibétaine de divination du MO de Manjushri (que nous avons présentée ici), au tirage TSA NA, voici ce qu’il est dit :

« Mâra, démon des agrégats : Si c’est TSA NA [qui est obtenu par le tirage divinatoire], le Mâra des agrégats, qui apparaît, alors tout ce qui touche à la famille, aux biens, à la vitalité, aux amis et à la richesse est totalement négatif, tout comme un arbre fendu en son milieu » (Jamgon Mipham, Le MO de Manjushri : Méthode tibétaine de divination, IFS, Bruxelles, 2014, p. 94).

Pour le jaïnisme, les deux aspects sont repris, sans rien nier de cette ambivalence :

« La mâyâ est l’illusion abusive qui peut s’entendre en deux sens. Elle est la puissance à laquelle le sujet succombe lorsqu’il lui est assujetti, mais aussi bien, pour celui qui, homme ou dieu, s’en est rendu maître, elle est le pouvoir d’assujettir par l’illusion. Cette double acception renvoie au passé védique de la notion : selon Louis Renou (auteur de « L’ambiguité du vocabulaire du Rgveda« ), en effet, dès les textes védiques, mâyâ s’entend d’un instrument de maléfice, privilège démoniaque des Asura, mais aussi d’un acte créateur, celui des dieux producteurs de formes, voire l’inspiration du [mauvais] poète » (Jean-Pierre Osier, Les Jaïna : Critiques de la mythologie hindoue, Cerf, Paris, 2005, p. 51).

Et dans les nombreuses sectes gnostiques dont le manichéisme, c’est un Anti-Dieu qui est la cause de ce « Mal » tompeur, illusoire, corrupteur :

« Il y a dans le manichéisme, profusion innombrable de démons ou d’entités maléfiques (Archontes, Puissances des Ténèbres, Dêvân ou Devs, Yaksas, Péris, Raksas, Râzân, Mâzandâran, Avortons, etc.). Cette engeance infernale ne va pas cependant sans être répartie entre certaines classes, ni ce foisonnement sans comporter une certaine hiérarchie. De l’ensemble, qu’elle domine, émerge la figure d’un chef, d’un Archidémon qui est en même temps un anti-dieu et qui, dans les formes les plus simples, sinon les plus primitives, du système, porte le nom sinistre et prestigieux de « Roi » ou « Prince des Ténèbres » « . (Henri-Charles Puech, Sur le manichéisme et autres essais, Flammarion, 1979, p. 104).

Le problème avec « cette magie », c’est qu’elle donne « corps » à nos pensées car une chose est absolument certaine : LA MÂYÂ EST UNE CRÉATION. Or, toute création ne naît pas de rien… d’autant plus que le vide lui-même n’est pas rien… Toute création naît de l’Esprit – au sens général du terme. Ainsi, cette Mâyâ peut adopter toute forme voulue et le Dieu, comme l’Anti-Dieu, seront les réalités miroirs créées selon les désirs de notre esprit.

Autrement dit, cette Mâyâ donne raison À TOUTES LES ILLUSIONS, TOUTES LES CROYANCES. Car il y a de l’infini dans ce processus. Il est SANS FIN.

Dès lors, nous pouvons aussi nous dire : s’il est sans fin, ne serait-il pas sans début ? Ne s’agirait-il pas finalement d’un processus impersonnel ? C’est-à-dire LA PROPRIÉTÉ de l’Esprit : celle de pouvoir tout imaginer, tout concevoir, l’agencement du vide et des poussières particulaires étant sans aucune limite.

Et de ce fait, la Mâyâ serait LE REFLET d’innombrables créations psychiques. Mais un reflet, signifie que l’on y projette nos croyances tel un réservoir – un réservoir de tout… L’ordre, l’harmonie, le chaos, tout !

La Mâyâ serait donc une faculté de l’Esprit. Or une faculté est un potentiel qui peut être accompli ou ne pas l’être. L’Esprit peut donc ne pas utiliser sa Mâyâ puisqu’elle n’est pas indispensable. La conscience omniprésente se suffit à elle-même.

