Différences et divergences

Tout individu est amené tôt ou tard à se confronter aux différences et aux divergences. Et cela commence dès l’enfance. Comment pouvons-nous aborder cette problématique dans le domaine de la spiritualité ?

« Faites pour les autres exactement ce que vous voulez qu’ils fassent pour vous. Si vous aimez seulement ceux qui vous aiment, pourquoi vous attendre à une reconnaissance particulière ? » (Luc 6:31 in Nouveau Testament interlinéaire grec français, Société Biblique Française, 2015, p. 297).

Jésus enseigne qu’il n’est pas difficile d’aimer ceux qui nous aiment. Il est vrai qu’aller dans le sens du courant est très confortable pour tout le monde. Mais l’éveil spirituel, ce n’est pas être d’accord avec tout le monde ou obéir à la loi du plus fort. Dans les fausses spiritualités et les croyances illusoires, on pense à tort qu’il n’y a rien à défendre, aucune valeur particulière car il faut « rester zen » tout le temps, être en harmonie avec tout, ce qui revient à accepter l’inacceptable par une espèce de somnolence et cécité intérieures. Comment alors nous positionner face aux différences et aux divergences ?

« Au contraire, aimez vos ennemis, faites-leur du bien et prêtez sans rien espérer recevoir en retour » (Luc 6:35)

Jésus souligne qu’il est plus difficile, donc plus méritoire, d’aimer ceux qui ne nous aiment pas – que l’enjeu est plutôt là, dans l’acceptation des différences et des divergences. Pourquoi agir ainsi ? Pourquoi ne pas aimer uniquement ceux qui nous ressemblent ? Eh bien parce que tout individu narcissique aime son miroir. Dans certains couples, c’est la relation miroir qui est recherchée. Si l’un d’entre eux deux ne joue plus son rôle de reflet miroir, le couple casse. Les relations miroir sont très fragiles car basées sur le narcissisme. Après avoir vécu une Expérience de Mort Imminente transformatrice, il est fréquent que les couples connaissent des ruptures car l’évolution de l’un (qui a vécu une EMI) n’est ni comprise, ni acceptée par l’autre. Encore un modèle narcissique en rupture. Eh oui, aimer véritablement, ce n’est pas chérir son petit nombril qui se reflète chez autrui. Ce n’est pas non plus « aimer-posséder », c’est-à-dire nouer une relation de pouvoir pour que l’autre soit à sa propre image. Le véritable Amour qu’enseigne Jésus ne peut donc pas se contenter d’aimer ceux qui nous ressemblent.

La différence repose sur quoi, fondamentalement ? Quelle est-elle ? Pourquoi existe-t-elle ? Elle existe du fait qu’un être évolue selon son âge, selon sa compréhension et selon son rythme. Un être expérimente la vie avec ses propres limites. Au sein du même individu à l’échelle de toute la durée de sa vie terrestre, il n’est pas dit que l’on se comprendrait soi-même à des âges différents. Nous sommes donc tous porteurs de différence puisqu’elle existe aussi en soi-même dès que nous changeons, évoluons. C’est inévitable. Car notre âge, notre rythme, nos limites, ainsi que nos goûts, nos sensibilités, nos quêtes, tout cela nous SINGULARISE. Nous sommes le singulier dans un monde pluriel. Les messies aussi sont singuliers : ils ne sont pas reconnus dans toutes les religions, toutes les sensibilités et à toutes les époques. Tout est singulier car tout possède une individualité propre. La singularité témoigne de LA RICHESSE de l’ÊTRE. Une richesse de complémentarités car nous sommes des êtres multidimensionnels. On peut avoir du cœur et manquer d’intellect. On peut avoir un brillant intellect et manquer de cœur. On peut n’avoir ni l’un, ni l’autre, mais être très doué de ses mains. Etc. Il existe de nombreuses intelligences et chacune aura sa propre logique.

Les différences sont des aspects de l’Être qui explore des mondes, des univers, avec les rapports fini/infini, ignorance/apprentissage, croissance/éveil, etc. Et les différences amènent nécessairement des divergences. On ne peut accepter et comprendre que ce dont on a les moyens, les dispositions dans notre propre système de références. Tout ceci, qui relève de l’évidence, nous conduit à quoi ? Que nous aurions raison d’être tolérants vis-à-vis de ce processus de différenciation puisqu’il existe déjà au sein même de notre propre existence. Ainsi, tolérer, c’est comprendre le processus évolutif. Différences et divergences marquent une étape totalement relative au cours du processus d’expérimentations. Or, il n’y a pas lieu de rejeter « un autre soi-même » parce qu’il est plus jeune ou plus mûr sur le chemin de l’évolution, qu’il est plus sot ou plus sage.

