Une méthode de divination tibétaine : le Mo

Le MO de Manjushri est une pratique divinatoire encore assez peu connue du grand public. J’ai découvert son existence en ayant appris comment le Dalaï-lama actuel avait pu s’enfuir in extremis lors de l’invasion du Tibet en mars 1959. Il avait consulté un jeune moine qui, en état de transe, avait signalé le terrible danger qu’encouraient les moines tibétains s’ils restaient sur place dans leurs monastères. Cet oracle en transe avait également cartographié une issue pour fuir en « relative sécurité ». Mais le Dalaï-lama a voulu obtenir ensuite une confirmation à l’aide d’une ancienne méthode divinatoire, spécifiquement tibétaine : le Mo. Cette méthode a donc derrière elle une tradition (pratiquée aussi bien par des chaman(e)s, que par certains moines). Et le Mo a confirmé le message précédent obtenu par la transe chamanique du moine. C’est ainsi que ce procédé divinatoire a attiré mon attention.

Il a un grand avantage sur d’autres supports divinatoires car les réponses sont claires : oui/non, bon/mauvais, réussite/échec, etc. Si l’on compare avec le Yi King, les textes de sagesse – très profonds, à n’en pas douter – sont néanmoins, le plus souvent, sybillins (la Sybille ou les Sybilles, en Grèce antique, étaient réputées pour ne pas toujours être très claires, très explicites, ou bien pouvant donner des réponses, parfois interprétées en sens contraire). Le manuel de ce procédé divinatoire est donc simple et d’une grande clarté : un oui est un oui, franc. Un non est un non, franc. Simple et accessible à tous. Mais ce manuel est assez sommaire car en fait, dans la tradition tibétaine, ce sont des chaman(e)s avisé(e)s qui s’en servaient (et s’en servent toujours) comme d’un simple support pour leur voyance en état de transe. Ainsi, les dés, par exemple, ne sont pas obligatoires aux tirages dans cette tradition. D’ailleurs, j’en profite pour dire que les dés ne sont pas systématiquement vendus avec le livre (publié aux éditions belges IFS), ni d’ailleurs le coffret pour ranger les dés. Tout ceci s’achète séparément. Le petit coffret est en bois de sheesham (fabriqué en Inde, artisanalement – sachant que l’artisan indien distribué par hashcart.in propose plusieurs modèles et des variantes décoratives), quant aux dés, ils sont en bois de hêtre).

Cette pratique divinatoire peut aussi s’adapter à nos dés habituels comportant des chiffres (moyennant correspondance avec les écritures tibétaines, ce que permet le livre), même si ça enlève un peu à l’esprit traditionnel.

En effet, cette pratique s’ancre dans une tradition : il faut chanter un mantra (avec les syllabes qui sont sur la face des dés), invoquer le grand Bodhisattva de la sagesse, Manjushri, méditer, etc. Il y a donc un rituel à faire, ce qui est normal étant donné le but recherché.

Certains ont pensé que l’oracle humain consulté initialement par le Dalaï-lama était Thubten Ngodop, son oracle personnel. Mais après enquête journalistique et confidences, il est apparu que ce n’était pas lui. Toutefois, le livre qui retrace son autobiographie est très intéressant : Nechung, l’oracle du Dalaï-lama, Presses de la Renaissance, 2009.

Ce support divinatoire a un autre intérêt si l’on s’intéresse à la tradition du Tantra de Kalachakra :

« D’un point de vue extérieur, Kalachakra concerne tout ce qui permet de comprendre les relations entre l’infiniment grand de l’univers et l’existence : la cosmologie, l’écoulement du temps, l’astrologie, etc. Plus profondément, Kalachakra est aussi une description de la structure subtile du corps, avec ses canaux, ses souffles énergétiques, les « gouttes » qui sont les principes de l’énergie qui circule dans le corps. Enfin, d’une manière encore plus profonde, intime, cet enseignement donne des clés pour les différentes phases de la méditation, liant corps et esprit, de manière à opérer comme une transmutation du plomb qu’est l’extérieur ordinaire, en l’or qu’est l’existence éveillée » (Thbuten Ngodup, F. Bottereau-Gardey, L. Deshayes, Nechung, l’oracle du Dalaï-lama, Presses de la Renaissance, Paris, 2009, pp. 157-158).