De la sorte, nous en venons à formuler une autre hypothèse : non plus celle de l’imaginaire rêveur d’un Dieu Brahmâ, non plus celle d’un anti-Dieu Mâra, Prince des Ténèbres, non plus celle d’un monde illusoire, trompeur, destiné à nous égarer, mais tout bonnement, celle d’une fonction créatrice quasi artistique propre à l’essence de l’Esprit : UNE FICTION SUR DEMANDE, UNE « FOLIE » CRÉATRICE.

Et par conséquent, ce n’est pas tant que le Désir nous enchaîne en raison de la Mâyâ tentatrice, mais plutôt que le Désir est le MOTEUR MÊME DE LA MÂYÂ, sa mise en œuvre.

La Mâyâ serait une façon de « vaincre l’ennui » pour parler trivialement. Ceci est faux, bien entendu, puisqu’il n’y a aucun ennui possible quand tout est là, parfait, harmonieux, dans une félicité sans limite. Néanmoins, pour comprendre ce que nous voulons communiquer, « vaincre l’ennui » est efficace : nous pouvons choisir une espèce de récréation ludique, qui est aussi une re-création ludique. Ce n’est pas tant l’ennui qui nous motive, mais l’envie, le désir, l’exploration. Non pas en raison du manque puisque l’Esprit est plénitude : Tout est en lui. Ce ne serait pas une création par manque (remplir un besoin), mais une création par profusion éternelle et surabondance (répondre à une potentialité).

Cette conception artistique propre à l’Être n’est ni bonne, ni mauvaise, ni divine, ni démoniaque. Elle n’est même pas illusoire non plus puisqu’elle est création voulue consciemment, songe projeté, « essai » fructueux ou pas…

Dès lors, nous pourrions avoir des créations imparfaites, des créatures imparfaites, tout est possible dans l’infinité des possibilités !

Et que le temps efface des créations imparfaites ne ferait pas vaciller pour autant l’Auteur Artiste qui a l’éternité pour songer à d’autres créations possibles, à l’infini.

Dans cette hypothèse, cette spéculation, ce sont nos limitations et nos peurs qui « diaboliseraient » la Mâyâ. Parce que nous ne la comprendrions pas !

Pourquoi formuler une telle hypothèse ? Parce qu’il est peu plausible de concevoir que cette Mâyâ cosmique, à l’échelle de tous les plans d’existence, soit là uniquement pour nous égarer. De plus, est-il vrai que tout le monde s’égare ? Ne confondons-nous pas Mâyâ et conception morale ? Il est évident que si nous sommes des êtres barbares, nos créations feront pitié. Mais la Mâyâ peut créer des mondes paradisiaques. Où est alors le mal ou la souffrance ? Il n’y est plus !

Si l’essence de l’Être est Liberté, qu’est-ce qu’une Liberté si rien ne se passe ? Pourquoi le Vide éternel ne pourrait pas « prendre forme » ? Pourquoi la conscience absolue ne pourrait pas « s’essayer », c’est-à-dire exercer une intention ?

Car si nous étudions bien les diverses spiritualités qui nous parlent d’Éveil, tout ceci converge en définitive vers LE NON-VOULOIR. Nous ne voulons plus de karma ? Non-vouloir. Nous ne voulons plus d’illusion et d’attachement ? Non-vouloir. Nous voulons être libres de tout ? Non-vouloir. Le jaïnisme aussi enseigne le « non-acte » pour nous délivrer. Tout ceci est forcément mieux comparé à ceux qui détruisent et commettent le mal, mais est-ce un but en soi pour toute âme de résider éternellement dans le « non-vouloir » ?

En fait, dans la Liberté absolue, il y a l’équanimité parfaite, mais qui s’adresse autant au « non-vouloir », qu’au vouloir quelque chose si ce quelque chose peut avoir de l’intérêt. Et si l’Être est infiniment libre, il peut tout autant ne rien faire, ne rien vouloir, que vouloir et faire.

