Mâyâ : la lumière génératrice d’ombre

« Seule la lumière du Cœur existe et elle est l’agent de l’activité créatrice. Établie en elle-même, son activité est prise de conscience de soi et s’ébranlant, elle est le déploiement de l’Univers » (Svami Mahesvarananda, « Maharta Manjari », 11)

Crédit photo : Wendy Timmermans. Source : NationalGeographic.com.

Ce texte prolonge la question D’où vient l’efficacité de la Mâyâ ?

Nous allons, à présent, aborder la Mâyâ en intégrant aussi bien « le jeu récréatif de Brahmâ » (la lîlâ), que « l’illusion trompeuse » de Mâra puisqu’il s’agit en fait d’une même réalité perçue selon des niveaux différents, c’est-à-dire des points de vues antinomiques.

La Mâyâ – nous l’avions exposé précédemment – est une façon de qualifier « le monde sensible » dans son ensemble. Ce n’est pas tant que les sens nous trompent puisqu’ils ne font que nous informer fidèlement d’une réalité illusoire car passagère qui se créé dans et par « le monde ». Cependant, l’illusion fondamentale n’est pas tant dans le sensible, que dans la croyance d’un monde extérieur. Extérieur à quoi ? Extérieur à notre corps physique, à notre individualité, donc supposons-nous par extrapolation, à notre esprit, notre essence d’être. L’erreur de jugement vient de notre identification au corps physique : le sentiment d’extériorité est vrai et faux à la fois. Vrai du point de vue matériel ou corporel, faux du point de vue de l’Esprit immanent à toute chose. L’extériorité d’un océan pour un poisson est relative. L’océan est un tout, une globalité, il n’y a pas d’extérieur à proprement parler. Mais pour le poisson, tout est extérieur, l’eau compris.

« L’attachement à la réalité de ses propres perceptions est le moteur de la production des pensées. Ce qui est alors perçu n’a réellement rien d’extérieur : voilà qui pourrait définir l’Esprit-Seulement » (Soûtra de l’entrée à Lanka : Lankâvatâra, Fayard, 2006, p. 278).

« Ils peuvent donc se détacher de l’erreur et de la confusion pour accéder à la vérité absolue de l’Esprit-Seulement. Constatant que ce ne sont pas des objets extérieurs qu’ils perçoivent, ils s’illuminent par les trois portes de la libération… » (Idem, p. 182).

La Mâyâ est donc le monde sensible, ce qui explique pourquoi le retrait des sens, lors des pratiques méditatives (quelles que soient la religion ou la tradition spirituelle) donnent le plus souvent des résultats effectifs.

« La profondeur et la superficie sont deux aspects complémentaires d’une même réalité. Le Dao, bien qu’imprégnant toute chose, doit être guetté au-delà des apparences et se réalise progressivement, étape après étape, jusqu’à ce que le sage ne fasse qu’un avec lui. Pour « voir », « écouter » ce qui échappe à l’œil ou à l’oreille, il est indispensable de renoncer aux sens physiques et même au tranchant de la raison » (Sanyuan, DAO : À la découverte de la culture Taoïste, Sides-Ima, 2005, p. 19).

Le retrait des sens permet d’accéder à cette autre réalité – durable, celle-ci – de la conscience pure, libre, dégagée, jusqu’à sa racine qui est en amont de tous les phénomènes puisqu’elle en est le témoin. Bien sûr, à la condition du vide mental maintenu indéfiniment qui permet d’accéder à la non-dualité. Le retrait des sens est une condition, non pas l’unique secret de la réussite. Car si le mental n’est pas discipliné, c’est comme si ce dernier réintroduisait la Mâyâ puisqu’il sait la produire. Il nous faut donc le retrait des sens associé au vide mental.

Or, fondamentalement, le monde des formes, avec son aspect, ses apparences est causé par la lumière. C’est la raison pour laquelle nous allons aborder à présent, le rôle de la lumière dans la Mâyâ car c’est elle, en fin de compte, qui génère de l’ombre – à tout point de vue.

Dans la philosophie du Tao (ou Dao), les contraires sont intrinsèquement liés. Comment pourrions-nous parler d’une ombre sans la lumière qui la projette ? Et comment pourrions-nous percevoir le visible sans la lumière ? Cela est impossible. En fait, la lumière et l’ombre sont inséparables. C’est par la lumière qu’il existe du visible, c’est par elle que l’ombre est projetée. Mais ici nous employons aussi le mot « ombre » au sens d' »obscurité » ou de cécité intérieure. La lumière (de l’Esprit : Brahmâ/Mâra) génère l’obscurité pour toutes les consciences identifiées au « petit moi ». Par « petit moi », nous distinguons le moi de l’égo, du soi de l’âtman qui est non conditionné par les formes, les incarnations.

« Par la seule existence de Mâyâ, la force créatrice éternelle, le Shakespeare absolu de l’existence, le kavi infini, penseur et poète, est sur le point de projeter hors de lui-même et comme une ombre, un monde de réalités vivantes qui n’ont pas encore d’existence indépendante. Phénoménalement, il [Parabrahman] devient un Créateur, un Contenant de l’Univers, bien qu’en réalité, Il soit ce qu’Il a toujours été, absolu et inchangé » (Shri Aurobindo, Brahman et Maya dans les Upanishads, Dervy, 1980, p. 94).

