Les cercles sans fin

Les cercles sans fin ou cercles d’asservissement

Vouloir se libérer repose nécessairement sur la compréhension de ce qui nous retient attachés. Si l’oiseau a un fil à la patte et qu’il souhaite s’envoler, il n’y parviendra pas, tant qu’il ne prendra pas en compte ce par quoi il est retenu. S’il s’attaque à son fil et le désagrège : alors il sera libre. Nous devons agir de même en regardant ce qui nous retient attachés, puis désagréger ces liens.

Le sujet que nous abordons ici n’est pas spécifiquement religieux. Il est plutôt de l’ordre du bon sens, du constat, voire de l’évidence. Par exemple, si nous sommes addictif à un poison, il est inutile de prétendre à la bonne santé si nous continuons à nourrir nos addictions.

Nous comprenons finalement que c’est aussi par antithèse que nous pouvons rejoindre ce qui est libre. En discernant le mal ou les maux, en nous libérant de lui ou d’eux, il y a forcément une espèce de « décompression ».

Prenons une image pour bien comprendre ce phénomène. Ceux qui font de la plongée ou de l’apnée ont constaté que plus profond nous allons, plus forte est la pression. Imaginons que nous vivions au quotidien dans cette pression : nous sommes comprimés de partout et chacun de nos gestes est ralenti. Nous nous y sommes habitués et nous n’en sommes même pas conscients (le plan matériel offre une analogie frappante en comparaison des autres plans de conscience supérieurs). Si soudainement, comprenant notre état et ses limites, nous agissons pour remonter vers la surface, que se passera-t-il ? Nous nous sentirons de plus en plus légers avec une liberté de mouvement même pas imaginée ! Comment avons-nous opéré ce tour de force ? Simplement. En comprenant que notre état quotidien était « sous pression », comprimé, asservi. En souhaitant nous élever, en le faisant avec courage et détermination. Et alors ce qui semblait inaccessible, voire impossible, peu tangible, a été expérimenté.

Il faut bien comprendre que tout est accessible : la joie comme la souffrance. Il faut démystifier l’accès aux autres dimensions car plus nous jugeons la chose inaccessible, la réservant aux autres qui sont « plus ceci ou plus cela », eh bien, moins nous attendrons de nous-mêmes des changements favorables. Croire que « nous ne pouvons pas » est la plus efficace des prisons mentales. Beaucoup n’essaient même pas… et découragent les autres d’essayer. Pourquoi ? Parce qu’ils croient que c’est peine perdue, pas très accessible, ou bien tout simplement, pas désirable, ou encore, moins désirable que la vie enchaînée aux addictions. C’est en fait cela, l’ignorance : dévaloriser un état dont nous ignorons tout ! Et finalement, ne même pas le rechercher.

La liberté n’est pas une façon de parler, c’est l’état sur lequel on débouche naturellement « en surface », une fois qu’on a quitté le niveau de réalité comprimé ou asservi. Il faut bien mettre des mots sur les états. Mais il se trouve que beaucoup vivent enchaînés à leurs addictions et le supportent. Ce sont eux qui découragent autrui d’essayer de s’élever. Ils vivent dépendants et souhaitent ne pas être seuls à souffrir de leurs dépendances. Les addictions sont avant tout, DES ADDICTIONS DE L’ESPRIT. Car le « je ne veux pas savoir », « je ne veux pas voir ailleurs comment c’est », ce « ne pas » est un VERROU. Les chaînes sont mentales avant d’être désignées comme étant telle ou telle addiction. C’est d’ailleurs connu des psychanalystes, psychologues et certains thérapeutes. Les addictions cachent autre chose. Par exemple, une culpabilité inconsciente, un désamour de soi-même, une mauvaise image que l’on traîne en soi-même, etc. Il y a des racines aux mauvaises herbes. Tant que ces racines existent, l’individu dont on enlève une addiction, va en reprendre une autre, à toute vitesse… L’individu ne souffre donc pas des objets addictifs, mais de sa dépendance mentale qui est en amont des objets addictifs. Nous le voyons : tout ceci n’est pas de l’ordre d’un crédo religieux. Ce sont des constats que chacun peut faire.