Reprenons à présent notre question de départ : d’où vient l’efficacité de la Mâyâ ? Elle vient certes de nos conditionnements sensibles et de nos affinités avec tous les phénomènes sensibles. Mais elle est efficace surtout PARCE QU’ELLE EST L’EXPRESSION DE NOTRE LIBERTÉ CRÉATRICE.

Autrement dit, ce n’est pas tant la Mâyâ qui pose souci, mais CE QUE NOUS EN FAISONS.

Un fou ne pourra pas créer quelque chose d’aussi sain qu’un sage ou un éveillé. Et si le fou oublie qu’il créé en permanence ses réalités, que le sage sait que ce ne sont pas des réalités, mais des créations passagères et qu’il est même possible de ne rien faire, ne rien produire : oui, et alors ? La Mâyâ ne cesse pas pour autant d’être possible ! Tout comme l’imagination !

« Rien n’est réel au sens où rien n’a une existence indépendante qui lui appartienne en propre, ou n’est rien de plus qu’un phénomène temporaire (lui-même combinaison de millions de phénomènes encore plus fugitifs). Pourtant, tout est réel au sens où c’est une manifestation de l’être sans attribut, et donc insaisissable » (John Blofeld, « Shunyâtâ : La vacuité bouddhique » in Le vide : Expérience spirituelle en Occident et en Orient, Deux Océans/Hermès, 1981, p. 199).

Conclusion

La Mâyâ a un rapport étroit avec le rêve car sa réalité est illusoire au sens où elle n’est pas éternelle. La Mâyâ étant le reflet de nos créations psychiques peut être le miroir de nos folies intérieures. Mais il s’agit là d’une réalité projetée fidèle à nos pensées.

La Mâyâ est tout à fait comparable à « une boîte de Pandore » car le pire, comme le meilleur, peuvent jaillir des infinies créations de l’Esprit.

Mais avons-nous raison de pointer du doigt la Mâyâ comme cause de toutes nos illusions ? Surtout si ces illusions viennent de nous… Car la Mâyâ n’existe pas hors de notre Esprit. Un miroir n’est pas responsable du reflet qu’il donne.

Ainsi, les diverses spiritualités traditionnelles ont tout à fait raison de vouloir ramener l’Éveil à un travail sur soi et sur les conditionnements illusoires de l’égo. Mais elles cèdent à une dramatisation d’un processus qui est peut-être tout à fait naturel à l’Esprit : sa capacité libre et créatrice.

Il est certes possible d’Être sans créer. Mais toute création n’est pas forcément aliénante – surtout si l’Être est conscient du processus créateur. Si comme l’écrit John Blofeld « tout est réel au sens où c’est une manifestation de l’Être… » – l’Être, lorsqu’il se manifeste, sait qu’il le fait, est conscient de sa création, fut-elle évanescente (lors des rêves lucides, nous sommes également conscients d’agir sur et dans notre rêve).

« Question : Comment savez-vous que la base est l’Esprit ? Réponse : Le Sutra de l’Avatar de Ceylan [Soutra de l’Entrée à Lankâ : Lankâvatâra] déclare ‘Lorsque l’esprit se manifeste, les divers phénomènes apparaissent ; lorsque l’esprit est anéanti, alors les divers phénomènes disparaissent » (Maryse et Masumi Shibata, L’Éveil subit de Houei-Hai, Albin Michel, 1998, p. 16).

La question devient alors : sommes-nous assez mûrs pour œuvrer, créer, manipuler le vide et ses poussières particulaires ? Sommes-nous assez mûrs pour comprendre ces esprits libres que nous nommons « dieux » ou « démons », « Dieu » ou « Anti-Dieu » ? Sommes-nous assez mûrs pour dépasser nos mythologies terrestres ?

Si nous avons peur de la Mâyâ, nous aurons peur de notre ombre…. Et il est dans la nature de la lumière de se projeter.