Par conséquent nous comprenons que l’illusion de la Mâyâ est elle-même illusoire… car elle n’est pas une nécessité, ni même une « qualité indéracinable » de sa production. L’ombre n’est pas constitutive de la Mâyâ. Pourquoi cela ? Parce que l’ombre, par le mot, l’idée, le concept, relève d’une dualité, d’une opposition au concept de lumière. Mais si nous ne prenons plus l’ombre opposée à la lumière (ombre versus lumière), si nous ne prenons « le tout » (puisque nous avons établi que les contraires étaient liés), alors nous ne sommes plus dans la dualité des apparences. Autrement dit, si nous sommes dans la croyance d’être réduit à une existence limitative, dans un corps de chair et une identité singulière, il y a une Mâyâ très efficace avec l’ombre et la lumière, avec l’intérieur (du petit moi) et l’extérieur (du monde sensible). En revanche, si nous remontons dans la conscience globale – l’Esprit ou l’Être – non seulement rien n’est extérieur à lui-même, mais l’ombre et la lumière ne font qu’un. Et par conséquent, l’obscurité/cécité n’est pas tant « fabriquée » par la Mâyâ elle-même, que par le mental duel discriminant des « petits égos ». L’illusion est par conséquent le propre des égos par leurs croyances, leurs représentations du monde.

Ce qui revient à dire que Mâra n’est qu’un « personnage conceptuel », une fiction utile sur le plan didactique, une « expérience rhétorique » (selon l’expression de Robert Scharf), une personnification du principe d’ombre, de cécité, d’illusions.

« Largely, the figure has been deployed as a vehicle for communicating the negative aspects found in the depth of one’s psyche. In other words, Mâra is all in your head, working to prevent your insight from the inside out. This coincides neatly with what Robert Schaf has called the ‘rhetoric of experience‘... » (Michael D. Nichols, Malleable Mâra, Suny Press, 2019, p. 162).

Mâra est un « comme si » : comme s’il existait un Malin Génie trompeur. Mais Mâra est lui-même Mâyâ : une non-réalité durable (c’est-à-dire que des êtres peuvent jouer ce rôle de façon provisoire tel un magicien). Mâra n’est vrai que d’un point de vue dualiste : si nous voulons trancher entre ombre versus lumière. Mais si nous comprenons la nature inséparable ombre/lumière, nous accédons à la lîlâ, c’est-à-dire au « jeu récréatif » de l’Esprit Un que la tradition hindoue rattache à Brahmâ. Mais qui est Brahmâ ? C’est le Tout, le Substrat, l’Esprit unifié de tous les « Soi âtman ».

« Le brahman, qui est notre âtman, s’enveloppe dans une magie, mâyâ, qui est le connaissable, le monde, Brahmâ » (Louis de la Vallée Poussin, Notions sur les religions de l’Inde : le Brahmanisme, Librairie Bloud & Cie, Paris, 1910, p. 77).

La lumière de l’Esprit ne génère de ce fait des ombres – des « ombres » au sens dichotomique du terme – que si nous sommes séparés de la Source au point de ne plus comprendre le lien inextricable lumière-ombre, ou encore « ombre : qualité de la lumière ». Ce qui revient à dire que l’ombre n’existe que dans une perspective restreinte. Ce serait comme un tour de magie qui n’est rendu possible, depuis la scène de spectacle, que selon un axe frontal. Si nous sommes en coulisses, nous voyons le truc, le miroir, l’artifice : il n’y a plus de magie, le tour est révélé. Il n’y a plus d’ombre.

« Dans la partie supérieure, Parabrahman est encore absolument Lui-même, mais avec la double face de Janus, un côté contemplant la Réalité absolue qu’Il est, l’autre côté envisageant Mâyâ, considérant les processus sans fin de son activité, non pas encore comme une réalité, mais comme une fantasmagorie » (Shri Aurobindo, Brahman et Maya dans les Upanishads, op. cit., pp. 101-102).

En fait, la Mâyâ existe « à tous les étages de la création », si nous pouvons nous exprimer ainsi. Et dans les mondes supérieurs, la Mâyâ a de moins en moins d’ombre, voire n’en a plus. Pourquoi ? Parce que la conscience de l’observateur ne se sent plus limitée au « point de vue du petit moi ». Et de ce fait, la Mâyâ peut créer des paradis, des mondes fantastiques, des mondes qui ne sont absolument plus tourmentés par les illusions qui génèrent l’attachement, le mal, et les souffrances qui en résultent.

Ainsi, nous réalisons que l’hindouisme, dans certains courants du moins, met l’accent sur les perceptions des mondes supérieurs qui, n’étant pas mauvaises, n’étant pas duelles, sont nommées « amusement » ou « jeu » de Brahmâ (la lîlâ). Et le bouddhisme met l’accent sur les perceptions de l’égo pour qui l’extérieur existe illusoirement avec toutes les dualités du mental au sein du monde sensible : la Mâyâ. Il s’agit de la même réalité phénoménale, mais perçue de façon diamétralement opposée.

