Pratiquer le silence actif

Tout d’abord, pourquoi « actif » ? Que signifie « silence actif » ? Il existe de nombreux types de silence, par exemple le dubitatif, le distractif, etc. Le silence actif est un silence effectué volontairement pour dépasser certains obstacles et nous allons comprendre quel est son intérêt.

  1. Le silence actif pour calmer un égo colérique

Dans le monde qui nous entoure, nous sommes presque systématiquement confrontés à des égos affirmés verrouillés dans le jeu de la dualité. Or cette confrontation peut exister partout : dans la vie de couple, dans la vie professionnelle, dans la vie familiale, avec ses voisins, ses amis, des inconnus, etc. Lorsque nous sommes face à des égos colériques – qui aiment avoir toujours raison, surtout quand ils ont tort – aucune discussion calme et rationnelle ne peut venir à bout de leur volonté inébranlable d’asseoir leur autorité, leur pouvoir. Le ton se fera de plus en plus fort, la colère également : c’est une surenchère. Même avec la meilleure bienveillance, discuter dans un tel contexte revient à jeter de l’huile sur le feu. Les arguments les plus logiques, rationnels ne conduisent strictement à rien. L’égo en colère entend, mais n’écoute rien. À trop vouloir « suivre » cette escalade, nous risquons nous-mêmes deux choses : soit d’être blessés émotionnellement, psychologiquement, soit d’être nous-mêmes en colère. En effet, la colère est un type d’énergie dont la violence peut être transmise énergétiquement à la façon d’une force ou d’une odeur. C’est une énergie sensible. Eh bien, il existe une solution pour éviter ce piège infernal : prendre immédiatement du recul, maintenir le silence.

Cela aura pour effet d’isoler l’égo colérique avec lui-même : il se battra avec lui-même plutôt qu’avec vous. Puis d’utiliser le silence pour visualiser des énergies d’amour bienveillant directement dans le chakra du cœur. Comment nous y prendre ?

Nous pouvons imaginer une énergie de lumière blanche (comme la neige – cherchez des objets connus pour bien visualiser concrètement la couleur) dans le corps de l’individu au niveau de la poitrine tel un soleil. Nous pouvons respirer, bloquer l’inspir sans aller jusqu’à l’inconfort, puis expirer en étant en conscience dans ce soleil de lumière blanche au niveau du plexus cardiaque. Il est aussi possible de s’imaginer dans la personne et de faire une double visualisation, c’est-à-dire pour soi-même/pour elle. Cela peut être plus facile à réaliser ainsi : on devient l’autre, il n’y a donc aucun effort de distanciation à faire.

Les chakras supérieurs ont beaucoup d’intérêt dans ce contexte : le cœur pour ressentir de l’Amour bienveillant, la gorge pour pacifier le rapport social extérieur, le front pour rétablir une vision juste, le coronal pour se reconnecter à la Source. Mais le cœur doit rester prioritaire pour que l’égo retrouve son calme.

Si nous avons l’habitude de travailler sur nous-mêmes au niveau des chakras, travailler sur quelqu’un d’autre comme si nous étions cette personne, devient facile. Cela fonctionne à condition de répéter encore et encore cet exercice dans une totale bienveillance. On peut espacer petit à petit l’exercice, mais il faut le faire plusieurs fois car la colère a des résidus, telle la braise d’un feu. On peut espacer de plus en plus lorsqu’on sent que cela fonctionne, mais il faut le refaire une dernière fois quelque temps après pour bien éliminer les petits résidus.

Bien entendu, cela demande beaucoup de maîtrise de soi : il est donc plus facile de casser le plus rapidement possible le schéma de l’escalade par le silence, plutôt que de se risquer à être blessé psychologiquement ou d’être en colère soi-même. Car si nous participons longuement à cette escalade, il faudra se soigner soi-même avant de soigner l’autre : c’est plus long. D’où l’intérêt de la compassion : si nous comprenons que ce sont les peurs ou bien l’égo aveuglé par ses propres croyances qui est cause de la colère irrationnelle, il est facile de la pardonner, la mettre de côté et de n’y prêter aucun grief. Nous pouvons nous dire que nous aurions pu être dans cette situation aussi, si nous avions les mêmes peurs, les mêmes croyances. La tolérance est importante dans l’Amour bienveillant.

Plus nous serons vierges de tout reproche adressé à l’autre, de tout jugement, meilleure sera notre énergie d’amour bienveillant (elle sera plus pure). Et plus efficace, nous serons pour cet exercice de visualisation en silence. Cela n’est pas à faire si nous avons des reproches, des griefs ou un sentiment d’injustice. Il faut donc être très au clair avec soi-même pour pratiquer cela : on ne met pas de l’eau boueuse sur une plaie ouverte. Il faut que l’eau soit claire, pure pour laver la plaie. Il en va de même avec nos énergies. Par conséquent, il convient d’aller dans la voie de la tolérance et du pardon – se purifier ainsi – pour offrir véritablement « une énergie propre ».

Le silence a cette vertu d’être au-delà de la dualité.

2. Le silence actif pour calmer la ratiocination

La ratiocination n’est pas un terme courant : il désigne l’art d’argumenter en conceptualisant et en cherchant toujours à apporter des distinctions, des objections et… cela n’en finit pas ! C’est une façon d’apporter des complications conceptuelles « en coupant les cheveux en quatre ». Cela est sans doute une nécessité dans les ouvrages de philosophie, mais les joutes oratoires en deviennent interminables et d’une certaine façon, cela vire vite au conflit d’égo. Car pourquoi systématiquement remettre en cause un point par rapport à un autre point, si ce n’est qu’il se passe quelque chose de l’ordre de la contestation, du doute, du refus, d’une angoisse sous-jacente ?