« Échapper aux chaînes de cette vie, c’est transcender la peur. Transcender la peur, c’est atteindre le Nirvâna » (extrait du « Soutra de la maîtrise du serpent » in Thich Nhat Hanh, Le silence foudroyant, Albin Michel, 1997, p. 80).

L’hypothèse présente ne dément pas ce qu’enseignent les diverses spiritualités traditionnelles. Elle les confirme d’une certaine façon. Mais l’approche est différente. Ce n’est pas tant la Mâyâ qui nous aliène, de la même façon qu’un miroir ne fabrique pas une réalité à partir de rien, mais ce sont nos propres pensées, nos propres créations immatures. Nous mettons ainsi l’accent sur la maturité de nos pensées, de nos créations, de nos désirs. Il est certain que pour une bête sauvage, esclave de ses pulsions, il vaut mieux ne rien créer, s’abstenir de tout, « faire corps avec le vide ». Ça reposera ainsi le monde… L’individu indiscipliné ne peut agir que frénétiquement et chaotiquement. Il trouvera sûrement la sérénité en renonçant à tout. Mais la Mâyâ n’est pas forcément « une source de perdition » pour toute âme ou tout être. Le même bâton peut servir à taper la tête d’un âne, ou bien montrer une direction à un égaré.

Références avec extraits

Deux ouvrages spécialisés (en anglais) :

The concept of Maya (by Paul David Devanandan, 1954) :

« In the Svetâswatara Upanishad, wich belongs to the same period as the Gîtâ, we find the word mâyâ for the first time in reference to the whole world. The world is a « magical appearance » due to the activity of the Divine Magician (Mâyin) » (p. 205).

The concept of Maya : From the Vedas to the 20th century (by Ruth Reyna, 1962)

« In general, the concept of mâyâ basically implies that the world of sense-and-intellect is the sphere of relativity wich is neither unreal, illusory, or void, nor ultimately real in self-existence, but is a form of manifestation of the absolute Spirit which is in essence logically indeterminable. It is the key to the reconciliation of the timeless perfection of pure Being with the perceptual becoming of the phenomenal world » (preface, p. IX).

Ta croyance est ta limite

Autant de croyances : autant de couleurs

L’un des problèmes fondamentaux propres aux religions et aux spiritualités en général vis-à-vis de la Libération recherchée, c’est le prisme des dogmes et donc, de nos croyances. D’une certaine façon, tout ce qui nous limite repose sur des croyances : la façon dont nous nous percevons mentalement nous-mêmes et la façon dont nous concevons « le monde ». Nous sommes à la frontière ici entre psychothérapeutique et spiritualité car ce qui fait la jonction entre les deux, ce sont nos souffrances.

Dans un autre domaine, dans les sciences par exemple, il en va de même : ce qui nous met dans l’erreur, ce sont nos croyances que nous occultons derrière des années d’apprentissage, les présupposés, les « faits » (comme s’ils n’étaient pas interprétés) et même nos théories – celles que nous postulons pour nous donner raison.

En fait les croyances touchent tous les secteurs et ce sont elles qui nous surdéterminent. Nous ferons ou ne ferons pas certaines choses en raison de nos croyances. Et nos conflits avec autrui sont souvent causés par elles : nous craignons que nos croyances soient mises à mal, battues en brèches ! Ah, catastrophe ! Ce qui veut dire que profondément en nous, nous ne sommes pas très assurés du fondement de nos croyances : le scientifique qui affirme ne croire en rien, rien qui ne soit démontré, sait qu’il peut faire erreur s’il est honnête dans sa démarche, pour le religieux ou le spirituel au sens large, cela peut être très difficile de remettre en cause des années de pratiques et peut-être aussi une transmission familiale, voire une culture qui remonte à beaucoup plus loin. La violence de telles « résistances » a pour cause la peur… la peur d’avoir à remettre en questions ses croyances. Le vide fait peur ! L’inconnu fait peur ! La déstabilisation, l’errance font peur ! Les certitudes, même fausses, rassurent car l’égo y voit un point d’ancrage, un « noyau dur » sur lequel se construire.