Ceux qui s’opposent à ces quêtes s’imaginent que la joie de la liberté n’est pas désirable. Mais pourquoi cela ? Parce qu’ils savent, au fond d’eux-mêmes, que ce serait la fin de leurs addictions… En fait, ils RÉSISTENT – selon un terme très usité en psychanalyse : les « résistances ». Il y a des résistances QUAND NOUS AVONS UNE RAISON, UN MOTIF POUR REFUSER. Souvent, c’est une raison inconsciente… mais il est difficile de dire où commence l’inconscient car c’est souvent une pensée consciente qui s’est déplacée, peu à peu, dans « l’arrière-fond de l’esprit ». C’est cela, l’inconscient : de l’anciennement conscient qui « tourne en tâche de fond » (pour reprendre un langage informatique). Ainsi, ceux qui ne veulent pas vivre sans leurs addictions, refuseront obstinément toute voie de libération. Force est de constater qu’il y a de la psychopathologie dans nos désirs et nos plaisirs. C’est certainement ce qu’avait compris Platon dans son allégorie de la caverne (dans son livre République, Livre VII) en dépeignant les enchaînés devant les ombres comme ne voulant pas sortir vers la lumière qui leur irrite les yeux. L’habitude est la première cause du « tourner en rond », c’est-à-dire nos automatismes qu’ils soient conscients ou subconscients. Ce n’est pas tant qu’il existe une « zone de confort » dans la souffrance, mais plutôt « une zone d’habitude rassurante » car même si l’individu souffre, au moins il connaît cette souffrance, il en est devenu « le familier ». La « zone de familiarité » est notre première servitude. La peur de l’ailleurs, la peur de l’autrement nous conditionnent à vouloir rester cramponnés dans notre zone de familiarité. Même si c’est mieux ailleurs, plus désirable, infiniment plus désirable.

En ce sens, il est bon d’être un aventurier du corps et de l’esprit afin de rompre ce schéma circulaire du « tourner en rond », de l’emprisonnement dans la zone de familiarité. Celui qui ne sort jamais de sa cage, ne peut rien savoir de ce qu’il rate.

À présent, nous rentrons dans les doctrines de la spiritualité religieuse sachant que le sens étymologique de « religion » est religare en latin qui signifie « relier« . Une croyance solitaire ne fait pas une religion. Une croyance partagée qui rassemble des gens peut en faire une. Mais bien entendu, une croyance reste une croyance… Si je dis que le ciel est bleu, c’est une croyance… Le ciel est-il bleu véritablement ? et tout le temps ? Une croyance est toujours relative… relative à l’observateur. Ce n’est pas que cela soit faux… ni vrai… Telle est la valeur d’une croyance relative. Ce n’est pas faux… et ce n’est pas si vrai… C’est relatif à notre perception des choses.

Entrons maintenant dans ces maux qui nous font souffrir, ce mal qui nous asservit. Nous devons aussi garder à l’esprit que les croyances sont relatives, c’est-à-dire oscillant entre le vrai et le faux. Ces » maux » sont nommés ainsi car ils sont sources d’attachements. Et qu’allons-nous mettre dans cette rubrique des maux ? Eh bien, c’est très simple : NOUS POUVONS Y METTRE TOUT ET N’IMPORTE QUOI. C’est comme si un enfant achetait un bâton de colle. Que peut-il coller ? Eh bien, tout ce qu’il veut ! Il est donc vain de vouloir dire « le mal est ici » car tout, absolument tout peut « coller notre esprit » de telle sorte qu’il en résulte une addiction. Et c’est sûrement pourquoi il est si difficile pour les êtres de se libérer… car s’ils se collent à tout, ils ne seront jamais aussi légers et libres qu’une plume au vent.