« Les mondes du Désir, de la Forme et du Sans-forme, ainsi que le Nirvâna, se trouvent en chaque individu et constituent le champ d’expérience de son esprit. L’erreur se perpétuera tant qu’il existera des réalités. Dès que vous aurez compris ce qu’est votre esprit, vous ne vous tromperez plus » (Soûtra de l’entrée à Lankâ : Lankâvatâra, Fayard, 2006, p. 294).

Dans l’oubli de Soi, la lumière accuse l’ombre et vice versa et tout ce qui est impermanent est illusion ; dans la vie éternelle du Soi, l’Esprit est création infinie par jeu, par amusement, par « songes sensibles ».

Dans l’un comme dans l’autre cas, c’est une production infinie puisque c’est l’effectivité de la liberté de l’Être. Que serait une véritable liberté dans le refus de tout ? Pas de pensée, pas d’action, pas de désir, pas de volonté, pas d’envie. Dans la liberté absolue, il y a le choix, le choix de ne rien faire, d’être tout simplement, et le choix du jeu.

Pourquoi avoir nommé cette création, un « jeu » ? Parce que c’est une création non nécessaire, qui ne répond pas à un manque. Le Tout a déjà tout en lui. C’est donc un jeu, tel un sport, une activité ludique, gratuite. Si nous comprenons que la Mâyâ est sans nécessité, elle devient alors sans attachement. Si le but est de jouer, non de gagner ou de perdre, le jeu n’a d’intérêt que parce qu’il est jeu, amusement. Ceux qui ne considèrent le jeu que pour sa victoire ou sa défaite, sont déjà dans l’oubli du jeu, lui donnent trop d’importance. Mais cela fait aussi partie du jeu de s’y laisser prendre… de la même façon qu’une œuvre d’art peut générer du charme. Le charme du jeu consiste à le jouer. Et donc, par la Mâyâ, par ce jeu sans nécessité, le charme peut opérer au point de générer une « entrée » (et une sortie corrélative) qui se nomme « incarnation ». Considérée ainsi, à sa source du moins, l’incarnation n’est pas une obscurité dans l’âme, une perte de Soi, mais simplement une envie de jouer à un jeu illusoire. Et ce jeu utilise alors une « figure » (comme l’on pourrait parler d’une « figurine » ou d’un « avatar »). L’égo n’est qu’une figure, totalement provisoire, du Soi qui s’amuse dans l’espace et le temps, lui qui ne dépend ni de l’espace, ni du temps pour Être.

Mais par voie de conséquence – et ce serait alors la « vision tragique » d’un certain bouddhisme – l’égo, qui a tout de même une petite part d’être en lui-même, tente de prolonger à l’infini l’illusion, ne comprenant plus l’essence du jeu : il ne voit plus que c’est un jeu, et il ne perçoit plus l’essence de son être. Cette « vision tragique » est celle d’un théâtre de l’égo, elle n’a pas de réalité du point de vue du Soi puisqu’une illusion reste une illusion, un jeu reste un jeu. Autrement dit, à force de jouer avec la lumière, l’ombre peut aussi prendre de l’ampleur, de la même façon que l’on dit qu’à force de jouer avec le feu, on finit par se brûler.

Pour nous délivrer du mal ou de l’ombre, il y a la nécessité de déconstruire le jeu. Par exemple, comprendre ce qu’il est, dans sa nature véritable. Ce jeu est autant l’amusement divin (la lîlâ), que la magie illusoire trompeuse (la Mâyâ) : tout dépend comment il est joué et du point de vue adopté. En définitive, les approches hindoues et bouddhistes sont aussi nécessaires les unes que les autres, de la même façon qu’il faut prendre ensemble la lumière et l’ombre pour en saisir la pleine réalité.

« Seule la lumière du Cœur existe vraiment ; dans l’activité créatrice, elle est l’agent. Cette activité reposant en elle-même est prise de conscience de soi et, s’ébranlant, elle déploie l’Univers » (Lilian Silburn, La Maharthamanjari de Mahesvarananda avec des extraits du Parimala, E. de Boccard, Paris, 1968, p. 95).

« La lumière consciente n’est pas statique : pour la nommer, on utilise même le mot ‘spanda’ qui signifie ‘vibration’. C’est la libre puissance autolumineuse » (Jean Bouchart d’Orval, Reflets de la splendeur : Le Shivaïsme tantrique du Cachemire, Almora, Paris, 2009, p. 46).

Le meilleur moment pour pratiquer un voyage astral

Nous rappelons que nous n’utilisons pas l’expression « voyage astral » dans le sens d’une sortie hors du corps dans un plan de conscience en particulier, mais au sens générique – le latin aster (étymologie du mot « astral ») signifiant « étoile » en relation avec l’éclat lumineux propre aux divers plans d’existence. « Ulluriaq » signifie « étoile » dans la langue inuit inuktitut et nous nous en servons également comme d’un symbole dans ce blog.

