Pourquoi le vide mental ?

Pourquoi est-il nécessaire de méditer en vidant totalement le mental? Qu’est-ce que le mental a fait pour mériter cela ? Le mental est-il notre ennemi ? Ou bien est-il un handicap ? Pourquoi naissons-nous avec un mental s’il ne nous sert à rien ? Voici toutes les questions que nous allons aborder car « faire le vide mental » peut surprendre de prime abord, surtout quand nous savons que nous sommes quasi quotidiennement en sa compagnie, même lorsque nous rêvons, que ce soit la nuit ou en rêve éveillé, et même lorsque nous imaginons. Si le mental est omniprésent, pourquoi le mettre sur « off » de temps en temps ?

  1. Le mental n’est pas notre ennemi

Beaucoup parlent du mental comme s’ils étaient en guerre contre lui… sans même se rendre compte qu’ils sont dans le mental en parlant ainsi, en pensant ainsi. Le mental, en fait, c’est ce qui en nous pense par représentation. Conceptualiser quelque chose, c’est cela le mental (bien que la philosophie occidentale distingue le mental qui analyse, de l’intellect qui synthétise, et qu’il existe aussi une distinction dans l’hindouisme entre manas – le mental – et buddhi : l’intellect discriminant).

Si penser revient à actionner notre mental, il est absurde de vouloir en faire son ennemi intérieur. Car cela reviendrait à vouloir se passer de ses mains ou de ses jambes, ses pieds. Le mental rend autant de service que nos mains, nos pieds. Si nous comprenons qu’il faut courir pour échapper à un danger : le mental nous sauve. Tout comme nos jambes, nos pieds. Le mental est un outil, et un outil parfaitement adapté à la vie dans le plan matériel. Si nous avons faim, notre mental nous dit qu’il faut manger. Si nous sommes en danger, notre mental va raisonner pour analyser la situation et présenter une issue. Sans le mental, notre espérance de vie serait proche de zéro car nous risquerions notre vie physique à chaque seconde. Lorsque l’enfant met ses doigts dans une prise électrique et qu’il reçoit une décharge, c’est son mental qui lui dira de ne plus retenter la douloureuse expérience. Sans le mental, l’enfant commettrait les mêmes erreurs, mettant sa vie en danger constamment. Si nous roulons par inattention sur la voie inverse (par exemple, par un léger endormissement), c’est notre mental qui va rapidement nous remettre sur la bonne voie. Pourquoi ? Parce que le mental visualise le danger : il l’évalue.

Le mental est une espèce de super ordinateur capable de faire de nombreux calculs à la vitesse de l’éclair pour nous aider à vivre notre vie matérielle. Avoir un mental paresseux, c’est assurément commettre de nombreuses erreurs dans sa vie quotidienne : ne pas savoir choisir ses ami(e)s, ne pas vivre en ayant l’hygiène nécessaire pour sa santé, ne pas savoir ce qu’il faut dire ou ne pas dire en présence de certaines personnes, etc. Un mental paresseux, cela est très handicapant au quotidien car nous ferons tout « de travers ». Tous les métiers qui demandent de l’adresse, de la précision, de la rigueur impliquent un mental performant. Si le mental est fantasque, rêveur, jamais là où il faudrait qu’il soit, s’il n’est pas discipliné, alors il pose problème.

« Évitez les mauvais amis, évitez la compagnie des hommes vils. Recherchez les amis véridiques et les hommes d’un caractère élevé » (Parole du Bouddha in Guy Serraf, Dhammapada, Louise Courteau, 1988, p. 78)

D’une certaine façon, le mental est comparable à un sportif car il peut devenir un athlète de haut niveau et devenir très performant. Les scientifiques, par exemple, les philosophes, les intellectuels en général, ont un mental et un intellect de haut niveau. Toutes les opérations logiques sont gérées par cet outil de l’esprit : c’est un ordinateur qui peut s’auto-éduquer et progresser, de la même façon que l’I.A., l’Intelligence Artificielle. Ce qui est sans surprise puisque ce sont des hommes, avec leur mental, qui fabriquent des « reflets » d’eux-mêmes, le mental peut se dupliquer, un calcul peut se dupliquer.

Le mental est donc géré par des automatismes. Ce sont ces automatismes, qui entrent dans le subconscient, qui nous aident dans notre vie quotidienne : l’enfant ne met plus ses doigts dans la prise électrique, nous ne roulons plus sur la voie inverse et nous n’y pensons même plus. Les automatismes sont là pour nous aider à avoir l’esprit libre. Le mental est « en tâche de fond » pour parler comme les informaticiens. Il y a la sous-couche qui effectue son travail pendant que l’esprit continue à élaborer d’autres calculs. Le mental est lui aussi, comme nos corps subtils, constitué par couches. Le mental par apprentissage, le mental par nos propres expériences, le mental par nos désirs, le mental par nos réflexions, le mental par notre représentation du monde, bref, nous sommes saturés de mental.