Mais que sont nos croyances ? Ce sont des idées de la raison ou de l’intellect (si l’on distingue, comme en philosophie, les deux : la raison pour l’analytique, l’intellect pour le synthétique). Prenons un exemple : certains ont peur de vivre en étant libéré de leurs désirs… non pas uniquement les désirs malsains, mais tous les désirs. Ils s’imaginent que l’homme sans désir serait une espèce de légume, ce qui n’est pas loin que de dire « un bon à rien ». Pas de désir, donc pas d’entrain, pas de joie, pas de dynamisme, aucune action. Et ils associent alors cet état sans désir à une espèce de dépression de l’âme qui ne veut rien faire puisque plus rien n’a de sens. Mais à quoi correspond cette description ? À une croyance du mental ! L’homme n’est pas un légume ! C’est un être spirituel, un être qui a une conscience. Même s’il fait le vide mental et qu’il expérimente l’interconnection de la vie au cœur de la vie (la vacuité), il ne deviendra pas un légume et qui plus est, un légume déprimé ! Et déprimé de quoi ? Déprimé de quoi puisqu’il débouche sur Tout ? Comment pourrait-on être déprimé de vivre plus, d’être plus, d’avoir plus (façon de parler), tout en étant détaché de Tout, dans cet état sans attachement ? Le mental ramène tout à soi, il ne peut donc pas se projeter dans le vide et dans l’état sans désir. De son point de vue étriqué, il ne trouve pas cela « désirable » puisqu’il ne sait que se positionner pour ou contre le désir. Le désir reste son point d’attache. Le vide est-il désirable ? Renoncer à tout ? « Ah, non », le mental dira « ceci n’est pas du tout dans mon intérêt ! ». Si nous sommes dans le mental, nous sommes dans une représentation avec des croyances. Donc cet état de Libération est dépeint dans le prisme du mental : c’est nul, c’est inutile, insensé, loin de la vie passionnée. Et le mental en arrive à dire « oui aux souffrances » s’il faut en passer par là pour vivre dans le désir insatiable avec ses joies (illustoires). Le mental associe désir et souffrance à la passion de la vie. En réalité, celui qui s’est véritablement Libéré n’est pas en toute chose sauf dans la vie ! Il n’est pas dans un ailleurs hors de l’Être ! Il n’est pas anéanti ! Non, ce n’est pas parce que l’Esprit se ressaisit au cœur de toute chose, qu’il ne les habite plus ! Par conséquent, tout peut être expérimenté et en mieux ! C’est-à-dire à un niveau beaucoup plus profond, intense et global. La souffrance n’existe que parce qu’il y a attachement. Or, il est possible de tout vivre sans y mettre de l’attachement. Quand nous prenons un magazine dans une salle d’attente, par exemple, nous pouvons le lire. Sommes-nous pour autant attachés à ce magazine ? Est-ce que nous allons souffrir parce qu’il va falloir reposer ce magazine et le laisser à quelqu’un d’autre si l’article est utile et qu’il mérite d’être lu ? En quoi, cet état de détachement est-il moins valable ? Nous voyons par cet exemple trivial que le mental se fait des films en permanence… Il s’imagine que ce qui est « hors de sa zone d’habitude » est soit dangereux, soit insensé.