La pratique du voyage astral comporte de nombreux malentendus en raison de notre mental qui aime catégoriser strictement les mots et les concepts auxquels ils renvoient. Il existe beaucoup de publications sur le sujet, mais la grande majorité reproduit le même discours, le même contenu, les mêmes techniques et les mêmes stéréotypes. Ce n’est pas que leur contenu soit faux, mais ayant pour la plupart la même approche, cela n’aide pas tous les candidats à cette expérience.

Bien sûr, « le meilleur moment » est une notion très relative car quelqu’un qui est très faible physiquement aura son meilleur moment en relation avec sa condition physiologique. Idem pour quelqu’un qui expérimente une Expérience de Mort Imminente. Ne généralisons donc pas. Contextualisons plutôt : vous êtes en bonne santé et ne faites pas face à un péril particulier qui vous projeterait hors de votre corps physique.

À présent, venons-en au malentendu. Qu’est-ce qu’un « voyage astral » ou « une sortie hors du corps » ? C’est une aventure INTERNE À LA CONSCIENCE, bien qu’externe au corps physique. Ce point est fondamental à comprendre : NOUS SOMMES LÀ OÙ SE SITUE NOTRE CONSCIENCE.

Pourquoi les yogis visualisent-t-ils le prana dans les chakras (vortex énergétique ou « roue » en sanskrit) et les nadis (canaux ou méridiens) ? Parce que l’endroit où la conscience se place est l’endroit où se focalise l’énergie.

Nous allons rapidement comprendre pourquoi ce point est fondamental. Dans la plupart des livres sur le sujet, l’attention est portée sur le corps physique. L’ATTENTION EST PORTÉE SUR LE CORPS PHYSIQUE. N’est-ce pas absurde ? N’est-ce pas absurde quand nous comprenons que là où la conscience se situe, là nous sommes appelés. Ainsi, toutes ces techniques sont en fait contre-productives car au lieu d’aller « au large du corps physique », nous ne cessons de nous « ancrer » là où notre conscience se localise : dans le corps physique. Si nous sommes dans un bateau et que nous voulons prendre le large, à quoi cela sert-il de nous cramponner aux amarres ? Il faudrait plutôt les larguer, non ?

Bien entendu, les auteurs de ces livres, après avoir proposé leurs protocoles de détente physique et d’exercices énergétiques, enchaînent sur autre chose. Certes. Mais du point de vue concret, que se passe-t-il ? Le pratiquant subit l’effet « ancrage » établi initialement. C’est donc assez maladroit car le but n’est pas de nous ancrer, mais de nous libérer de notre attache au corps physique.

Ensuite, il y a un autre désavantage à suivre une telle méthode : c’est que nous pouvons passer un temps fort long à détendre le corps physique, le mental, les tensions nerveuses, chasser les pensées parasites… Pour beaucoup, c’est sans succès. Il y a donc peu de gens qui parviennent à des réussites avec ces approches similaires les unes aux autres.

Beaucoup, en revanche, parviennent à d’excellents résultats non pas par des techniques de projections astrales… mais simplement par la méditation, le lâcher-prise, le vide mental. Pourquoi ont-ils plus de réussites ? Parce qu’ils n’effectuent aucun ancrage dans le corps physique. Ils court-circuitent le laborieux moment du « passage en revue » du corps physique ou énergétique. Mais aussi parce qu’ils sont dans un réel « lâcher-prise » d’intention, ce que ne favorisent pas non plus les techniques de projections astrales. Et cela fonctionne beaucoup mieux.

Ainsi, quel est le meilleur moment pour pratiquer ce type d’expérience ? Eh bien, il se situe juste après avoir dormi et cela pour au moins deux raisons :

  • Nous sommes bien rechargés et notre conscience pourra rester éveillée.
  • Notre corps physique est déjà détendu à 100%.

Nous profitons, de ce fait, de l’avantage du CONTEXTE. Nous en tirons profit. Pratiquer quand nous manquons de sommeil, nous fera basculer dans le domaine du rêve, le plus souvent.

En fait, pratiquer juste après avoir dormi, notamment la nuit quand tout est encore calme, silencieux autour de soi est réellement propice (les bruits ou les sollicitations peuvent mettre un terme brutal à nos voyages). Nos attaches avec le corps physique sont très diffuses. Le corps physique est déjà comme « gommé », en arrière-plan. Si nous n’y pensons pas, à ce corps physique, nous pouvons parvenir à vivre d’innombrables expériences spirituelles.

UNE AUTRE FAÇON DE DÉMONTRER CELA :

Quand nous sommes extériorisés, le seul fait de penser au corps physique, nous y ramène à la vitesse d’un clin d’œil.

La pensée, la conscience sont donc les outils de navigation. Mais ce sont surtout des « champs de présence ». Nous revenons à notre introduction : prenons garde à ces distinctions trop strictes du mental.

La conscience est non locale. Mais la pensée est une focale. Nous pouvons donc nous ancrer n’importe où et dans n’importe quoi.

Nous ne faisons pas de scission non plus entre « voyage astral » et « spiritualité ». Pourquoi ? Parce que nous voyageons autant à l’extérieur (du corps physique, voire du plan physique), qu’à l’intérieur de notre conscience et de l’Être considéré comme un grand Tout.