Résumons : toutes les opérations de l’esprit sont de l’ordre du mental. Si nous n’avions pas de mental, nous serions végétatifs comme les plantes.

Mais alors, si le mental est si précieux pour réussir notre vie physique, pourquoi méditer en faisant le vide ? Pourquoi se passer du mental ?

Le mental qui est constitué par couches ne cesse d’accumuler et d’accumuler des réflexes, des façons de penser. NOUS SOMMES CONDITIONNÉS PAR NOTRE MENTAL. De la même façon que nous sommes conditionnés dans une enveloppe charnelle. Un corps physique est très utile sur Terre. Le mental est très utile pour s’adapter à la vie sur Terre. Mais corps physique et mental sont des CONDITIONNEMENTS, c’est-à-dire qu’ils ont leurs limites propres. Un corps physique dénué d’outillage ne peut pas permettre de voler comme un avion, et avec nos deux bras, nous ne pouvons pas tout soulever, ni tout prendre. Le corps est limité par ce qu’il est. Le mental est aussi une limite dans le sens où il opère systématiquement des discriminations logiques et sémantiques : blanc/noir, vrai/faux, haut/bas, gauche/droite, etc. C’est aussi lui qui distingue les nuances : aimer n’est pas désirer, chanter n’est pas crier, etc. Or la Réalité qui englobe tout dépasse largement les dichotomies avec ses infinies nuances, ainsi que LES REPRÉSENTATIONS DU MONDE.

« Bien que les phénomènes apparaissent très divers, la nature de cette diversité est non duelle, et de toutes choses individuelles, aucune ne peut se ramener à un concept fini » (« Les six vers de Vajra » in Chögyal Namkhai Norbu, Dzogchen et Tantra : La voie de la Lumière du bouddhisme tibétain, Albin Michel, 1995, 2006, p. 15).

Une représentation du monde est toujours basée sur des expériences personnelles, des croyances, des rêves, des attentes, des illusions. Nous avons tous des représentations du monde DIFFÉRENTES. Voilà donc ce qu’est le mental : UN FILTRE.

2. Enlever le filtre du mental

« Toute la vie ne doit pas être consacrée à des rixes d’écoliers et à des discussions académiques » (Swami Vivekananda, Raja Yoga, InFolio, 2007, p. 116)

En spiritualité, nous cherchons à atteindre ce qui dépasse toutes les constructions artificielles, toutes les représentations du monde. En philosophie, chacun aura constaté qu’il existe autant de philosophies que de philosophes. En effet, le mental est capable de constructions infinies. On peut toujours améliorer la construction d’un prédécesseur, ou bien la déconstruire pour en faire autre chose. La tâche est infinie. On atteint alors des vérités relatives. Relatives à quoi ? Eh bien à nos croyances, nos postulats, notre représentation du monde… Bref, c’est un cercle vicieux : ON NE PEUT PAS SORTIR DU MENTAL À L’AIDE DU MENTAL. Ainsi, tous les raisonnements, MÊME CEUX QUI ARGUMENTENT CONTRE LE MENTAL, sont de l’ordre du mental.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a existé un sage du nom de Nâgârjuna (moine bouddhiste du IIe-IIIe s. ap. J-C) qui a développé un système-anti-système philosophique où tout est affirmé comme vrai, ainsi que son contraire. Ou bien tout est affirmé comme faux, ainsi que son contraire. Bref, peu importe, il s’agit tout bêtement de faire en sorte que le mental baisse les armes pour CASSER LE CERCLE VICIEUX DU MENTAL QUI VEUT SORTIR DE LUI-MÊME.

« Nâgârjuna tout à la fois refuse l’ontologisme et le nihilisme. Il se situe au milieu, sans position, ni dans l’Être, ni dans le Non-Être, ni dans l’affirmation, ni dans la négation » (Jean-Marc Vivenza, Nâgârjuna et la doctrine de la vacuité, Albin Michel, 2001, p.98).

Un cercle vicieux, tôt ou tard, il faut le rompre car cela peut être lassant, d’échouer, échouer, échouer encore et encore. Dans le mental, le mental ne peut sortir de lui-même.