Où se trouve le relativisme de cette croyance ? Eh bien, quel que soit le mal que nous désignons : « ceci est mal », en réalité, « ceci » n’est mal que dans la mesure où il y a addiction. C’est donc là que la croyance révèle sa limite car si nous avons un absolu détachement, très honnête, envers toute chose, eh bien, le mal n’existe pas… CAR LE MAL N’EST PAS DANS LA CHOSE… IL EST DANS L’ILLUSION DE LA CHOSE. Si nous prenons un billet de banque, nous pourrions prendre une loupe, un microscope ou un accélérateur de particules : où trouverons-nous le mal du billet de banque ? Si nous prenons un lingot d’or, faisons de même, où trouverons-nous le mal de ce lingot ? De l’argent numérique ? Ok : prenons l’argent numérique… Où trouverons-nous le mal dans cette information chiffrée ? On comprend bien qu’il y a un problème avec nos croyances… Le mal n’est pas une petite particule qui est cachée quelque part. Le mal est dans notre attachement à n’importe quoi qui devient INDISPENSABLE À NOTRE REPRÉSENTATION DE LA VIE. Car si cet « indispensable » justifie toute action criminelle pour l’obtenir et le conserver, il devient évident que le mal est en nous et en nos illusions, nos représentations, nos croyances, nos aveuglements. Bref, le mal est IGNORANCE avant d’être cette chose là désignée.

Mais l’ignorance véritable s’ignore elle-même de la même façon qu’il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

« La servitude réside uniquement dans le fait de ne pas en être conscient. C’est le fruit de l’inconnaissance, ajnana. Comme le déclarent les Siva-sutra (III-3) : ‘Le voile de Mâyâ consiste en une impossibilité à discerner les catégories (tattva) comme étant les énergies de fragmentation (kalâ) et autres » (Jean Papin, Sakti-Sutra : les aphorismes sur l’énergie d’Agastya, Almora, 2006, p. 94).

Le mal peut donc prendre aussi le visage de tous ces ignorants qui ne savent pas qu’ils sont ignorants. Et qui s’enferment, de cycles en cycles dans une certaine pathologie de l’esprit, refusant obstinément la lumière, la joie, la libération, l’amour, tout ce qui est léger et pur.

Il faut démystifier un peu tout ceci car nous avons tendance à figer les choses, à trop les conceptualiser. Ainsi, des religieux diront « le mal, c’est le sexe, l’argent, le pouvoir, le vol, le meurtre, le mensonge, la médisance, etc. ». Et que se passe-t-il alors ? Eh bien, les adeptes deviennent OBSÉDÉS PAR LE MAL QU’ON LEUR DÉSIGNE. La meilleure façon de mettre dans l’esprit, le mal, c’est de le faire en le désignant. PENSER EST UNE RÉALITÉ DE L’ESPRIT. LA PENSÉE EST DONC AUSSI UNE RÉALITÉ DE L’ESPRIT. Dans un ciel sans nuage, le moindre objet qui apparaît… EST VISIBLE. Donc les obsédés du mal DONNENT UN VISAGE, UNE RÉALITÉ à ce mal. Et pendant qu’ils pensent au mal qu’il ne faut pas faire, il pensent au mal. C’est là, toute la subtilité du mal… que l’on ne peut pas combattre par lui-même… Car penser au mal, c’est lui donner une réalité dans l’esprit. SEUL CELUI QUI EST MAÎTRE DE SON ESPRIT rigole de cette ruse, bien évidemment… Mais tous ceux qui vivent dans la peur, la peur du mal, ne rigolent pas, eux. Et plus nous pensons à ce qu’il ne faut pas… Eh bien, nous en faisons une réalité pour notre esprit. NOUS SOMMES AUSSI CE QUE NOUS PENSONS, dans ce sens là. Tel un habit porté, nous portons nos pensées en nous-mêmes. Elles nous habitent de l’intérieur.

Par conséquent, lorsque les spiritualités orientales disent que ce sont AUTANT NOS DÉSIRS QUE NOS RÉPULSIONS qui sont nos chaînes, c’est en effet le cas. Notre libération dépend de tout ce que nous mettons dans notre esprit et qui nous entrave par la même occasion. Oublions les mots : revenons aux réalités de ce que nous plaçons dans notre esprit. Eh bien, nos désirs ou nos répulsions, en réalité, cela revient exactement à la même chose : nous en faisons un « accompagnement perpétuel« . Être obsédé de ceci ou de cela, revient à être prisonnier de ceci ou de cela. Peu importe que ce soit un désir ou une aversion.