En réalité, nous existons toujours à l’intérieur du grand Tout, toujours dans l’Être et dans la conscience – mais sur ce plan physique, la puissance de fascination des objets sensibles et l’apparence que tout existe isolément parviennent facilement à nous le faire oublier. En revanche, dans les autres plans de conscience, nous nous découvrons avec une autre et meilleure sensibilité, une conscience quelque peu différente (plus étendue et plus profonde) et il devient de plus en plus évident que les distinctions conceptuelles, mentales, « extérieur » et « intérieur » sont des illusions, des apparences relatives.

Par conséquent, la formulation « sortie hors du corps » est quelque peu fausse… Fausse car un corps subtil prend le relais. Fausse car il demeure un peu de conscience dans le corps physique. Nous pourrions très bien réussir ce type d’expérience en ne considérant non plus « une sortie », mais « une entrée, une immersion ». Certains auteurs ont souligné à juste titre que ces voyages permettaient des introspections : NOUS NE QUITTONS JAMAIS NOTRE CONSCIENCE.

Si tout est en nous, si tout est dans le grand Tout, nous sommes au sein du Vivant – le vivant du grand Être.

« Sortir de son corps » est donc vrai et faux selon le point de vue adopté. Nous pouvons aller ailleurs et ne rien quitter pour autant. Nous avons toujours une petite qualité de conscience sous-jacente au corps physique et de toute façon le corps physique existe au sein du Grand Tout. Il n’y a aucune extériorité réelle…

Il est fort possible que des représentations mentales erronées soient la cause des échecs des pratiques en ce domaine, indépendamment de celle que nous avons déjà mentionnée ici.

La notion de « corps » est très relative

Une autre représentation mentale erronée est liée à la notion de « corps » – du moins si nous prenons pour référence le corps physique. La notion de « corps subtil » est très relative… à l’instar de l’eau, par exemple. La glace est un état de corps (solidifié). Le nuage est un état de corps (vaporeux). Il existe plusieurs états de conscience avec des corps subtils associés qui se caractérisent non pas d’après le corps physique, mais d’après l’état associé proprement dit. Parvenu à un certain état de conscience, le corps subtil n’a plus rien d’un corps.

« Le corps ultime est présent dépourvu de caractéristiques, comme l’espace. Le corps de félicité est présent dépourvu de forme mortelle, comme un arc-en-ciel. Le corps manifesté est présent sous des formes indéfinies et variées, comme le jeu des illusions » (Longchenpa, Anthologie du Dzogchen : Écrits sur la Grande Perfection, Almora, 2015, p. 526).

De la même façon, un corps vaporeux comme un nuage peut se vaporiser encore plus finement et devenir de moins en moins tangible, perceptible. La conscience peut donc être envoyée à distance et transcender la notion de « corps », soit de façon immanente (avoir plusieurs corps/points de vue en même temps), soit de façon transcendante (être sans corporéité). Si nous jugeons que seule la glace est l’état d’existence de l’eau puisqu’elle est tangible par sa dureté, nous n’aurons aucune considération pour ses autres états non moins réels. Or, le plan physique nous conditionne à considérer ainsi les choses… Si nous nous mettons dans ce niveau de réalité – le corps de glace – toute expérience relative à un corps gazeux devient insensée, inaccessible, incompréhensible, farfelue, etc. Ce que nous voulons exprimer est ceci : NOS REPRÉSENTATIONS MENTALES REPOSENT SUR DES CRITÈRES MAIS QUELS SONT CES CRITÈRES ?

Si nos critères sont « le corps de glace », c’est-à-dire le corps de matière physique tangible, nous aurons des attentes et des représentations mentales très spécifiques. Or, tout autre état NE POURRA PAS Y CORRESPONDRE.

Autrement dit : NOS ATTENTES, NOS REPRÉSENTATIONS MENTALES NOUS CONDITIONNENT.

Voilà pourquoi le méditant avec son total lâcher-prise lors de sa méditation réussit mieux que celui qui ne juge que par ses livres de projections ou sorties astrales. Il existe même des états spirituels où « vouloir voir » interdit la vision comme si la volonté cassait immédiatement l’expérience en cours. Sans doute parce que ce vouloir est un vouloir de l’égo et que l’égo est hors de portée de certains plans d’existence. L’égo devient la limite. Aussi sûrement que le corps de glace ne peut pas voler au-dessus de la cime des arbres. Nous sommes comparables à ce corps de glace qui ne comprend pas pourquoi il ne peut pas être libre comme un nuage. L’approche est faussée. Le conditionnement est trop fort. Il faut prendre conscience de cela.

« Pour l’appréhension de la vérité de l’identité des objets, regardez comme ils changent pendant les quatre saisons. (…) Pour l’ignorance de la non-dualité, regardez l’eau et la glace » (Longchenpa, Anthologie du Dzogchen : Écrits sur la Grande Perfection, op. cit., p. 232).