Le désir est une thématique qu’il faut mettre en correspondance avec les attachements de l’égo. Si nous mangeons pour nous rassasier, cela n’est pas du même ordre que d’être dépendant des grands restaurants, par exemple. Dans le premier cas, c’est un besoin et l’égo n’y prête pas forcément attention. Dans le second cas, c’est le plaisir du palais, de l’estomac et d’une activité mondaine du paraître qui sont recherchés et l’égo peut y être attaché. C’est ce que nomment les orientaux : « l’esprit glouton ». Bien que dans notre exemple, c’est l’esprit glouton associé à l’esprit de vanité (paraître en société). Voilà la différence entre accomplir une activité sans attachement (manger selon un besoin physiologique sans y accorder plus d’importance que cela, tout comme l’exemple du magazine lu dans la salle d’attente), et vivre en étant comme « possédé par le besoin » de satisfaire ses sens et son égo en société. Tout dépend de LA FAÇON DONT NOUS VIVONS UNE EXPÉRIENCE. Il existe des cuisiners et des pâtissiers qui ne sont pas obèses. Ils ne dévorent pas tout ce qu’ils confectionnent. L’esprit glouton et du paraître n’est pas obligatoire lorsque nous mangeons ou cuisinons, ou vivons en société. Celui qui a quelque chose à manger, mange : il est rassassié. Mais l’autre n’a pas le meilleur menu qu’il attendait, n’a pas la meilleure table qu’il convoitait, ni les invités qu’il voulait à sa table : il souffre ! Par conséquent, le mal n’est ni dans le magazine, ni dans le fait de manger, mais dans notre rapport aux actes de la vie quotidienne, comment « nous chargeons, nous investissons » les choses. Ce n’est pas tant que le désir représente un enjeu en soi, d’un point de vue intellectuel, c’est ce qui se cache à travers lui : nos attachements.

Il est vrai que vouloir se Libérer est un désir. Et alors ? Vouloir évoluer est un désir. Et alors ? Faire du mieux que l’on peut chaque jour est un désir. Et alors ? Il est vrai aussi que l’on cherche du sens à tout ce qui se passe en nous et autour de nous. C’est aussi un désir. Et alors ? Nous pouvons aussi lire, étudier pour mieux comprendre et assimiler. Et alors ? Nous pourrions continuer ainsi longtemps… Le désir n’est pas en soi mauvais ! Surtout s’il nous permet de nous libérer de nos attachements puisque c’est de cela dont il est véritablement question.

Nous devons donc prendre garde aux croyances du mental car sa tendance à caricaturer l’Éveil spirituel, à en faire finalement une situation non désirable car sans désir tourne au sophisme absolu ! Ne nous laissons pas prendre au piège ni des mots, ni des croyances du mental.

Le véritable sens de Nirvāṇa en sanskrit signifie « extinction« .

« Nirvāṇa : État qui résulte de la cessation des passions et de leurs causes (…). En tibétain, le mot [nya-ngen le depa] utilisé pour traduire nirvāṇa signifie « au-delà de la souffrance ». Ce n’est pas un néant, mais le Bouddha lui-même n’en a jamais donné une définition précise, cet état transcendant le néant, et l’éternité étant indicible et indescriptible… » (Court extrait de la longue définition donnée par Philippe Cornu dans son Dictionnaire Encyclopédique du Bouddhisme, Seuil, 2001, p. 413).

« Le Nirvâna, si on ose tenter de le définir, consiste dans une attitude mentale permanente en laquelle sont éteintes l’ignorance et les passions égoïstes. Comme c’est l’ignorance, conjointe aux passions égoïstes, qui entraînent les êtres vivants à renaître perpétuellement dans le grand océan de la souffrance, dans la Roue de la Naissance et de la Mort (Samsâra), le Nirvâna est identique à la délivrance définitive des liens de ce monde de souffrance. On atteint le Nirvâna au cours d’une prise de conscience qu’on appelle ‘l’illumination’ (Bodhi) » (Jean Eracle, Trois Soûtras et un Traité de la Terre pure, Points, 2008).

Mais ce n’est certainement pas l’extinction de notre être, de notre essence, de notre conscience !

« D’après le Jaïnisme, la conscience est la véritable essence de l’âme et non une simple caractéristique de celle-ci » (Bol Chand Sagarmal Jaïn, Mahavira : Le Grand Héros de Jaïns, Maisonneuve & Larose, Paris, 1998, p. 70).

