Liberté, créativité, nécessité : une nouvelle devise en temps de crise

Nous ne sommes pas encore sortis de cette pandémie mondiale et des multiples crises associées, mais nous en sortirons, tous. Néanmoins, dès à présent, nous pouvons utiliser nos forces intérieures pour changer les choses, ou du moins participer aux changements. C’est pour cela que nous avons associé la liberté (qui est précieuse et, comme nous le voyons, fragile dans nos sociétés), la créativité (car toute crise demande une nécessité d’adaptation) et la nécessité (car il s’agit d’être en adéquation avec notre époque et nos besoins). Ce qui nous donne une nouvelle devise « Liberté, créativité, nécessité ».

Nous ne sommes plus ici forcément sur un terrain politique : l’égalité et la fraternité sont indispensables dans le « vivre ensemble ». Sans égalité, nous avons de l’injustice, et sans fraternité, nous avons le chaos. Mais en temps de crise, nous constatons que les inégalités sont creusées et qu’il y a peu de fraternité. Il faut donc des outils pour améliorer les choses.

Nous sommes plutôt sur un terrain « existentialiste » : c’est-à-dire donner du sens à notre vie individuelle.

La liberté permet de réutiliser nos talents personnels, nos aptitudes, nos capacités, nos passions.

La créativité donne en fait de la joie car c’est nous qui sommes les auteurs de ce que nous faisons, ce qui donne du sens et de la fierté dans le travail accompli. La créativité est valorisante. Cela se vérifie aisément dans le domaine des sciences, des technologies, ou de l’art, mais concerne en fait tous les domaines.

La nécessité est ce qui donne du sens à nos efforts. Un travail utile est encore plus valorisant, surtout en temps de crise.

Ce sont des généralités mais chacun d’entre-nous peut se mettre en œuvre.

Liberté, créativité, nécessité en spiritualité

À présent, mettons cette devise sur le terrain de la spiritualité : jusqu’à quel point sommes-nous libres ? Adoptons-nous les opinions de nos parents ? de notre éducation ? de notre civilisation ? Nous nous croyons tous libres mais dans nos pensées, nos paroles, nos actions, il y a sans doute des automatismes dont nous ne sommes pas conscients. Conclusion : il n’y a pas de réelle liberté de pensée sans un travail sur soi-même. Le but : chasser les idées reçues, celles qui sont toutes faites, « prêtes à l’emploi ». Dans l’univers de la mode, le prêt-à-porter n’est jamais taillé pour votre silhouette. Le « sur-mesure » est conforme à votre anatomie. Il devrait en être de même pour nos réflexions : une pensée qui repose sur l’expérience personnelle a une force et une pertinence, que n’aura pas une pensée stéréotypée.

L’adage philosophique « connais-toi, toi-même » (gnothi seauton) n’aurait jamais été sculpté dans la pierre au fronton du temple de Delphes s’il était si facile d’être libre et d’être dans le vrai à tous les coups. Cela est difficile car la remise en cause suscite souvent des blessures narcissiques. Notre égo aime avancer, avoir raison, aime aussi la facilité, adopte en conséquence facilement la pensée dominante. Ne croyons donc pas que nos avis ne sont pas formatés par les préjugés ambiants ou ceux des doctrines que l’on nous a inculquées. Être cartésien, c’est accepter de passer par « la table rase » des idées toutes faites. Descartes a remis radicalement en cause les idées de son époque et tout l’héritage philosophique d’Aristote. Ce qui revient à se mettre à nu, inspecter tout en détail dans nos valeurs, nos choix de vie, nos actions. Cette crise remet cela au cœur des choses : est-ce que nous avons une vie qui a du sens à nos yeux ? Défendons-nous de justes causes ? Sommes-nous fiers de nos actions ? La « tabula rasa » (table rase), c’est aussi une expérience de vérité. Stop aux mensonges, aux faux-semblants, repartons sur des bases justes et saines. Nous ne sommes pas libres si ne nous faisons que dire « oui » sans chercher à comprendre. Et il n’y a pas de limites d’âge pour apprendre à se connaître soi-même. La vraie sagesse commence alors.