« Reposant essentiellement sur le ‘Tantra de Kalachakra’ et les explications complémentaires de ‘L’Océan des Enseignements’ et d’autres textes, ce manuel de prédictions du mantra OM AH RA PA TSA NA DHI a été écrit par ce grand saint et grand érudit de la tradition Nyingmapa qu’était Jamgon Mipham (Jamgon Namgyal Gyatso : 1846-1912)« .

(Jamgon Mipham, Le MO de Manjushri : Méthode tibétain de divination, trad. de l’anglais S. Burner, IFS, Bruxelles, 2014, p. 14).

Voici le chant et la prononciation de ce mantra (danke schön DharmaGermany) :

Ce manuel de 149 pages est de format très « pocket » (Longueur : 147 mm, largeur : 105 mm, épaisseur : 9 mm), il tient dans la main, très transportable, comme les dés et le petit coffret. Il se prête à des divinations en pleine nature, de ce fait. Au niveau du contenu du livret, c’est assez bref, comme les petits manuels inclus dans les jeux de tarot, par exemple. L’idée était sûrement de donner le minimum, de façon épurée, tel le zen qui apprécie d’aller à l’essentiel. Mais ce n’est pas rudimentaire pour autant. La preuve en est que pour répondre aux diverses questions possibles, 11 catégories thématiques ont été prédéfinies avec leur réponse spécifique :

  1. La famille, les biens et la vitalité
  2. Les projets et les objectifs
  3. Les amis et la richesse
  4. Les ennemis
  5. Les invités
  6. La maladie
  7. Les esprits maléfiques
  8. La pratique spirituelle : obstacles et perspectives
  9. Objet perdu : s’il peut être retrouvé
  10. La rencontre ou la tâche
  11. Tout autre sujet

Et pour traiter ces 11 thématiques (bien que la onzième soit une thématique ouverte), c’est une combinaison de 6 x 6 signes sculptés à la surface des dés, soit 36 syllabes obtenues par combinaison. Mais que signifient ces syllabes ?

« On dit que les cinq syllabes du milieu AH RA PA TSA NA représentent les cinq familles de Bouddhas, alors que la syllabe finale DHI représente la sagesse de tous les Bouddhas » (p. 16).

À la différence de nombreux supports divinatoires, celui-ci autorise un double tirage immédiat pour obtenir :

  1. Une « réponse ferme » (si c’est le même tirage qui sort)
  2. Une « réponse peu assurée » (si les syllabes sont inversées)
  3. Une réponse confirmée « bonne » (si ce sont des syllabes différentes qui sortent)

Ou bien, pour faire un tirage présent/futur. Ou encore, pour faire le point sur un individu/un autre individu dans leur relation. Bref, le livre expose plusieurs méthodes de tirage. Ainsi, en dépit de la concision, du format réduit du livre et des deux dés à six faces, cette méthode divinatoire est plus souple et riche que ce que l’on pourrait imaginer de prime abord.

MANJUSHRI, l’un des plus importants bodhisattva du Mahâyâna

Ce support divinatoire s’intitule « le MO de Manjushri« . Qui est Manjushri (nom sanskrit qui signifie « Douce gloire », et « Manjughosa » : « Voix mélodieuse ») ? Comme le Bouddha Siddharta Gautama (dont il était l’un de ses proches disciples), il n’a rien écrit. Nous n’avons que des transmissions orales ou « inspirées » comme, par exemple, l’Avatamsaka Sutra (ou Soutra de l’ornementation fleurie).

« Au sein du Mahâyâna, il devient un interlocuteur privilégié du Bouddha dans certaines Prajnaparamitasutra (comme celle en 700 sloka), le Sutra du Lotus, le Vimalakartinirdesa Sutra où il est le seul à surpasser Vimalakirti en sagesse, le Manjusripariprccha, « les Questions de Manjusri » et le Manjusri-nirdesasutra » (Philippe Cornu, Dictionnaire Encyclopédique du Bouddhisme, Seuil, 2001, p. 366).

En effet, dans le livre que nous avons quelque peu présenté ici, Malleable Mâra de Michael D. Nichols, le Bouddha s’adresse directement à Manjushri :

« Mañjuśrī, you ask me why I am without servants but all Mâras and opponents are my servants. Why ? The Mâras advocate this life and death and the bodhisattva does not avoid life. The heterodox opponents advocate convictions, and the bodhisattva is not troubled by convictions. Therefore, all Mâyas and opponents are my servants » (Michael D. Nichols, Malleable Mâra : Transformations of a buddhist symbol of evil, Suny Press, 2019, pp. 1-2).