Alors, il faut tenter le grand saut. Mais pas dans le mental, donc pas dans des pensées, quelles qu’elles soient. L’absence de pensée permet alors et déjà, UNE LIBÉRATION – une libération du mental. Le bénéfice est immense car c’est comme si on autorisait un athlète surentraîné de souffler un peu. Paradoxalement, on va faire du bien à notre mental : ON VA LE PURIFIER. Nous voyons donc qu’il ne s’agit pas du tout d’être l’ennemi du mental… car tous les textes de sagesse s’adressent à quoi dans l’esprit des lecteurs ? À leur mental ! Eh oui, les textes de sagesse sont adressés au mental. C’est pourquoi le Bouddha originel a dit à ses disciples :

« Par la méditation et la réflexion, luttant et s’efforçant avec constance, ces hommes sages atteignent le Nibbâna [la Réalité essentielle], la plus haute liberté » (Guy Serraf, Dhammapada, Louise Courteau, 1988, p. 70).

« Il est dit juste celui qui distingue entre la cause vraie et la fausse, qui juge les autres sans hâte, ni partialité, mais avec un esprit droit et calme, sage gardien de la Loi [Dharma : loi universelle] » (Idem, p. 107).

Le mental peut donc être un allié précieux. Il peut être amadoué, apprivoisé pour PRENDRE SA JUSTE PLACE. Ce qui ne va pas, c’est de donner au mental le pouvoir illimité sur notre être, notre esprit. Ce serait comme s’enivrer de courir, courir et de ne jamais cesser de courir… Pourquoi courir toujours après toute chose quand elles sont là, devant nous ? Le mental est semblable à des petites pattes musclées capables de faire d’immenses circuits olympiques. Mais tourner en rond, même à toute vitesse, c’est aller nulle part.

« Un âne tournant autour d’une meule fit cent milles en marchant. Lorsqu’on le détacha, il se trouva encore au même endroit. Il y a des hommes qui marchent beaucoup et n’avancent nulle part » (Jacques Ménard, Évangile selon Philippe, Cariscript, Paris, 1988, 1997, p. 71).

En court-circuitant le mental, on sort du cercle-vicieux, on sort des carcans, on sort des systèmes, on ventile un peu toutes ces constructions du passé.

« Rejetant les constructions du passé, rejetant l’imaginaire du futur, rejettant les illusions du présent, tu échappes au monde : l’esprit totalement libéré, tu ne pourras plus retomber dans ce qui naît et ce qui va à décomposition » (Dhammapada, idem, p.121).

La Réalité dont nous n’avons que des représentations mentales peut être expérimentée au-delà de nos sens. Notre corps physique nous conditionne aux données sensibles. Notre mental élabore d’excellentes déductions en se fiant à nos données sensibles. Mais cela reste UN PLAN HORIZONTAL DE PERCEPTIONS. Le mental va nier TOUT CE QU’IL NE PERÇOIT PAS. Pour lui, « pas vu, pas cru ». Si le mental ne le voit pas, c’est qu’il n’existe pas, ou qu’il y a un gros, gros doute. LE MENTAL A TENDANCE À ÊTRE OMNIPRÉSENT en notre esprit. Ce n’est donc pas qu’il soit mauvais en soi, qu’il soit un ennemi, c’est qu’il prend une place trop importante, omniprésente.

Certes, un philosophe dira que tout ceci est normal puisque le mental ne fait qu’analyser : il est donc limité à la partie, aux parties. Tandis que l’intellect, lui, synthétise et débouche sur une vision d’ensemble. Acceptons l’objection. Mais demandons-nous ce que vaut cette vision d’ensemble ? D’où provient la vision d’ensemble de l’intellect ? Eh bien, elle est tributaire des données du mental. On ne synthétisera jamais ce qui n’est pas dans les données de départ. Donc même l’intellect synthétique est limité, conditionné par les limites du mental.

La vision d’ensemble totale, ce n’est ni le mental avec ses discriminations analytiques, ni l’intellect avec la synthèse des données du mental, qui peuvent y parvenir. Bref, il faut totalement sortir des pensées, ce qui se nomme LE LÂCHER-PRISE. Eh oui, il faut avoir confiance de la nécessité d’agir ainsi. Le mental et l’intellect sont précieux, mais sont conditionnés. Parfois, il est régénérateur de sortir un peu de nos petites cellules…

Le vide mental est donc sain, bénéfique puisqu’il va reposer ce super athlète qui reprendra du travail après la méditation. C’est un repos largement mérité ! Sauf que nous méditons dans cet état, non pour le reposer et le reprendre ensuite, mais pour nous ouvrir véritablement au Tout de la Réalité, le Tout sans limite, sans représentation.