La dualité est donc ce qu’il faut supprimer dans ses deux pôles contraires. Si je ne pense qu’au désirable de la dualité, je serai hanté, possédé, asservi par le désirable toujours présent à mon esprit. Si je ne pense qu’à l’indésirable de la dualité, je serai hanté, possédé, asservi par l’indésirable constamment invoqué en mon esprit. La dualité nous possède des deux bouts, comme la banane que l’on peut manger par les deux bouts. Si nous sommes deux joueurs d’échecs, peu importe qu’il y ait un gagnant et/ou un perdant. Le jeu d’échecs sera la réalité de l’esprit pour les deux joueurs. Et la partie ne sera pas achevée pour leur esprit : l’un ruminera son erreur et ce qu’il aurait pu faire, l’autre revisualisera sa partie gagnée pour bien la mémoriser. NOUS SOMMES ACCOMPAGNÉS D’UNE RÉALITÉ QUI DEVIENT NOTRE RÉALITÉ. Les choses se dédoublent, et de physiques, elles deviennent mentales. Nous sommes donc des prisonniers mentaux, avant d’être des prisonniers physiques. Car la matière passe… une vie passe… Mais l’âme qui trépasse, emporte avec elle tout ce qui habite son univers mental. Elle s’est chargée.

« La transmigration de l’homme est due aux funestes effets des surimpositions. L’esclavage qui en résulte, c’est le mental – et le mental seul – qui l’a fait naître. C’est encore le mental qui est la cause des souffrances, de la naissance et de la mort, etc. » (Sri Samkarakarya, Le plus beau fleuron de la discrimination, trad. M. Sauton, Jean Maisonneuve Successeur, Paris, 1998, p. 53).

Alors ? Comment nous en sortir ? Si tout ce que nous pensons occupe l’espace de notre esprit, comment faire ? Eh bien, nous pouvons opérer le vide mental, ce qui est déjà libérateur et très bénéfique pour le cerveau qui chauffe comme une unité centrale, ou bien nous pouvons travailler résolument NOTRE LÂCHER-PRISE, c’est-à-dire rendre totalement accessoires toutes les choses avec lesquelles nous vivons présentement. En rendant accessoires toutes les choses, nous les remettons à leur juste place. Toute chose peut être utile, mais les outils doivent retourner dans la caisse à outils : alors les mains sont libres. À quoi cela sert-il d’avoir les mains chargées de tous les outils tout le temps ? Plus lourds, nous portons, moins rapides, nous serons. Les enfants sont beaucoup plus rapides car ils sont beaucoup plus légers. Ils ont moins de bagages. Avoir le cœur d’un enfant, c’est avoir le cœur libre. Laissons nos jouets de côté. Passons à autre chose. Qui emporte dans la mort ses possessions matérielles ? L’âme repart nue, comme elle est venue. Le matériel ne mérite donc pas d’être réitéré dans notre espace mental. S’il se surimpose à notre esprit, il devient notre réalité. Nous sommes aussi ce que nous pensons. Ne plus penser, ne plus s’attacher devient alors une façon d’exister dans le monde, libératrice (car il n’est pas forcément nécessaire de fuir hors du monde pour se réaliser dans l’Éveil).

« Ceci est la cause de la souffrance : nous sommes attachés, nous sommes prisonniers. C’est pourquoi la [Bhagavad] Gîtâ dit : ‘Œuvre sans cesse, œuvre, mais ne sois pas attaché ; ne sois pas prisonnier. Réserve-toi la force de te détacher de toute chose, tout ce à quoi ton âme puisse être rattachée, quelle que soit la douleur que tu éprouveras à quitter ce que tu chéris ; malgré cela, garde-toi la force de la quitter quand tu le voudras’ (II, 2,3) » (Svâmi Vivekânanda, Lève-toi ! Réveille-toi !, Accarias L’Originel, Paris, 2011, p. 59).