Néanmoins, nombreux sont les érudits bouddhistes à avoir été inspirés par Manjushri. Il représente donc le discernement intellectuel, comme s’il était le garant des paroles du Bouddha pour en saisir la profonde portée. Ainsi, toutes les fonctions cognitives, ainsi que la faculté de la mémoire sont-elles représentées, distillées, stimulées par Manjushri qui assure les bons auspices des tirages du Mo.

« Sous ses multiples aspects paisibles, Manjusri est pratiqué pour développer la compréhension livresque, mais aussi et surtout la sagesse non duelle de la vacuité. En Chine, comme au Japon et au Tibet, il est invoqué pour développer les facultés intellectuelles, la mémoire, l’érudition et l’éloquence » (Philippe Cornu, Dictionnaire Encyclopédique du Bouddhisme, op. cit., p. 367).

Manjushri, pour qu’il soit reconnaissable, est représenté avec des symboles : une épée flamboyante levée de la main droite (qui remplit la même fonction que le diamant dans le Sutra du Diamant) capable de trancher les liens de l’attachement et de pourfendre les ténèbres de l’ignorance, et dans la main gauche une tige de lotus bleu (« utpala » en sanskrit) supportant un livre de la Prajnaparamita, qui symbolise l’étude, la connaissance. Il faut aussi tenir compte de sa posture dite, en sanskrit, « vajraparyanka » : la « posture de diamant », les chakras de la plante des pieds tournés vers le ciel. Néanmoins, il peut exister des variantes : assis sur un lion, ou bien sur un trône léonin, symbolisant alors « le Roi des controverses » ou « Lion de la parole ». Il peut aussi être représenté avec son épouse mystique Sarasvati bleue ou blanche.

Nous n’aurons pas toutes ces explications dans le livret du Mo, mais il est tout de même utile d’en savoir un minimum au préalable :

« Dans le cas précis de cet ouvrage, c’est auprès du Grand Bodhisattva de la Sagesse, Manjushri, que l’on va chercher bénédictions et conseils afin d’obtenir la solution à un problème ou la réponse à une question » (Jamgon Mipham, Le MO de Manjushri, op. cit., p. 13).

À la fin du livret, se trouve un glossaire bien fourni avec 195 définitions ! En fait, il est tout à fait représentatif de la culture bouddhiste et hindoue car un mandala traditionnel ne cède jamais à la facilité, même si ensuite un souffle simple éparpille le tout dans la nature (puisqu’ils sont réalisés, pour la plupart, à l’aide de simples poudres colorées : les pigments). Un livret simple et riche en même temps.

Pourquoi Shambhala ?

Ce à quoi ressemble quelque peu Shambhala dans sa dimension physique

« Bouddha » signifie « Éveillé « . Tout être qui prend pleinement conscience de sa Source, son Origine première au-delà des apparences phénomènales passagères réalise sa nature d’éveillé. Ceci signifie qu’il y a un état de bouddha qui sommeille en chacun de nous.

Nous avons la chance sur la planète Terre, d’avoir de nombreux êtres éveillés aux quatre coins du monde et d’avoir en plus grand nombre encore, des textes de sagesse pour favoriser cet éveil sous condition d’une sérieuse mise en pratique. Dans ce contexte, à quoi sert Shambhala ? Si nous réalisons que notre nature spirituelle est inconditionnée, par delà l’espace et le temps, pourquoi Shambhala, royaume circonscrit dans un espace précis ?

Observons la vie des tibétains et celle de l’actuel Dalaï Lama en particulier, elle n’a pas été et n’est pas de tout repos. Notre condition de vie terrestre est une lutte permanente. Ce n’est pas parce qu’un être réalise l’Éveil qu’il transforme magiquement le monde autour de lui.

« Des prophètes comme le Christ, Bouddha, Shankara, sont les uns et les autres des exemples de libération individuelle. La libération universelle ne peut être amenée par un seul individu, même s’il pratique une intense sadhana pour amener sa propre libération » (Swami Satyananda Sarasvati, Propos sur la Liberté – Commentaires des yogas-sutras de Patanjali, Satyanandashram, Paris, 1984, 1998, p. 252).