En fait, nous retombons dans le schéma précédent, si ce n’est qu’à la place de la colère, nous nous confrontons à un antagonisme de la pensée. C’est encore la dualité qui est en cause, sauf que la ratiocination est une surenchère : la dualité dans la dualité et ainsi de suite.

Ceux qui connaissent les paroles des grands maîtres, prophètes, messies ont pu constater que le silence est parfois la meilleure des attitudes à avoir. Mais ce silence peut être actif et faire rayonner l’amour bienveillant pour transmettre l’essence de ce qu’il faut communiquer. L’essence. Ce qui est au-delà des mots, des concepts, de la dualité.

Car si répondre revient systématiquement à justifier sa réponse par une autre réponse, on peut comprendre qu’on s’éloigne du dialogue du cœur pour une espèce de gymnastique « agonistique » (du mot grec agônistikos qui signifie « compétition »). Bref, cela vire à la lutte d’égo. Le problème peut être vaste : peut-être l’égo veut-il briller, étaler son savoir, peut-être se sent-il menacé dans ses croyances, peut-être a-t-il peur de ce qu’une idée implique, etc. Peu importe. Pour rompre avec ce schéma interminable : le silence actif.

« En vérité, nombreux sont ceux qui n’étudient que pour satisfaire leur curiosité ou faire étalage de leur savoir, et non pour trouver la libération. Animés par de tels motifs, ceux-là manquent le véritable esprit de l’enseignement » (Thich Nhat Hanh, Le Silence foudroyant, Albin Michel, 2016, p. 21).

(Ouvrons une parenthèse : la gymnastique oratoire agonistique a été pratiquée en Grèce antique et dans les traditions mystiques des diverses religions afin d’entraîner les apprentis dialecticiens à contrer le scepticisme des ignorants. En ce cas, il s’agit d’une discipline pour conserver l’esprit vif et ne pas être désemparé face à des objections prévisibles. Dans tout sport, il existe des exercices préparatoires pour être meilleur en compétition. Mais cela est une exception puisque c’est alors un jeu conscient, volontaire au même titre qu’un exercice de mémorisation, duquel il se rapproche fortement. Fermons la parenthèse).

3. Le silence actif pour saisir la voie

Ceci nous amène finalement au grand bénéfice du silence actif. En agissant avec un Amour bienveillant qui se répand en silence, nous conservons la quiétude de notre esprit et nous pouvons atteindre ce qui se joue au-delà des apparences, ce qui revient à dénouer les nœuds. Nous n’y parviendrons pas dans la dualité.

« Établir une discrimination à l’encontre des concepts de soi, de personne, d’être vivant et de durée d’existence, c’est devenir le jouet de leurs contraires. Dès lors que nous comprenons qu’un concept n’est qu’un concept, nous pouvons aller au-delà et nous libérer des dharmas que les concepts représentent. Alors, nous commençons à faire l’expérience directe de la réalité merveilleuse, laquelle transcende tout concept » (Thich Nhat Hanh, le Silence foudroyant, op. cit.).

Définition

Dharma : possède de nombreux sens selon les contextes. « Les dharmas que les concepts représentent » font référence aux « objets de l’esprit« . Dans Le Dictionnaire encyclopédique du Bouddhisme de Philippe Cornu, nous pouvons lire l’une de ses occurences (définition n°4) : « Les objets de l’esprit (…), c’est-à-dire les objets ou phénomènes mentaux » (Seuil, 2001, 2006, p. 173).

Il faut nécessairement être au-dessus de la dualité pour ne pas y sombrer. Ce serait une illusion de rester dans la dualité pour la résoudre de l’intérieur. Ce serait comme vouloir rester dans un labyrinthe pour prétendre en sortir. Non, la colère de l’égo est labyrinthique et ses peurs, ses vanités le sont tout autant. Le silence casse ce schéma pathologique et hyperbolique et n’en paie pas les frais.

Le silence instauré, nous pouvons alors comprendre, peut-être, la raison d’être de la colère ou de la ratiocination. Ce n’est pas l’intellect qui doit la rechercher, mais l’attente désintéressée de l’esprit : la réponse peut venir d’elle-même aussi facilement qu’identifier un parfum planant dans l’atmosphère. La dualité est mauvaise conseillère car elle n’offre qu’un regard limité et prisonnier du sens univoque d’un concept. Les quiproquos existent pour cette raison. Les mots peuvent être source de maux quand ils sont mal compris, mal utilisés. Et puis, ils ne signifient qu’une partie de ce qu’il y a à transmettre. La dualité n’est donc qu’une ombre – une ombre portée. On ne peut pas saisir l’essence des choses quand on en retient que des ombres.

En revanche, le silence est un état de réceptivité et s’il est actif avec l’énergie du cœur de l’amour bienveillant, il peut atteindre une issue. Et alors, nous serons libres de reprendre la parole – si nous le jugeons nécessaire car cela pourrait ne pas s’imposer – d’une façon inédite, inattendue et beaucoup plus juste. Un mot pourrait suffire. Une phrase. Une citation. À condition que nous soyons assurés que la reprise de la parole brève ne renoue pas avec la colère ou la ratiocination… Car en ce cas, le silence bienveillant transmet l’essence et l’essentiel !