Conclusion

Faut-il renoncer à tout ? La réponse sera la vôtre. Si vous savez prendre un outil sans lui accorder aucune autre importance que son rôle à l’instant t, alors il n’y a aucun attachement. Mais si le plaisir ou le déplaisir sont tels qu’ils en deviennent des addictions, alors l’abstention est sûrement preuve de sagesse. Nous sommes tous différents ! Pourquoi imposer une voie unique de libération ? L’essentiel n’est-il pas de comprendre véritablement le mécanisme de nos cercles vicieux ?

« Le samsâra dont la traduction tibétaine (‘khor-ba) signifie à peu près ‘cercle vicieux‘ se caractérise par une suite de renaissances au sein de différents domaines et conditions d’existence (…). Tant qu’en leur esprit, les passions et l’ignorance n’ont pas été définitivement dissipées, les êtres animés ne peuvent échapper à une succession de naissances au sein du samsâra » (Philippe Cornu, Dictionnaire encyclopédique du Bouddhisme, Seuil, 2001, p. 504).

« On ne recherche avec passion les plaisirs sensoriels qu’à la condition de s’identifier avec le corps grossier. Que la notion de corps fasse défaut, nul ne les poursuit plus ! En pensant aux objets des sens, l’homme cède à une tendance innée, et cette tendance est la cause de l’esclavage auquel la transmigrassion l’asservit car elle fait surgir en lui, l’idée de distinction ou de dualité » (Le plus beau fleuron de la discrimination, op. cit., p. 85).

En revanche, il est essentiel d’être honnête envers soi-même car si nous disons ou enseignons le contraire de ce que nous faisons, nous serons les victimes de nos propres erreurs. Car à ce jeu du faux-semblant, le premier trompé est soi-même. L’esprit de chacun sait très bien ce qui se passe en lui-même. Dans les EMI (Expériences de Mort Imminente), le panoramique de vie le démontre à chaque fois. Nous sommes transparents. Surtout dans l’au-delà quand nous n’avons plus de corps physique charnel. Ainsi, il ne sert vraiment à rien de se voiler la face. Devenir transparent à soi-même fait gagner du temps. Et si nous sommes transparents envers les autres, c’est encore mieux. Nous pouvons ne faire qu’UN puisque nous sommes tous des « carrefours », des « interfaces » au cœur de l’ÊTRE.

Comprendre ce qu’est la Libération

Toutes les couleurs lumineuses d’un prisme proviennent de la lumière blanche

La spiritualité, de nos jours, peut ressembler à une espèce de capharnaüm. Certains sont tentés de tout rejeter et de se fier à leurs seules expériences, se méfiant des fausses croyances, du charlatanisme ou de doctrines qui ne correspondent pas à leurs attentes. Mais nous allons voir que nos expériences ne garantissent pas la Libération recherchée. Et tout d’abord qu’est-ce que cette « Libération » ?

En premier lieu, nous constatons que ce sont nos préjugés et nos dogmes qui nous font passer à côté des vérités. La Vérité est en toute chose, disséminée, mais à travers tant d’opacité et de complexité, que nous n’en voyons que des reflets. C’est comme si nous ne pouvions voir que des couleurs projetées par un prisme sans jamais deviner que la Réalité est la lumière blanche qui les réunit toutes en son sein. Ainsi, nous sommes divisés les uns des autres car chacun défend la suprématie de sa couleur, voire combat les autres couleurs comme étant hérétiques, fausses, dangereuses. Chacun se sent dans « sa vérité » car il constate effectivement que sa couleur existe, mais il ne parvient pas à comprendre qu’il ne détient qu’une parcelle de vérité qui est encore très éloignée de la lumière blanche qui contient en elle toutes les couleurs. Chacun est comme aveuglé par ses certitudes.

La Libération est avant tout la compréhension que nous sommes immergés, voire perdus dans une Réalité trop complexe pour être saisie totalement par la Raison ou l’Intellect. Tant que nous ne comprenons pas cela, nous ne serons pas libérés car nous nous efforcerons toujours de « faire rentrer la Réalité » dans nos représentations intellectuelles étriquées. À chaque fois que nous nous forgeons des certitudes, des croyances, nous figeons une espèce de cliché mental en notre esprit qui est notre clôture. Ce que nous rejetons est aussi une part de la Réalité. Nous sommes donc emprisonnés dans le jeu de la dualité. La Libération consiste à en sortir.