En revanche, quand des actions sottes sont nuisibles à la collectivité, il est certain qu’il n’est plus temps d’être zen, de fermer les yeux ou de regarder ailleurs. Quand la maison brûle, il faut l’éteindre, ou bien accepter de la perdre, la voir partir en fumée. Ne dit-on pas qu’il y a un temps pour chaque chose ? Nos actes reflètent forcément nos croyances. Il y a donc des actes idiots, dangereux, destructeurs. Tout n’est donc pas acceptable. Mais nous pouvons corriger l’inacceptable dans l’amour et la tolérance, plutôt que dans la haine et la violence. Dépasser la dualité, ce n’est pas devenir sot ou aveugle, voire paresseux. C’est agir lorsqu’il faut agir, mais avec le cœur et la compréhension. Être bienveillant avec chacun, même au sein des différences et des divergences. Nous aimerions sûrement que l’on nous aide avec bienveillance dans le respect de ce que nous sommes à l’instant t. Si nous avons de l’amour et un véritable éveil, cela doit se voir aussi dans nos actes, pas seulement dans nos idéaux. Ainsi, corriger ce qui doit l’être, ce n’est pas céder à la dualité car tout n’est pas parfait, loin de là ! Les erreurs sur le chemin démontrent systématiquement que la perfection n’est pas dans nos actes relatifs et approximatifs. En revanche, tolérer l’imperfection, c’est comprendre au-delà de la dualité. Ceci rejoint sa parabole de la paille (dans l’œil du voisin) et de la poutre (dans son propre œil) car tous, de façon relative, nous sommes des êtres évolutifs. Même un sage fait peut-être une erreur qu’un plus sage que lui pourrait percevoir. La voie est infinie. Mais juger avec le cœur, ce n’est pas condamner, c’est comprendre et relativiser.

Si nous n’aimons que ceux qui nous ressemblent, nous restons en fait dans la dualité et entretenons des divisions. Si nous aimons de façon totalement désintéressée et d’un amour sans limites, nous transcendons la dualité, ce qui nous rapproche de l’Unité au sein du Multiple.

Le mal du point de vue spirituel (et non du point de vue moral)

« Hâte-toi vers ce qui est bon, ainsi tu garderas ton esprit de l’erreur. Car celui qui est indolent dans l’accomplissement du bien, finit par être heureux dans le mal »

Nous allons aborder une notion fondamentale, mais du point de vue de la spiritualité, ce qui est plus large et différent du point de vue purement moral et philosophique. Néanmoins, ceux qui seraient intéressés par une étude philosophique peuvent consulter le livre de Jérôme Porée, Le Mal : Homme coupable, homme souffrant, Armand Colin, Paris, 2000.

Cette période de pandémie semble lever partiellement le voile sur ce qu’est le mal. Tout d’abord, nous avons un virus mortel et potentiellement dangereux, ce qui est un visage du mal, un visage invisible. Puis nous avons autour de lui, des attitudes humaines irresponsables, ce qui est un visage plus concret, plus tangible du mal. Pour certains d’entre nous, nous avons aussi pu bénéficier d’une prise de conscience collective sur quantité d’actions qui asservissent l’humanité, le virus n’étant finalement que l’arbre qui cache la forêt. Bref, nous découvrons un monde hostile, effrayant, dangereux avec des artisans du mal.

La majorité de l’humanité n’a pas fait ce choix du mal délibéré. Pourtant, nous sommes tous confrontés au mal. Il suffit d’une injustice, d’une cruauté pour en prendre conscience.

Une approche purement philosophique ne nous mènerait pas très loin : le mal est relatif, il est pris pour un bien « pour soi », il est aveuglant, etc. Mais l’approche purement philosophique n’accepte pas de voir en face que des êtres se repaissent du mal, sans raison, par pure jouissance. Le mal n’est pas toujours relatif et par erreur. Il est parfois voulu, orchestré en toute connaissance de cause. Face à un tel constat, la philosophie céderait alors le pas à la psychopathologie. Certes, mais tout ceci est une vision très réduite des choses : le mal n’est pas dans les neurones, du moins pas sa source. Il faut donc élargir cette notion au domaine de la spiritualité.