Nous en venons, de ce fait, à la troisième raison de pratiquer après le sommeil :

  • Nous sommes déjà grandement déconditionnés mentalement

Le lâcher-prise propre aux rêves est déjà une échappée hors de l’égo et cela peut nous être très bénéfique. Nous bénéficions à ce moment là d’une décrispation mentale de l’égo. Nous sommes plus ouverts, donc plus réceptifs, pour des expériences non réduites aux catégories du mental.

Conclusion

Nous sommes des champions pour rendre compliquées les choses simples. Mais cela est causé par notre mental qui, évoluant, complexifie les notions, les concepts, les nuances. C’est un outil formidable pour le monde matériel, particulièrement adapté à cette condition d’existence, mais il est très handicapant pour les mondes supérieurs qui transcendent les dualités. L’Unité ne peut pas être atteinte au sein de nos clivages et de nos divisions. Un enfant, par exemple, réussit souvent ces excursions de l’esprit sans se poser de questions.

Cela n’est pas un hasard si Jésus enseignait l’intérêt de redevenir simple et authentique comme un enfant, aussi transparent et spontané : l’enfant ne met pas d’écrans, d’obstacles entre ce qui est et ce qu’il est. Du moins quand il est encore jeune, encore peu formaté, innocent.

Bref, il nous faut désapprendre. Cette pratique est moins « une complication de l’esprit » qu’il faudrait apprendre, qu’un état de transparence et d’unité entre l’Un qui est, et le reflet individuel que nous sommes. Désapprendre, cela signifie défaire l’égo (qui retient tout à lui, enserre les choses par son mental) pour exister plus librement au-delà du conditionnement dans le corps de chair et du conditionnement au sens large.

Le voyage de l’esprit est aussi l’expérience du déconditionnement, bien qu’en ce moment, nous pourrions dire, du déconfinement.

Les cercles sans fin

Les cercles sans fin ou cercles d’asservissement

Vouloir se libérer repose nécessairement sur la compréhension de ce qui nous retient attachés. Si l’oiseau a un fil à la patte et qu’il souhaite s’envoler, il n’y parviendra pas, tant qu’il ne prendra pas en compte ce par quoi il est retenu. S’il s’attaque à son fil et le désagrège : alors il sera libre. Nous devons agir de même en regardant ce qui nous retient attachés, puis désagréger ces liens.

Le sujet que nous abordons ici n’est pas spécifiquement religieux. Il est plutôt de l’ordre du bon sens, du constat, voire de l’évidence. Par exemple, si nous sommes addictif à un poison, il est inutile de prétendre à la bonne santé si nous continuons à nourrir nos addictions.

Nous comprenons finalement que c’est aussi par antithèse que nous pouvons rejoindre ce qui est libre. En discernant le mal ou les maux, en nous libérant de lui ou d’eux, il y a forcément une espèce de « décompression ».

Prenons une image pour bien comprendre ce phénomène. Ceux qui font de la plongée ou de l’apnée ont constaté que plus profond nous allons, plus forte est la pression. Imaginons que nous vivions au quotidien dans cette pression : nous sommes comprimés de partout et chacun de nos gestes est ralenti. Nous nous y sommes habitués et nous n’en sommes même pas conscients (le plan matériel offre une analogie frappante en comparaison des autres plans de conscience supérieurs). Si soudainement, comprenant notre état et ses limites, nous agissons pour remonter vers la surface, que se passera-t-il ? Nous nous sentirons de plus en plus légers avec une liberté de mouvement même pas imaginée ! Comment avons-nous opéré ce tour de force ? Simplement. En comprenant que notre état quotidien était « sous pression », comprimé, asservi. En souhaitant nous élever, en le faisant avec courage et détermination. Et alors ce qui semblait inaccessible, voire impossible, peu tangible, a été expérimenté.

Il faut bien comprendre que tout est accessible : la joie comme la souffrance. Il faut démystifier l’accès aux autres dimensions car plus nous jugeons la chose inaccessible, la réservant aux autres qui sont « plus ceci ou plus cela », eh bien, moins nous attendrons de nous-mêmes des changements favorables. Croire que « nous ne pouvons pas » est la plus efficace des prisons mentales. Beaucoup n’essaient même pas… et découragent les autres d’essayer. Pourquoi ? Parce qu’ils croient que c’est peine perdue, pas très accessible, ou bien tout simplement, pas désirable, ou encore, moins désirable que la vie enchaînée aux addictions. C’est en fait cela, l’ignorance : dévaloriser un état dont nous ignorons tout ! Et finalement, ne même pas le rechercher.

La liberté n’est pas une façon de parler, c’est l’état sur lequel on débouche naturellement « en surface », une fois qu’on a quitté le niveau de réalité comprimé ou asservi. Il faut bien mettre des mots sur les états. Mais il se trouve que beaucoup vivent enchaînés à leurs addictions et le supportent. Ce sont eux qui découragent autrui d’essayer de s’élever. Ils vivent dépendants et souhaitent ne pas être seuls à souffrir de leurs dépendances. Les addictions sont avant tout, DES ADDICTIONS DE L’ESPRIT. Car le « je ne veux pas savoir », « je ne veux pas voir ailleurs comment c’est », ce « ne pas » est un VERROU. Les chaînes sont mentales avant d’être désignées comme étant telle ou telle addiction. C’est d’ailleurs connu des psychanalystes, psychologues et certains thérapeutes. Les addictions cachent autre chose. Par exemple, une culpabilité inconsciente, un désamour de soi-même, une mauvaise image que l’on traîne en soi-même, etc. Il y a des racines aux mauvaises herbes. Tant que ces racines existent, l’individu dont on enlève une addiction, va en reprendre une autre, à toute vitesse… L’individu ne souffre donc pas des objets addictifs, mais de sa dépendance mentale qui est en amont des objets addictifs. Nous le voyons : tout ceci n’est pas de l’ordre d’un crédo religieux. Ce sont des constats que chacun peut faire.