Le libre arbitre, sacré, autorise la totale liberté du bien, du mal, de l’ignorance par tout ce qui est futile et en définitive confus. Beaucoup d’individus ne sont pas attirés par la spiritualité. Ils préfèrent leurs loisirs, leurs habitudes de pensées, leurs quêtes du confort matériel. Mais ces quêtes de l’esprit qui s’oublie dans la matière, obéissent à une espèce d’hypnose collective et individuelle où de vies en vies, l’individu s’asservit. Le mal est une sorte de fanatisme qui fait passer en priorité absolue ces quêtes évanescentes où il ne reste plus qu’une psychopathologie plus ou moins profonde. Une authentique spiritualité revient, dès lors, à une médecine de l’âme pour soigner un corps malade qui est notre humanité engluée dans la matière. Dans le Tantra de Kalachakra – Le livre du Corps subtil, le Bouddha est dénommé « médecin de la douleur universelle plutôt que maître es philosophie » (Brouwer, 2020, p. 23).

Dans Shambhala, la voie sacrée du guerrier de Chögyam Trungpa, nous lisons :

« Nous y verrons comment, dans le monde de Shambhala, la réalisation intégrale de la santé éveillée est transmise d’un être humain à un autre qui non seulement incarnera cette santé, mais la favorisera également chez ses semblables » (Seuil, 1990, p. 177).

Toute spiritualité authentique guérit la cécité de l’âme et les maux du corps : Jésus n’a-t-il pas accompli de nombreux miracles de la sorte ? Platon n’enseignait-il pas que la véritable médecine s’adresse d’abord à l’âme ? Plus nous créons des désordres dans nos désirs avec des passions fâcheuses, plus nous perturbons nos énergies naturelles : la maladie est le symptôme d’une déviation, d’une désorientation, d’une confusion de l’esprit.

Ce n’est donc pas un hasard que les textes de sagesse diffusés par Shambhala prennent en compte les énergies subtiles de notre architecture énergétique physiologique. Si nous étudions le Tantra de Kalachakra, nous découvrons une telle complexité dans ce lien du cosmos au corps subtil, qu’il est assuré que c’est une véritable science qui est de cette façon transmise. Une science qui prend en compte de nombreux aspects. Une science intégrale.

« Les enseignements de Kalachakra ont la caractéristique de couvrir toute l’extension possible du domaine de la connaissance » (Tantra de Kalachakra, – Le Livre du Corps subtil, Desclée de Bouwer, Paris, 2000, 2020, p. 29).

« Les deux premiers volumes du Tantra de Kalachakra, le Kalachakra « externe » et le Kalachakra « interne » exposent les mesures secrètes du cosmos et de l’être humain, en montrant leur corrélation » (Traité du Mandala : Tantra de Kalachakra, Desclée de Brouwer, Paris, 2003, p. 16).

Je ne peux être que troublé d’avoir été en contact avec des êtres qui justement soignent les corps subtils avec leur science, leur énergie, leurs couleurs. Shambhala serait donc une sorte d’ambassade pour veiller sur le bien-être de notre humanité et de notre planète. C’est un sanctuaire qui assure une protection pour les textes de sagesse, les êtres qui ont un rôle à jouer pour diffuser ces connaissances et cet éveil, et qui garantit qu’aucun ennemi ne viendra détruire tout cela. Shambhala est donc « un Mystère » au sens des anciens Mystères grecs où tout ne peut être dit, révélé.

J’avais trouvé assez paradoxal que l’Éveil nous conduise hors de toute forme, de tout conditionnement spatio-temporel, mais que Shambhala nous invite dans un lieu avec ses temples, ses palais, sa richesse « clinquante ». Tout aussi paradoxal, cette « cascade de réalités » en Shambhala jusqu’à un royaume bien physique, bien matériel où des sages entrent et sortent. Cette cité accueille des individus de tout âge et de toute nationalité. J’ai trouvé aussi très paradoxal que l’Éveil nous fait comprendre que toute quête est finalement futile puisque Tout est là, derrière les apparences qui ne cessent de changer et de se dissoudre. Alors pourquoi Shambhala ? Est-ce une illusion de plus ? Eh bien, si nous prenons en compte notre dimension physique sur cette planète Terre, force est de constater que la lutte est parmanente entre ceux qui veulent aimer et aider leur prochain, et ceux qui veulent l’asservir ou l’anéantir.