Le mal n’existerait pas si nous n’étions pas des êtres dotés d’un libre arbitre. Faire des choix nous expose à une gamme très vaste de réponses plus ou moins adaptées à un problème. Le mal, par définition, commence lorsque nos réponses sont non seulement inefficaces, mais nuisibles, toxiques. C’est pour cela que l’on dit que le mal découle de l’ignorance : si l’on savait quelle était la bonne réponse, par avance, on ferait l’économie des réponses erronnées. Mais ceci est une approche philosophique, très rationnelle et ne correspond pas totalement au tout de la réalité empirique. Certains êtres savent très bien que le mal est nuisible, toxique et ils font ce choix en toute connaissance de cause. Il y a donc un mal qui excède la pensée philosophique et qui bascule directement dans la métaphysique.

Si nous étudions le mal dans des récits mystiques, par exemple, gnostiques (comme chez les Manichéens), nous faisons face à une origine très hiérarchisée d’êtres déchus.

« Il y a dans le Manichéisme, profusion innombrable de démons ou d’entités maléfiques (Archontes, Puissances des Ténèbres, Devan ou Devs, Yaksas, Péris, Raksas, Razan, Mazandaran, Avortons, etc.). Cette engeance ne va pas cependant sans être répartie entre certaines classes, ni ce foisonnement sans comporter une certaine hiérarchie. De l’ensemble, qu’elle domine, émerge la figure d’un chef, d’un Archidémon qui est en même temps un anti-Dieu et qui, dans les formes les plus simples, sinon les plus primitives, du système, porte le nom sinistre et prestigieux de « Roi » ou « Prince des Ténèbres » (Henri-Charles Puech, Sur le Manichéisme et autres essais, Flammarion, 1979, p. 104).

La plupart des religions évoquent, par exemple, les anges déchus, leur chute, de mondes en mondes, de plans en plans, la Terre n’étant qu’un niveau de cette chute, et plus bas encore, des mondes plus denses, le bas Astral, divers enfers. Dans ce panorama, il y a les êtres qui évoluent, qui montent, en conscience, en amour, en facultés de plus en plus divines, et il y a les autres qui font le chemin exactement inverse, en miroir. Tel un cercle.

Ce qui oppose fondamentalement la pensée New Age des authentiques spiritualités, c’est que la première postule, par exemple, que l’âme a grand avantage à se réincarner de vies en vies pour augmenter ses expériences, tandis que les mystiques fondatrices des religions disent au contraire que plus on perd de vue la Source, plus difficile est la remontée. C’est-à-dire que l’on se perd à vouloir changer de masques de vies en vies, on se perd à jouer constamment des rôles divers, on se perd dans l’ignorance du sens que tout cela prend. On en arrive à être l’esclave de ses désirs, de ses expériences et même des chaînes que d’autres nous préparent. Certaines religions ont voulu gommer cette réalité de leurs écritures tant la réincarnation constitue finalement l’égarement par excellence. Mais d’autres religions n’ont pas de problème avec la réincarnation, elles en expliquent d’ailleurs les mécanismes. Ce n’est toujours pas la pensée New Age du profit par accumulation, mais plutôt l’avertissement que plus notre égo est prisonnier des quêtes matérielles, plus fortes seront les chaînes karmiques de la réincarnation.

Par conséquent, certaines mystiques du passé comme le Manichéisme ont désigné le mal comme étant la Matière et par extension, le corps physique. Mais c’est aussi stupide que de dire que le mal, ce sont les chaînes ou les outils d’esclavage. Car cela détourne la question de comprendre pourquoi nous nous enchaînons. Et c’est aussi illogique car la chute des âmes induit que le mal précède la Matière, précède la descente dans l’incarnation. Et c’est également faux car le mal existe aussi dans les dimensions plus denses dont toutes les religions ont parlé avec les enfers. Bref, le mal est un sujet beaucoup plus vaste et profond que l’approche relativiste philosophique. Le mal n’est pas toujours relatif, n’est pas toujours le fruit de l’ignorance, n’est pas toujours un bien à l’échelle égoïste. Faisons donc le saut via la spiritualité pure.