3. La pratique du vide mental doit être souvent pratiquée

À partir de là, commence l’apprentissage de la méditation en spiritualité. Car ce n’est qu’un début. N’allons surtout pas croire que parce que nous avons atteint la porte de sortie, nous avons atteint le Paradis ! Chérir la porte est absurde, se cramponner à la porte est ridicule. Pourquoi s’attacher à la porte et ne pas aller au-delà d’elle ? Tous ces gens agglutinés à la porte : n’est-ce pas aussi un conditionnement ? Ne prenons pas l’étape numéro 1 comme l’aboutissement car cela est encore UN PIÈGE DE L’ÉGO. Ce serait comme passer un premier niveau avec succès, cela ne veut pas dire que nous pouvons partir et qu’il n’y a plus rien à apprendre. S’il faut des années aux authentiques maîtres et disciples pour se parfaire, c’est évidemment que le vide mental n’est pas l’unique but recherché car une page vide serait plus efficace que des tonnes de textes sacrés dans les écoles mystiques du monde entier. Une page vide. Rien. Avec rien, nous n’obtenons rien. Une page vide ne suffit manifestement pas à se réaliser. Donc, le fait de court-circuiter le mental EST UN DÉBUT, le début d’une bien belle aventure en spiritualité. Franchir une porte augure d’une immense liberté de ce qui est au-delà d’elle.

« Nous sommes toujours en train de prendre et de réunir des visions illusoires, étant toujours entravées par elles. C’est la raison pour laquelle nous parcourons des vies innombrables dans le Samsara. Comme nous souffrons, nous nous mettons à rechercher le Nirvana, voulant être libéré de ces chaînes. Celui qui nourrit de telles intentions devra, dès le début, écouter et apprendre les enseignements justes. Dans un deuxième temps, il devra pratiquer au moyen de la contemplation ce qu’il a appris. Enfin, la pratique portera son fruit. Vous devez vous y consacrer durant cette vie, ou alors vous serez à coup sûr piégé dans le Samsara. Tel est le but d’une vie qui a un sens. D’après le texte de L’Or Raffiné : ‘Pendant le bardo de la vie normale, vous devez apprendre et pratiquer' » (Shardza Tashi Gyaltsen, Les sphères du Cœur : Enseignement Dzogchen de la tradition Bön, Les Deux Océans, Paris, 1998, p. 94).

Tentons à présent d’expliquer un peu pourquoi il en va ainsi. La Réalité est d’une infinie complexité avec d’incalculables dimensions d’existence. Nous pouvons aussi définir qu’il existe d’innombrables mondes soumis aux formes, mais il en existe d’encore plus innombrables sans aucune forme du tout. Ce que nous connaissons de l’Esprit est balbutiant. Nous sommes comme des nouveaux-nés à la façon de la fin du film 2001, l’Odyssée de l’Espace (de Stanley Kubrick). Notre cerveau, notre évolution ne nous permettent pas de tout comprendre, car cela serait inassimilable. Plus nous évoluons (dans la bonne direction), plus nous devenons humbles car rien n’est semblable à ce qu’il paraît, et cela est vrai aussi pour ce vide… ce vide qui n’est pas vide… mais un passage ! Ce vide qui est un sas… Tous ces gens assis par terre qui trinquent au champagne parce qu’ils sont dans le sas, ne sont encore que dans un tout petit conduit d’une gigantesque Réalité qui nous dépasse tous, infiniment.

Il est vrai qu’il y a de quoi se réjouir d’être dans le sas car ce que nous pouvons faire après semble magique, impossible, peu probable, mais nous sommes encore dans un Tout qu’il nous reste à comprendre en son essence véritable. C’est proprement vertigineux.

En fait, l’expression « vide mental » est elle-même trompeuse car nous pourrions croire que c’est toujours le même vide que nous atteignons, et que chacun atteint le même état spirituel par cette pratique, tout comme 0 = 0. Mais ce n’est pas aussi simple : par exemple, Lilian Silburn présente dans une étude collective sur « Le Vide », « sept vacuités d’après le Çivaïsme du Cachemire » :

« Si l’on veut survoler les diverses vacuités échelonnées au long de la vie spirituelle afin de les embrasser toutes dans une perspective unique, on en trouve dans le Çivaïsme moniste du Cachemire un panorama heureusement déjà tout tracé, le seul à ma connaissance, exception faite des vingt-cinq vacuités des Bouddhistes Mahâyâna (…). Le svacchandatantra qui remonte aux premiers siècles de notre ère, expose sept sortes de vide » (Lilian Silburn in Le Vide : Expérience spirituelle en Occident et en Orient, Deux Océans/Hermès, 1981, p. 213).