La créativité sur le terrain de la spiritualité, c’est de comprendre que notre esprit est, par essence, créateur. Il n’est donc pas normal de vivre comme des animaux ou des machines robotisées. Cela n’est pas normal au sens propre car ce n’est pas la « norme » de l’esprit qui est libre et créatif par essence. N’oublions pas que notre esprit n’a aucune raison d’être limité par le corps physique ou pas l’univers matériel. Nous avons beaucoup de ressources insoupçonnées en notre esprit, mais cela ne se découvre qu’avec le temps, l’expérience quotidienne ou la méditation et les expériences transcendantes. Nous sommes plus riches, plus vastes, plus capables que ce que nous croyons. Si nous nous lançons dans des défis réalistes, accessibles, nous découvrons qu’il suffisait de se faire confiance pour reculer nos limites.

Quant à la nécessité, elle repose sur le discernement : la capacité à comprendre notre vie actuelle, la crise actuelle, les besoins actuels. C’est donc « ici et maintenant » que cela se passe, puisqu’en définitive, c’est le seul « temps » qui nous est véritablement donné. Le passé concerne plus la mémoire et le futur notre aptitude à l’anticipation. Il faut donc être assez pragmatique : cette crise nous oblige à ne plus vivre dans une espèce d’hypnose de masse, mais à retrouver le sens de notre vie personnelle ici et maintenant.

Nous avons parlé d’existentialisme, mais si nous réussissons à associer « liberté, créativité, nécessité », notre but existentiel sert aussi l’intérêt collectif. Donner du sens à notre vie personnelle, ce n’est pas de l’égoïsme car c’est tourné vers autrui en finalité. Il ne faut donc pas céder à une sorte de culpabilité si nous apprenons à nous faire plaisir, à nous écouter et à agir en ce sens. Être libre, c’est aussi cela : apprendre à s’écouter soi-même.

Que gagnons-nous à agir ainsi ? Nous gagnons une certaine dignité. « Se regarder en face, dans la glace » est toujours plus valorisant si nous sommes fiers de nos actes. Il faut donc de l’audace, du courage, de la confiance en soi, de la détermination. Mais tout cela peut se faire dans la paix de l’esprit. Car c’est justement cela que nous gagnons : la paix de l’esprit. Fuir nos responsabilités, être lâche, céder à l’égoïsme sourd revient à vivre au quotidien avec l’esprit tourmenté. Et cet aveuglement intérieur génère de la violence en soi-même et autour de nous.

On parle souvent de l’impact psychologique de la crise actuelle, mais celle-ci pourrait être aussi un moteur de prise de conscience et d’éveil. Faire de ce mal, un bien. Ne plus en faire une fatalité : voici déjà la preuve d’une liberté de pensée. Se donner la possibilité de voir les choses autrement, sous un nouveau jour. Changement d’attitude : nous ne cédons plus à la fatalité. Après tout, le dicton ne dit-il pas « tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir » ? Nous ne sommes pas encore tous morts ! Chaque jour de vie supplémentaire sur cette Terre peut être l’occasion de faire quelque chose de bien, de juste, d’utile et de retrouver l’estime de soi.

On oublie souvent que le monde est LE REFLET DE CE QUE NOUS EN FAISONS. Le monde est « la somme des reflets ». Oui, c’est pour le moment le chaos car il y a beaucoup de confusion dans les esprits. Des illusions, des croyances, des peurs. Mais avec la « table rase », on peut tout reprendre à zéro et à sa petite échelle personnelle.

On devient aussi plus intéressant pour les autres si on adopte cet adage. Car quelqu’un qui a peur, qui se bloque de tout côté, fait fuir les autres. En revanche, l’esprit libre, créatif qui prend en compte les nécessités, touche quelque chose de juste et peut avoir un certain impact.

Et puis, il y a la joieQuand on se réalise dans des activités que l’on aime, on dégage de la joie. Quand on a peur, qu’on se referme, on dégage des énergies négatives. La joie est une formidable école de vie et elle est « ouverture » sur le monde : différents plans de réalité.