Ceux qui s’opposent à ces quêtes s’imaginent que la joie de la liberté n’est pas désirable. Mais pourquoi cela ? Parce qu’ils savent, au fond d’eux-mêmes, que ce serait la fin de leurs addictions… En fait, ils RÉSISTENT – selon un terme très usité en psychanalyse : les « résistances ». Il y a des résistances QUAND NOUS AVONS UNE RAISON, UN MOTIF POUR REFUSER. Souvent, c’est une raison inconsciente… mais il est difficile de dire où commence l’inconscient car c’est souvent une pensée consciente qui s’est déplacée, peu à peu, dans « l’arrière-fond de l’esprit ». C’est cela, l’inconscient : de l’anciennement conscient qui « tourne en tâche de fond » (pour reprendre un langage informatique). Ainsi, ceux qui ne veulent pas vivre sans leurs addictions, refuseront obstinément toute voie de libération. Force est de constater qu’il y a de la psychopathologie dans nos désirs et nos plaisirs. C’est certainement ce qu’avait compris Platon dans son allégorie de la caverne (dans son livre République, Livre VII) en dépeignant les enchaînés devant les ombres comme ne voulant pas sortir vers la lumière qui leur irrite les yeux. L’habitude est la première cause du « tourner en rond », c’est-à-dire nos automatismes qu’ils soient conscients ou subconscients. Ce n’est pas tant qu’il existe une « zone de confort » dans la souffrance, mais plutôt « une zone d’habitude rassurante » car même si l’individu souffre, au moins il connaît cette souffrance, il en est devenu « le familier ». La « zone de familiarité » est notre première servitude. La peur de l’ailleurs, la peur de l’autrement nous conditionnent à vouloir rester cramponnés dans notre zone de familiarité. Même si c’est mieux ailleurs, plus désirable, infiniment plus désirable.

En ce sens, il est bon d’être un aventurier du corps et de l’esprit afin de rompre ce schéma circulaire du « tourner en rond », de l’emprisonnement dans la zone de familiarité. Celui qui ne sort jamais de sa cage, ne peut rien savoir de ce qu’il rate.

À présent, nous rentrons dans les doctrines de la spiritualité religieuse sachant que le sens étymologique de « religion » est religare en latin qui signifie « relier« . Une croyance solitaire ne fait pas une religion. Une croyance partagée qui rassemble des gens peut en faire une. Mais bien entendu, une croyance reste une croyance… Si je dis que le ciel est bleu, c’est une croyance… Le ciel est-il bleu véritablement ? et tout le temps ? Une croyance est toujours relative… relative à l’observateur. Ce n’est pas que cela soit faux… ni vrai… Telle est la valeur d’une croyance relative. Ce n’est pas faux… et ce n’est pas si vrai… C’est relatif à notre perception des choses.

Entrons maintenant dans ces maux qui nous font souffrir, ce mal qui nous asservit. Nous devons aussi garder à l’esprit que les croyances sont relatives, c’est-à-dire oscillant entre le vrai et le faux. Ces » maux » sont nommés ainsi car ils sont sources d’attachements. Et qu’allons-nous mettre dans cette rubrique des maux ? Eh bien, c’est très simple : NOUS POUVONS Y METTRE TOUT ET N’IMPORTE QUOI. C’est comme si un enfant achetait un bâton de colle. Que peut-il coller ? Eh bien, tout ce qu’il veut ! Il est donc vain de vouloir dire « le mal est ici » car tout, absolument tout peut « coller notre esprit » de telle sorte qu’il en résulte une addiction. Et c’est sûrement pourquoi il est si difficile pour les êtres de se libérer… car s’ils se collent à tout, ils ne seront jamais aussi légers et libres qu’une plume au vent.

Où se trouve le relativisme de cette croyance ? Eh bien, quel que soit le mal que nous désignons : « ceci est mal », en réalité, « ceci » n’est mal que dans la mesure où il y a addiction. C’est donc là que la croyance révèle sa limite car si nous avons un absolu détachement, très honnête, envers toute chose, eh bien, le mal n’existe pas… CAR LE MAL N’EST PAS DANS LA CHOSE… IL EST DANS L’ILLUSION DE LA CHOSE. Si nous prenons un billet de banque, nous pourrions prendre une loupe, un microscope ou un accélérateur de particules : où trouverons-nous le mal du billet de banque ? Si nous prenons un lingot d’or, faisons de même, où trouverons-nous le mal de ce lingot ? De l’argent numérique ? Ok : prenons l’argent numérique… Où trouverons-nous le mal dans cette information chiffrée ? On comprend bien qu’il y a un problème avec nos croyances… Le mal n’est pas une petite particule qui est cachée quelque part. Le mal est dans notre attachement à n’importe quoi qui devient INDISPENSABLE À NOTRE REPRÉSENTATION DE LA VIE. Car si cet « indispensable » justifie toute action criminelle pour l’obtenir et le conserver, il devient évident que le mal est en nous et en nos illusions, nos représentations, nos croyances, nos aveuglements. Bref, le mal est IGNORANCE avant d’être cette chose là désignée.