Quelle est notre véritable Origine ? Elle est spirituelle et elle est éternelle. Nous sommes tous dérivés d’une Source unique que nous pourrions nommer l’ÊTRE. Nous sommes à la fois l’ÊTRE UN et des expressions-reflets de cette unicité, à la façon des fractales. La mystique philosophique de toute tradition enseigne cela car nombreux sont ceux (saints et mystiques) à l’avoir expérimenté, quels que soient le temps, l’époque, ou le lieu, la latitude. Peu importe le NOM que vous voulons donner à cette Source commune car un mot, un nom est toujours limitatif. Ici, nous sommes justement dans ce qui dépasse toutes les individualités, toutes les limites. Quel est le problème de cette condition d’être à la fois UN et Multiple ? Le problème n’existe pas tant que nous sommes conscients de cette double réalité : le miroir n’a pas un problème d’exister et de refléter. Il n’a aucun problème avec ça puisque c’est sa nature de miroir de refléter. C’est sa fonction.

Cependant quand le miroir commence à vieillir, se ternir, se noircir, se fissurer, il commence peu à peu à ne plus refléter fidèlement. Il présente même quelque chose de nouveau, d’inédit : LA DIFFÉRENCE. Le miroir devient différent du reflet. Ce n’est pas qu’il ne reflète plus : il reflète mal ! Tous les êtres individuels qui se sont égarés dans leur infinie liberté, en allant de mondes en mondes, de plans en plans, d’expériences en expériences se sont mis, petit à petit à vieillir, à se ternir, à se fissurer, à ne plus totalement refléter la SOURCE.

Où voulons-nous en venir ? À l’idée qu’une chose belle en soi : l’infinie liberté donnée par le libre arbitre s’expose au risque de la DIFFÉRENCE. Plus différents, nous voulons devenir de notre SOURCE, plus grande est la distance qui nous en sépare. Le mal, de ce point de vue, est la méga distanciation de notre Source commune. C’est le miroir fracturé de partout qui ne sait plus vraiment ce qu’il reflète exactement. Le mal inflige des blessures et porte en lui-même ses maux. Les antipodes de la Source sont donc des souffrances, mais celles-ci sont aimées, recherchées, perpétuées par les artisans du mal. À la longue, le Bien est considéré comme une horreur absolue par ces artisans du mal car ils ne retirent du Bien aucune souffrance.

Ce qui revient à dire que si nous aimons ceux qui nous haïssent et nous veulent du mal, nous les répugnons ! Par leur attachement à la différence, ils ne veulent pas de cet Amour, ils s’en éloignent, s’en préservent, vont voir ailleurs.

Cela semble très difficile à comprendre pour les esprits équilibrés que l’on puisse rejeter avec colère l’Amour, la Bonté, la bienveillance, la gentillesse, l’amitié, toutes ces belles valeurs. Mais c’est ainsi et cela se vérifie dans une loi de l’Esprit: le mal attire le mal, le bien attire le bien. C’est un phénomène mimétique qui créé des collectivités.

Alors, nous pourrions penser que si le mal va voir ailleurs, le bien ne pourrait être que protégé de toutes espèces de nuisances. Croire cela reviendrait à adhérer à une caricature, c’est-à-dire à un manque de nuances – ce qui manque justement aux manichéens qui opposent deux principes face à face : le Bien contre le Mal. En réalité, le bien comme le mal peuvent être fragiles, peu assurés fermement sur leurs positions. Autrement dit, des gens biens peuvent basculer dans le mal, et des êtres ayant fait le choix du mal peuvent se lasser et basculer vers le bien. Tous les fans de Star Wars ont bien compris ce processus. Et cela est possible grâce à notre libre arbitre. Dans les deux sens, les deux directions.

« Hâte-toi vers ce qui est bon, ainsi tu garderas ton esprit de l’erreur. Car celui qui est indolent dans l’accomplissement du bien, finit par être heureux dans le mal » (Guy Serraf, Dhammapada, Louise Courteau, 1988, p. 84).

Pour conclure, cela explique qu’il existe UN ENJEU car tous les êtres réellement éveillés qui savent qu’ils font partie de la même Source, ont envie de tendre la main à ceux qui peuvent basculer du bon côté. Ce sont tous les messies, tous les avatars, tous les bouddhas, tous les prophètes authentiques, tous ceux qui distribuent aux autres un même message d’Amour universel. Mais ce sont aussi tous ceux qui sentent cette vérité, plus ou moins consciemment ou confusément. À ce niveau d’éveil progressif, nous avons encore les oppositions apparentes et illusoires entre les traditions, les écoles, les religions.