Tout ceci est très simple à comprendre et peut se mettre en œuvre facilement. La simplicité peut parfois devenir une véritable force. Ne croyons pas que toutes les issues doivent être horriblement compliquées. Car si nous adoptons de telles croyances, notre vie sera horriblement compliquée.

Liberté, créativité, nécessité : nous voyons que tout cela se tient. Une liberté en acte devient créativité. Et une création qui fonctionne bien répond à des nécessités. Cette devise peut devenir une clé, un programme de vie. Et chacun peut trouver comment appliquer cette devise dans sa vie. Si le monde est rempli de plus en plus de gens épanouis et qui trouvent des solutions aux problèmes, il ne pourra que s’améliorer. En fait, nous sommes confrontés à notre vouloir intérieur. Voulons-nous que les choses changent ? Et que faisons-nous pour cela ?

Cette crise en a déjà réveillé plus d’un. Changement de vie professionnelle, déménagement, etc. Cette devise est déjà mise en pratique par certains. Il faut rendre la vie « vivante » et même passionnante. Sinon, pourquoi sommes-nous ici ? Pourquoi le voulons-nous ?

« L’idée qui s’est imposée à moi sans réserve, c’est qu’il faut (de) la création : Il faut créer : tel est le principe dont la théorie esth/étique construit l’axiomatique. « Il faut » : au sens de ce qui est requis par la vie pour qu’elle vive, pour qu’elle puisse continuer de vivre et prendre plaisir à vivre, pour qu’elle puisse se réjouir de la puissance d’agir qu’elle est, et, ainsi, persister dans son être, pour qu’elle vive plus, pour qu’elle vive mieux, bref, pour qu’elle sur-vive, quand le pur fait de vivre lui apparaît insupportable ».

Paul Audi, Créer, Encre Marine, 2005, p. 47.

Et même si nous jugeons que notre vie n’a aucun sens, ou que la vie elle-même n’a aucun sens : pourquoi ne pas lui en donner un ? Une page blanche n’a aucun sens… Si on envoie une lettre vide à quelqu’un : elle n’a aucun sens. Pourquoi ne pas la remplir, cette page blanche ? Alors, elle obtient un sens. Tel est l’enjeu : donner du sens à son existence, ici et maintenant. Et quand nous partirons le moment venu, eh bien, nous ne regretterons pas ce que nous avons déposé sur cette page blanche.

Danse aérienne par la compagnie « Aerial Dance Chicago »

Même un danseur, une danseuse sont utiles à ce niveau – la nécessité étant d’exprimer de la joie, de la beauté, de la vie, du dynamisme, ce qui est précieux en temps de crise et aussi en temps normal.

Un exemple concret avec la nouvelle chaîne de TV « Culture-Box » du canal 19 : liberté – créativité – nécessité sont parfaitement illustrées. La nécessité est autant celle des artistes de pouvoir s’exprimer à travers leur art, que celle du grand public d’avoir un droit d’accès à l’art et la culture quand tout est fermé. La chaîne est gratuite et assez pédagogique dans sa démarche. Souhaitons qu’elle ne soit pas éphémère (comme le projet initialement annoncé), mais pérenne… Nous verrons bien.

Ne sous-estimons pas la petite chose que nous sommes capables de faire. Une petite chose peut changer un état d’esprit…

« De tout ce que l’homme entreprend et confectionne sur Terre, rien n’est étranger au déploiement du cœur de l’Éveil, si le cœur de l’homme dans son agir fait écho au cœur de l’Éveillé, c’est-à-dire au cœur de tous les êtres de l’univers ».

(Yoko Orimo, « Introduction. Déploiement du cœur de l’Éveil » in Maître Dôgen, Shôbôgenzô, Œuvres complètes, Tome I, Sully, 2005, p. 17).

Origami miniature (art japonais en papier plié)

D’ailleurs, ce virus, n’est-il pas lui-même si petit qu’il en est invisible ? Et il a un impact sur le monde entier. Et il mute car il est vivant ; lui, sait s’adapter. Pourquoi ne pourrions-nous pas en faire autant ? Faire des petites choses et qui s’adaptent, qui changent en fonction des besoins, des nécessités.

Liberté – créativité – nécessité. Une devise à adopter et à faire partager.