Mais la Libération n’est pas uniquement une compréhension que Tout soit Un et relié en tout point de ce qu’il est, partout et en tout temps. Car il n’y a pas de véritable Libération sans liberté… Or la liberté consiste à défaire tout ce qui « charge la mule » qui l’empêche d’avancer sereinement et facilement. Même si la mule sait que Tout existe et que tout est lié, si elle croule sous les fardeaux, cette compréhension ne lui sert pas à grand chose. Nous devons nous délester.

Nos existences passées, celle présente, et celles futures peuvent être de véritables labyrinthes

Par exemple, nous avons tout l’arrière-fond de nos vies passées et dans ce passé, nous avons aussi tout ce qui s’accroche à nous dans cette existence présente. Si le passé est aussi lourd, pourquoi penser que le futur serait différent ? Des quantités de vies futures garantiront les mêmes aléas avec bonheurs, doutes, souffrances, déchirements.

« Les réminiscences créent des perceptions de souffrance et de bonheur particulières. Aussi longtemps qu’on erre dans le cycle des existences, la souffrance dénote un leurre de l’esprit, ô roi, chez les êtres, mortels et célestes. Ici-bas, (…) la conscience-réceptacle est confuse. Telle est la règle de la compréhension des réminiscences » (Tantra de Kalachakra – le livre du Corps Subtil, Desclée de Brouxer, 2000, 2020, p. 383).

En fait, que nous regardions dans le passé ou dans le futur, cela revient au même, exactement au même : nos jeux de rôles sont infinis et nous ne cessons d’accumuler joies, attachements, peines, colères par les injustices subies et souffrances. En fait, le temps nous garantit une fausse liberté : celle de toujours souffrir et de toujours nous illusionner. Mais le temps n’est pas responsable : en effet, dans le temps, dans chacune de nos vies, nous avons une nouvelle chance de nous éveiller, de rechercher la Libération. C’est comme une machine de casino, les chances sont minimes, mais il est possible que tout s’aligne pour favoriser l’éveil, le « jackpot ». Il faut peut-être 128 « coups pour rien », 128 existences pour enfin atteindre celle qui fait sens… qui comprend la Voie de sortie du labyrinthe infernal. Peu importe le nombre de vies en fait puisque tout ceci est très relatif, mais ce qui est possible dans 128 vies, pourrait, peut être atteint ici et maintenant, sans attendre !

« Ainsi, la chaîne de cause (le désir) et d’effet (les naissances) est sans fin jusqu’au jour où l’âme sculptée par les vies antérieures en a assez des cycles déchirants de naissances et de morts. L’âme désire profondément la paix mystique et tranquille, absente de changement, sans commencement ni fin. C’est vraiment un jour mémorable dans l’histoire de l’âme individuelle » (B. Nagaraj, V.T. Neelakantan, S.A.A. Ramaiah, La voix de Babaji – une trilogie sur le Kriya Yoga, Les Éd. et le Kriya Yoga de Babaji Inc., 2010, p. 127).

Comment nous libérer ? Tout comme en psychanalyse, en comprenant les liens pathologiques, en les disséquant. Comprendre, c’est dénouer les nœuds. C’est surtout ne plus les reproduire. Ne plus être aveugle. Ne plus se faire prendre à la même illusion. Celui qui ne comprend rien, n’a pas les moyens de se libérer, tout comme l’insecte qui confond la lumière du soleil avec celle d’une lampe. Comprendre, c’est donc être patient (cultiver la patience), pour observer (développer la concentration) et ouvrir ses horizons mentaux sur toutes nos zones aveugles (dépasser la dualité). C’est comme un gigantesque « zoom arrière » qui recontextualise une chose pour mieux la cerner, l’étudier, la connaître. On ne comprend rien si on isole une chose de son milieu car on obtient alors une « entité figée », une idéalité. C’est ce que faisait et fait toujours la science matérialiste, par exemple, en isolant un objet de l’observateur. Un objet coupé de tout est « mort ». C’est comme l’insecte de l’entomologiste. Il est épinglé, mort : on ne peut plus rien apprendre sur lui dans sa façon d’exister et d’échanger avec son milieu. De la même façon que nous observons un insecte mort, nous avons quantité de concepts « morts » : ils correspondent à des images figées de notre esprit. La Libération nécessite des préalables : aimer la vie, la respecter. Aimer la vie, c’est aussi l’apprécier dans son flux, son élan, son renouveau. C’est la laisser être ce qu’elle est, librement.