Pour avoir voulu transmettre l’Amour inconditionnel aux êtres incarnés, Jésus a dû accepter le supplice de la croix. En fait, la plupart des prophètes et messies ont dû affronter supplices et périls au cours de l’Histoire. Et que dire de ces tibétains, emprisonnés et torturés en raison de leur foi, de leur fidélité au Dalaï Lama et aux enseignements du Bouddha ? La mort est certainement plus douce que la torture. Quel Amour ne faut-il pas pour pardonner les horreurs que le mal planifie tout le temps dans un cycle qui semble sans fin ? Quand nous comprenons cela – et l’Histoire nous l’enseigne – alors Shambhala – la Cité mystérieuse – prend tout son sens. Elle est un havre de paix, un lieu d’études et de formations, mais aussi une protection pour favoriser un équilibre possible à notre humanité et planète Terre.

Ce qu’il faut aussi prendre en compte, c’est que le mal et la confusion génèrent des forces colossales sur le plan énergétique (éthérique et astral notamment) : égrégores, formes-pensées, mais aussi, comme il est dit à plusieurs reprises dans l’introduction du Traité du mandala – Tantra de Kalachakra, « des troupes d’élémentaux et d’esprits avides » (p. 20, 27). Si nous n’avions pas une ambassade qui travaille sur tous les plans subtils en même temps, si nous n’avions pas l’aide céleste des êtres des Étoiles, notre planète aurait été dans un chaos tel, qu’elle aurait été détruite depuis longtemps. Les forces doivent être compensées en permanence. Autrement dit, il y a ceux qui dépensent toute leur énergie à détruire, à faire souffrir et il y a ceux qui dépensent aussi toute leur énergie à reconstruire, à préserver, à compenser. C’est alors que l’on comprend mieux l’expression « guerrier » – propre à Shambhala. S’il n’y avait aucun combat à mener et donc, aucun courage à avoir, ce mot n’aurait pas d’utilité. Mais nous ne sommes pas face à de simples résistances ! Nous sommes face à des destructions et des asservissements : un mal actif. Nous sommes face à un chaos qui n’est pas seulement visible physiquement, mais au sein de nos âmes et de nos aspirations secrètes.

« Ce livre [Shambhala, la voie sacrée du guerrier] nous apprend à affiner notre mode de vie et à propager l’art du guerrier dans son sens véritable. Il s’inspire de l’exemple et de la sagesse du grand roi tibétain Gesar de Ling : de son insondabilité et de son courage, et de la façon dont il a triomphé de la barbarie aux principes du Tigre, du Lion, du Garuda et du Dragon (Tak, Seng, Khyung, Druk) qui sont présentés ici sous la forme de quatre dignités » (Chögyam Trungpa, Shambhala, la voie sacrée du guerrier, Seuil, 1990, p. 21).

L’auteur partage de nouveau sa conception du « guerrier » dans son livre Sourire à la peur :

« Les guerriers qui font ainsi confiance aux reflets du monde phénoménal peuvent compter sur leur découverte personnelle de la bonté. La communication donne des résultats : le succès ou l’échec. Voilà comment les guerriers sans peur entretiennent un rapport avec l’univers ; non pas en restant isolés, manquant d’assurance et se cachant, mais au contraire en s’exposant sans cesse au monde phénoménal et en acceptant tous les risques » (Chögyam Trungpa, Sourire à la peur : Réveillez le courage en vous, 2012, Les éd. de L’Homme, Le Jour, p. 84).

La lumière de l’éveil n’est donc pas « un paradis pour soi-même ». Les éveillés ne tiennent pas ce discours. Il est remarquable, que ce soit Jésus ou Bouddha, que l’Éveil proposé soit dans l’intérêt de chacun pour tous les autres. Les éveillés reviennent pour aider les égarés. Ils ne les oublient pas, ivres de leur réussite spirituelle.

« Si le maître guerrier était ivre de sa propre présence authentique, ce serait un désastre. C’est pourquoi il est très humble, extrêmement humble. Son humilité découle du travail avec autrui » (Chögyam Trungpa, Shambhala, la voie sacrée du guerrier, Seuil, 1990, p. 182).

« Le Tantra de Kalachakra est une pratique bouddhiste de méditation qui appartient à la classe des Tantras du Yoga suprême. Il s’agit des enseignements les plus profonds du Véhicule des boddhisattvas [des êtres d’Éveil], représentant la voie spirituelle de ceux qui aspirent au parfait et complet Éveil pour le bien de tous les êtres sensibles » (Tantra de Kalachakra, – Le Livre du Corps subtil, Desclée de Bouwer, Paris, 2000, 2020, p.7).

« Comprendre revient à œuvrer, sur le plan de l’esprit, pour l’Éveil de tous les êtres sensibles » (Idem, p. 27).