Ceux qui sont le jouet des oppositions peuvent rapidement basculer dans le mal qui est division. La partie médiane est donc UN ENJEU tant pour le mal, que pour le bien. La partie médiane est constituée par nous tous qui sommes perdus dans les illusions des apparences. Par exemple, nous pourrions voir le Mal là où il n’est pas. Mais en l’appelant à notre esprit, nous le fabriquons. En le fabriquant, nous y plongeons : nous chutons dedans. Ainsi, combattre le Mal par le mal, c’est jouer son jeu. C’est l’éprouver, le ressentir, le commettre. Et lorsque nous agissons mal, nous ne sommes plus différents de ce que nous combattons. Le Mal a donc gagné une âme de plus. Victoire pour le Mal ! En revanche, si nous choisissons de ne pas répondre au Mal par le mal, nous exprimons que nous sommes conscients de notre véritable Nature qui ne veut pas, ne peut pas laisser permettre cela.

Conclusion

Le Mal nous expose à une épreuve qui est métaphysique car c’est de notre âme dont il est question, de nos pensées, de notre cœur, de nos valeurs. Si nous ne sommes pas conscients de notre Unité spirituelle, nous pouvons facilement nous laisser prendre au jeu des passions aveugles de notre égo. Si nous sommes peu enclins à aimer, à tolérer, à pardonner, nous pouvons être des recrues faciles pour le Mal. Si nous sommes en demi-teintes dans nos vies respectives, nous sommes exposés aux tentations.

Cependant, puisque c’est notre confusion qui permet ce basculement, nous avons tout avantage à être le plus aimant et conscient possible. Lorsque Jésus enseigne qu’à la réception d’une giffle, il faut tendre l’autre joue, ce n’est pas du masochisme ou une réaction contre nature. C’est en fait une rupture avec le schéma du Mal : si nous rendons le mal reçu, nous confortons l’autre dans sa position, nous entretenons, nous perpetuons la dualité, la tension antagoniste. Et plus grave encore : nous montrons que nous sommes dans la même illusion de voir un ennemi, là où il y a un frère, un semblable, un miroir du même reflet unique de l’ÊTRE. Si nous ne ripostons pas (ce que veut dire « tendre l’autre joue »), si nous restons calmes et si nous sommes aimants, nous cassons le schéma pathologique et l’illusion qu’il y a un ennemi. Seul un ami n’a pas envie de faire du mal à son prochain. La rupture est double : nous n’agissons pas à l’image du mal pour être comme lui, et nous montrons en même temps que nous ne sommes pas ce fantasme d’ennemi. Car les actes démentent, démontrent le contraire. Celui qui est Amour ne peut pas agir contrairement à sa nature. De la sorte, celui qui ne répond pas à la giffle, au coup, à l’insulte démontre sa réelle force intérieure, son ancrage dans le cœur, sa conscience dans l’universalité de l’Être. Il démontre qu’il comprend l’erreur possible et la juge ainsi : comme une erreur, une faiblesse, une illusion de la part de celui qui voit un ennemi là où il n’en existe pas. Le Mal a des ennemis. Le Bien n’en a pas. C’est un paradoxe qui démontre que le manichéisme ne tient pas : le Mal et le Bien ne sont pas des principes de forces égales car le Bien est par essence, bienveillance. Il ne veut pas du mal au Mal. Il tend la main à l’égaré, à l’illusionné.

Cet enseignement ne provient pas uniquement de Jésus, on le trouve aussi dans les paroles du Bouddha (Dhammapada) :

« On ne doit pas frapper un saint homme, pas plus qu’un saint homme ne doit se mettre en colère s’il est frappé. Honte à qui frappe un saint homme, honte plus grande encore au saint homme qui se laisse irriter » (Jeanne Schut, Les plus belles paroles du Bouddha : Les versets du Dhammapada, Sully, 2011, p. 163).

Dans un univers où le libre arbitre existe, chacun est susceptible de chuter dans l’erreur, puis de prendre une main secourable au passage. Heureusement que le Bien est bienveillant ! Si le Bien était aussi fanatique ou intransigeant que le Mal, il n’y aurait pas de moyen de récupérer des êtres confus et maladroits. Le Bien a donc le luxe de sa générosité d’âme, il a la largesse de cœur de son côté. Et il comprend que le mal puisse être un détour. Un détour peut être long et pénible pour arriver au même but. Mais pourquoi condamner un détour ? Ne sommes-nous pas libres ? Notre liberté donne une grande valeur à nos choix. Surtout si ceux-ci ont été longs et difficiles.