Il y a donc nécessairement une éthique et une morale : pour soi-même et pour autrui. Nous devons respecter ce que la Réalité exprime. La violence est un retranchement dans la dualité car c’est un acte d’opposition, conflictuel. Et comme l’Univers est harmonieux dans son mécanisme, tout ce qui est impulsé dans un sens, produit une impulsion en retour tel un balancier. C’est le mécanisme dit du « karma » (mot sanskrit qui signifie « action » dans le sens action/réaction).

« Lorsque la tempête des illusions se calme dans l’esprit, les vagues de l’action et de la réaction s’affaiblissent automatiquement » (Kriyananda, L’Essence de la Réalisation du Soi : la Sagesse de Paramhansa Yogananda, Adyar, 2002, p. 88).

Ainsi, tout rejet, toute violence produit en retour son équivalent. Il ne peut donc jamais y avoir de paix dans les illusions de la violence. Seules la paix, la fraternité, l’acceptation de toute vie peut garantir le juste équilibre. Il n’y a pas de Libération possible sans pacifier entièrement son cœur et son âme. Pas de Libération sans la paix de l’esprit.

La Libération est de ce fait un programme de vie qui concerne tout acte du quotidien incluant nos pensées, nos paroles, nos intentions, mais aussi nos rêves, nos projections. Or, nous devons être conscients de ceci : tous nos désirs et toutes nos aversions génèrent des attachements mentaux. Plus nous sommes attachés, plus nous sommes soumis à ces conditionnements. Il n’y a donc pas de Libération possible dans nos attachements.

Voilà pourquoi la Libération n’est pas localisée dans un ailleurs spatial ou temporel puisqu’il dépend non pas d’une cause extérieure, mais de ce que nous sommes et de ce que nous faisons. Nous sommes les Auteurs de nos vies, de nos créations, de ce que nous avons vécu, de ce que nous vivons, de ce que nous vivrons. Nous en sommes les auteurs car nous sommes des êtres pensants et nous faisons tous des choix. Chaque choix débouche sur quelque chose. Même si nous croyons « subir » notre existence, nous sommes en réalité IMPLIQUÉS par nos paroles, nos pensées, nos actions. Et même si nous ne faisions rien du tout : tel est notre choix avec ses conséquences. Ne rien faire produit aussi quelque chose en retour. Ainsi, même si nous ne sommes pas conscients de notre rôle dans l’existence, le fait que nous nous y trouvions nous implique forcément.

La Libération est de ce fait un choix radical. Nous ne pouvons pas initialiser un jeu qui a ses règles, ses lois et en même temps penser que nous sommes libres ou serons libres dans ce jeu. Non, si nous entrons dans le jeu, nous serons soumis à ses règles, à ses lois. Nous ne serons pas libres, nous serons dans l’expérimentation du jeu avec tout ce qu’il a à offrir en bien, comme en mal, comme en mélange des deux. La Libération est forcément un choix radical : se défaire de toutes nos attaches, tous nos désirs, toutes nos aversions. Pourquoi ? Parce que cela fabrique des obsessions.

« De quoi faut-il protéger l’esprit ? demande Serkhong Rinpoche. De l’apparence ordinaire des choses et de l’attachement obsessionnel à ces apparences ordinaires » (Traité du Mandala – Tantra du Kalachakra, Desclée de Brouwer, 2003, p. 17).

La mule se charge et avance péniblement. La Libération implique donc un travail sur nous-mêmes pour défaire, petit à petit, toutes nos attaches, conscientes et inconscientes.