« Le boddhisattva [être d’Éveil ou héros de l’esprit d’Éveil], au terme d’une vie antérieure, a renoncé à l’ultime réalisation et à l’extinction en Nirvana, bien qu’il les ait méritées. Il a choisi de prendre une nouvelle naissance en ce monde pour aider autrui à progresser sur la voie de la délivrance. Il a fait le vœu de revenir à l’existence jusqu’à ce que nous soyons tous libérés de notre attachement au samsara. D’où son nom : ‘Être pour l’Éveil’ » (Idem, p. 30).

Shambhala est donc orienté vers un but : assurer un futur à l’humanité et à la planète. Il y a bien un paradoxe car la Libération est au-delà du temps, elle rompt le cercle infernal des réincarnations. Mais… Mais que faire des autres ? Que faire de ceux qui souffrent de plus en plus, du poids de leurs erreurs ? Il y a par conséquent des « retours en force » de la Lumière, des réincarnations volontaires pour aider tous ceux qui restent asservis dans le « cinémascope hypnotique ». La compassion, nous le comprenons, est une valeur centrale. Car sans compassion, l’Éveillé retourne d’où il vient, et les égarés continuent de vivre, de souffrir dans leurs hallucinations.

Shambhala assure aussi l’intégrité des textes de sagesse. Nous savons que les textes saints ou sacrés sont parfois modifiés, transformés, amputés. Les textes retrouvés dans une jarre en 1945 à Nag-Hammadi en Haute-Égypte, ont été inviolés, non modifiés. Et leur contenu diffère sensiblement sur certains points des « canons » retenus pour affirmer un pouvoir politique et religieux. Il est donc essentiel de préserver l’intégrité des textes afin de ne pas voiler, déformer les enseignements. À l’extérieur de Shambhala, il y a des écoles bouddhistes qui divergent sur certains points fondamentaux. Le chaos peut naître des mêmes dangers présents partout : une mauvaise compréhension des concepts, un formatage des esprits, un ralentissement de l’Éveil si les bases sont mal comprises. Shambhala veille à réinsuffler régulièrement l’esprit des textes par les traditions et les besoins circonstanciés.

Conclusion

Shambhala n’est pas absolument indispensable à notre éveil, notre évolution spirituelle puisque la Vérité est accessible partout, étant de nature universelle. Nous devons développer une authentique fraternité entre « les couleurs » de nos sensibilités spirituelles qui nous reconduisent à la même Lumière blanche intégrative tels les rayons arc-en-ciel du prisme. Il n’y a aucune nécessité impérative. Mais les obstacles sont puissants et tous ceux qui peuvent les dévoiler et les lever sont des aides précieuses. Shambhala est l’un de ces « garde-fous » contre la fureur du monde. Cette Cité-royaume a sa raison d’être si le but est d’assurer un éveil planétaire, un monde viable pour le présent et le futur. Quant aux secrets, ils sont parfois nécessaires pour protéger le sacré des sots, des ignorants, voire des méchants qui n’ont pas le sens du respect. L’invisibilité « partielle » de Shambhala a aussi sa raison d’être.

« Roi de Shambhala, sa position rappelle celle de l’Empereur universel, mais il est un souverain dans l’occultation, le maître d’une terre pure, invisible au regard de qui n’a pas été initié » (Tantra de Kalachakra, – Le Livre du Corps subtil, Desclée de Bouwer, Paris, 2000, 2020, p. 33).

Mais la Cité n’est pas pour autant fermée ou hors d’atteinte puisqu’elle n’est pas que matérielle. De plus, ayant des buts altruistes, pourquoi se refuserait-elle à tous ceux qui veulent œuvrer dans l’intérêt de chacun et de la planète ? C’est un état d’esprit qu’il nous faut acquérir pour comprendre son rôle et sa nécessité. Il est encourageant de savoir que nous ne sommes pas seuls et qu’au-delà des obscurités du monde, règne une lumière purificatrice, régénératrice et médicinale. Quand nos cœurs redeviennent purs, nous retrouvons notre véritable nature lumineuse : les portes nous sont ouvertes.

Shambhala est le sanctuaire de ceux qui reviennent pour aider l’humanité, ne la délaissant pas, ne la livrant pas seule à elle-même. Ces êtres qui reviennent n’ont pas tous besoin d’un corps physique. Les corps spirituels ou subtils permettent une grande liberté d’action et de mouvement.