C’est l’extinction de tout ce qui est faux, illusoire, impermanent, apparent, et donc, c’est l’extinction de la flamme du Désir qui est insatiable, jamais assouvi, jamais contenté. C’est donc un état de parfait équilibre où le manque illusoire n’existe plus puisque Tout est là, tout le temps, partout. Il est le résultat d’un dépouillement voulu, désiré lorsque nous comprenons que nos quêtes insensées n’amènent finalement qu’à la confusion et au non-sens. Ne parlons plus forcément de « souffrances ». La perte de sens, le « à quoi bon tout ceci à l’infini ? » est tout autant pertinent dans la ronde incessante de vies en vies. La souffrance n’est que l’un des aspects de nos rêves illusoires et de nos attachements.

Il ne s’agit pas de « fuir la vie » pour vivre dans « le rien » car il est impossible de fuir l’Être qui est partout, par définition. Quant au prétendu « rien », c’est un choix qui est assez facile à comprendre par l’exemple suivant : nous sommes au cinéma. Nous attendons la projection d’un film. Que voyons-nous sur l’écran blanc ? Rien. Le film est projeté – nous savons que c’est une fiction. Il prend fin. Que devient l’écran ? De nouveau blanc. Que voyons-nous ? Rien. Sous l’effet de prises de consciences successives par un processus d’Éveil, nos fictions peuvent ne plus nous impressionner (rappelons que les fictions sont l’effet des croyances). La toile de fond est blanche, vierge, vide. Elle est le Tout de la création infinie. C’est le substrat que l’on oublie quand on voit le film. L’Éveillé, c’est celui qui ne souffre plus du film puisqu’il sait que derrière la fiction, il y a l’écran vide qui permet la projection par son substrat. L’Éveillé est DÉTACHÉ DE L’HYPNOSE de la puissance des images ou des apparences. Elle n’a plus prise sur lui.

Par ailleurs, il est réducteur de décrire cet état comme étant vide ou « rien ». Car il est aussi plein de l’infinie richesse de l’Être. L’océan est-il vide de goutte d’eau? Oui d’une certaine manière car il n’y aucune goutte d’eau isolée dans l’océan : le concept de « goutte » n’a plus de sens dans la totalité unifiée. Et non d’une autre manière car d’où viennent toutes les gouttes d’eau si ce n’est de lui ? Nous comprenons donc que ce n’est pas le mental qui peut saisir cette non-dualité. À son échelle de jugement, c’est insensé, illogique, contradictoire.

De plus, qu’est-ce qui nous ferait croire qu’il est impossible de quitter le Nirvāṇa comme s’il s’agissait d’une prison ? Une telle croyance est absurde car « qui peut le plus, peut aussi le moins« . Celui qui travaille quotidiennement dans une salle de cinéma voit l’écran blanc tous les jours. Est-ce que cela l’empêche de voir des films sans même y prêter attention tant il est habitué ? Il n’y a pas moins de liberté quand on se libère : il y en a plus, infinimement plus. C’est d’ailleurs pourquoi le Nirvāṇa est souvent mis en regard avec Moksha (du sanskrit mokṣa) : la Libération (des servitudes, des illusions, des souffrances).

« Le ‘mokṣa’ est décrit comme ‘la libération de toute la matière karmique due à la suppression de la cause de l’asservissement de l’âme et à l’élimination des ‘karma’. Cet état est effectif lorsque tous les ‘karma’ ont quitté l’âme et qu’aucune matière n’est plus attirée par elle » (Vilas Adinath Sangave, Le Jaïnisme : Philosophie et religion de l’Inde, Guy Trédaniel, 1999, p. 45).

Ainsi, l’absence de désir, ce n’est pas une vie léthargique coupée de tout, loin du monde. Et quand les Éveillés des diverses traditions – spiritualités et religions – reviennent s’incarner, ou bien reviennent sans s’incarner (ce qui est tout à fait possible), ils le font car ils sont libres. Ce n’est pas un désir de l’égo qui les motive, mais la COMPASSION, la compassion pour tous les êtres qui souffrent que nous sommes. Si « Rien » nous libère, ce Rien est plus précieux que tout.