Mais s’il y a un « défaire », il y a aussi un « faire » car un éveil spirituel nécessite inévitablement une modification dans nos pensées, nos paroles, nos comportements. Ainsi, aimer notre prochain, n’est pas « du sentimentalisme », c’est simplement comprendre que nous partageons le même Être, sans réelle différence. C’est comprendre que l’habit est provisoire et illusoire. Nos couleurs sont illusoires dans la matière. Toutes les couleurs lumineuses sont réunies dans la Lumière blanche. Nous avons tous la même Source. Comprendre cela, c’est agir différemment les uns envers les autres. Nous ne cherchons donc plus querelles, nous évitons les conflits stupides.

« Puisque toujours et en toute circonstance, les autres désirent autant que nous ce qui est bon et procure le bien-être, efforçons-nous de faire leur bonheur comme nous nous efforçons de faire le nôtre. Évitons-leur la moindre souffrance comme nous le faisons pour nous-mêmes » (Patrul Rinpoché, Le chemin de la Grande Perfection, Padmakara, 1997, p. 272).

Mais pour parvenir à cela, encore faut-il résoudre notre rapport à l’égo. N’oublions pas que l’attachement et l’aversion sont des attaches. Ainsi, l’égo et le non-égo sont deux faces du même problème. Être obsédé par le non-égo revient à faire référence à l’égo. Celui qui est obsédé par l’alcool, n’est pas véritablement soigné de l’alcool… L’égo et le non-égo, une chose et son contraire doivent être résorbées et dépassées. l’Être dépasse tous nos clivages : alors pourquoi en créer dans notre esprit ? Ceux qui sont obsédés par la faute, le péché, même s’ils n’en commettent pas en acte, les commettent dans l’esprit. Toute réalité pensée est une réalité pour l’esprit. Toute création psychique est une réalité pour notre esprit. Nous vivons avec ce que nous pensons. Vivons-nous dans un palais ou dans une prison mentale ?

Le Libéré dans le plan matériel a donc toujours un corps physique, il a toujours son individualité propre, mais il n’a plus d’illusions dont celle d’un « je » qui serait différent du Tout de la Réalité. Il sait que son « je » est l’expression du Tout, de la même façon que tous les autres « je ». Il se montre tolérant car si chacun vit dans ses propres illusions, il y a forcément des conflits sous-jacents aux croyances, aux certitudes, aux quêtes insensées. Le Libéré vit aussi ici-bas dans la réalité du quotidien, même s’il sait que cette réalité du quotidien est comparable à un songe. Étant donné qu’il expérimente la Réalité Une et Multiple, il est en paix car il sait que « Tout est là », toujours, tout le temps, même si les gens ne le soupçonnent pas et élaborent sans cesse des rêves, des projets, des croyances, même s’ils remettent au lendemain l’éveil qu’ils pourraient avoir ici et maintenant.

Ayant dépassé l’égo et le non-égo, il est en paix avec lui-même. Il ne se torture pas l’esprit par des pensées obsessionnelles. Il expérimente une certaine simplicité d’être puisque plus rien n’est à acquérir… si ce n’est de nouvelles attaches. Voilà ce qu’est la Libération. Elle a une infinité de portes d’accès avec les sagesses passées, présentes et futures. Chacun peut donc trouver la Libération car la Vérité est Une dans la multiplicité de ses reflets. Elle se reflète partout et tout le temps.

Nous avons donc beaucoup de chance par toutes les opportunités qui nous sont offertes car les véritables spiritualités enseignent des vérités qu’il s’agit de mettre en pratique. À quoi serviraient-elles sinon ? Elles sont authentiques si elles enseignent l’Amour désintéressé, la tolérance, la bonté, la bienveillance, le respect de toute vie. L’Éveillé ne voit plus dans une couleur, un ton qui s’oppose à un autre ton, mais un fragment de la même lumière blanche. Il expérimente un esprit de fraternité au cœur de chaque différence comme autant d’expressions possibles de la même Source. Il voit au-delà des mots, au-delà des concepts car le langage est aussi composé de « mots couleurs ». Et tous les mots peuvent se fondre dans le Silence… Le Silence UN qui dépasse toutes les oppositions. Un silence d’Amour…