Pour information, voici les sept vides (relatés, expliqués, commentés dans le svacchandatantra). Ils sont énumérés ici, juste à titre informatif ou déclaratif. On pourrait croire que ce ne sont que des distinctions verbales, à tort. Il est nécessaire de lire le texte de Lilian Silburn pour accéder aux spécificités de chacun de ces vides distincts dans les états qu’ils procurent ou ce à quoi ils donnent accès :

  1. Le vide inférieur (dans le cœur en quittant le domaine objectif)
  2. Le vide intermédiaire relatif à la connaissance
  3. Le vide supérieur (accès au Je universel)
  4. Le vide de l’immensité cosmique (vyoman)
  5. Le vide de l’égalité (samanâ) avec la pensée unique sans intention
  6. Le vide supramental (unmanâ) ou nirvâna
  7. Le vide indicible : l’ultime anâkya (plénitude, félicité cosmique, le microcosme dans le macrocosme et vice versa)

Quant au bouddhisme du « Grand Véhicule » (ou « grande voie »), dix types de vide sont dénombrés :

« Fils des bouddhas, le bodhisattva établi dans la terre de Présence Manifeste peut entrer dans l’extase du vide : dans l’extase du vide d’essence propre, dans l’extase du vide de la vérité absolue, dans l’extase du vide premier, dans l’extase du grand vide, dans l’extase du vide des combinaisons, dans l’extase du vide d’émergence, dans l’extase du vide qui, selon le Réel, ne discrimine point, l’extase du vide qui ne renonce à rien, et enfin, l’extase du vide qui se détache sans se détacher » (Soûtra des Dix terres, Fayard, 2004, p. 132).

Il y a donc plusieurs résultats qui découlent du vide mental. Il y a le vide mental intermédiaire qui n’est qu’un sas, par exemple, et un autre qui est l’Union avec le Tout, l’accès à l’interdépendance entre tout chose, mais au terme de nombreuses pratiques préparatoires et de méditations de déconditionnement. Bref, le « vide mental » inférieur ou intermédiaire, par exemple, ne sera pas un raccourci pour s’épargner les remises en cause de notre égo, s’épargner les vertus (comme l’Amour, la compassion, l’altruisme, la bonté, la présence dans l’ici et maintenant, etc.), s’épargner les compréhensions des textes de sagesse, s’épargner la vie au quotidien...

Le grand intérêt de la spiritualité, c’est qu’elle s’ouvre aux expériences qu’elle peut multiplier. Le mental, en revanche, multiplie les théories, mais que valent les théories si aucune expérience ne vient les valider ? Par ailleurs, l’expérience qui vient valider la théorie, est-elle limitée à cette théorie ? L’approche mentale est en réalité terriblement présomptueuse et aveugle. Quant aux expériences permises par la spiritualité, elles sont énigmatiques car incomplètes. On voit donc qu’il manque toujours quelque chose… car nous ne sommes que les parties d’un Tout : nous n’avons jamais le dernier mot. Ni avec le mental, infini dans ses spéculations, ni avec nos expériences.

Cela veut dire que nous pouvons encore nous déconditionner de niveau en niveau… Et que différents sas nous attendent !

« Le sentier est unique pour tous, les moyens d’atteindre le but varient avec chaque pélerin » (Le Yoga tibétain et les Doctrines secrètes, Jean Maisonneuve Successeur, Paris, 1987, p. 76).

Ainsi, passer des années à méditer sur le vide, ce n’est pas piétiner dans le rien, comme le mental étranger à ces pratiques pourrait le présumer : s’il n’y rien à vivre, rien à expérimenter, je ne perds rien à ne pas le faire… Mais au contraire, c’est un apprentissage qui peut favoriser de nombreux déconditionnements… Et nous en avons beaucoup ! Cela se voit dès que le mental s’exprime, chez chacun d’entre nous. C’est ainsi.

Conclusion

Pour ne plus dire des choses fausses, relatives ou illusoires, il faudrait se taire. Mais si nous ne disons jamais rien, nous ne servons à rien (à moins de transmettre quelque chose dans ce vide qui n’est pas vide)… Le mental n’est donc pas à bannir si nous avons un corps physique, une langue, un besoin de vivre sur ce plan matériel et de communiquer.

Le vide mental est une façon de transcender nos carcans étriqués, nos points de vue. Mais nous avons un immense travail à opérer sur nous-mêmes pour déconditionner de nombreux aspects de notre être. Nous sommes constitués de couches et chacune doit être auscultée, libérée et rayonnante. Ainsi, la spiritualité nous apprend LE VOYAGE INTÉRIEUR. Voilà l’intérêt du sas qui n’est pas une fin en soi.