Mais l’ignorance véritable s’ignore elle-même de la même façon qu’il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

« La servitude réside uniquement dans le fait de ne pas en être conscient. C’est le fruit de l’inconnaissance, ajnana. Comme le déclarent les Siva-sutra (III-3) : ‘Le voile de Mâyâ consiste en une impossibilité à discerner les catégories (tattva) comme étant les énergies de fragmentation (kalâ) et autres » (Jean Papin, Sakti-Sutra : les aphorismes sur l’énergie d’Agastya, Almora, 2006, p. 94).

Le mal peut donc prendre aussi le visage de tous ces ignorants qui ne savent pas qu’ils sont ignorants. Et qui s’enferment, de cycles en cycles dans une certaine pathologie de l’esprit, refusant obstinément la lumière, la joie, la libération, l’amour, tout ce qui est léger et pur.

Il faut démystifier un peu tout ceci car nous avons tendance à figer les choses, à trop les conceptualiser. Ainsi, des religieux diront « le mal, c’est le sexe, l’argent, le pouvoir, le vol, le meurtre, le mensonge, la médisance, etc. ». Et que se passe-t-il alors ? Eh bien, les adeptes deviennent OBSÉDÉS PAR LE MAL QU’ON LEUR DÉSIGNE. La meilleure façon de mettre dans l’esprit, le mal, c’est de le faire en le désignant. PENSER EST UNE RÉALITÉ DE L’ESPRIT. LA PENSÉE EST DONC AUSSI UNE RÉALITÉ DE L’ESPRIT. Dans un ciel sans nuage, le moindre objet qui apparaît… EST VISIBLE. Donc les obsédés du mal DONNENT UN VISAGE, UNE RÉALITÉ à ce mal. Et pendant qu’ils pensent au mal qu’il ne faut pas faire, il pensent au mal. C’est là, toute la subtilité du mal… que l’on ne peut pas combattre par lui-même… Car penser au mal, c’est lui donner une réalité dans l’esprit. SEUL CELUI QUI EST MAÎTRE DE SON ESPRIT rigole de cette ruse, bien évidemment… Mais tous ceux qui vivent dans la peur, la peur du mal, ne rigolent pas, eux. Et plus nous pensons à ce qu’il ne faut pas… Eh bien, nous en faisons une réalité pour notre esprit. NOUS SOMMES AUSSI CE QUE NOUS PENSONS, dans ce sens là. Tel un habit porté, nous portons nos pensées en nous-mêmes. Elles nous habitent de l’intérieur.

Par conséquent, lorsque les spiritualités orientales disent que ce sont AUTANT NOS DÉSIRS QUE NOS RÉPULSIONS qui sont nos chaînes, c’est en effet le cas. Notre libération dépend de tout ce que nous mettons dans notre esprit et qui nous entrave par la même occasion. Oublions les mots : revenons aux réalités de ce que nous plaçons dans notre esprit. Eh bien, nos désirs ou nos répulsions, en réalité, cela revient exactement à la même chose : nous en faisons un « accompagnement perpétuel« . Être obsédé de ceci ou de cela, revient à être prisonnier de ceci ou de cela. Peu importe que ce soit un désir ou une aversion.

La dualité est donc ce qu’il faut supprimer dans ses deux pôles contraires. Si je ne pense qu’au désirable de la dualité, je serai hanté, possédé, asservi par le désirable toujours présent à mon esprit. Si je ne pense qu’à l’indésirable de la dualité, je serai hanté, possédé, asservi par l’indésirable constamment invoqué en mon esprit. La dualité nous possède des deux bouts, comme la banane que l’on peut manger par les deux bouts. Si nous sommes deux joueurs d’échecs, peu importe qu’il y ait un gagnant et/ou un perdant. Le jeu d’échecs sera la réalité de l’esprit pour les deux joueurs. Et la partie ne sera pas achevée pour leur esprit : l’un ruminera son erreur et ce qu’il aurait pu faire, l’autre revisualisera sa partie gagnée pour bien la mémoriser. NOUS SOMMES ACCOMPAGNÉS D’UNE RÉALITÉ QUI DEVIENT NOTRE RÉALITÉ. Les choses se dédoublent, et de physiques, elles deviennent mentales. Nous sommes donc des prisonniers mentaux, avant d’être des prisonniers physiques. Car la matière passe… une vie passe… Mais l’âme qui trépasse, emporte avec elle tout ce qui habite son univers mental. Elle s’est chargée.

« La transmigration de l’homme est due aux funestes effets des surimpositions. L’esclavage qui en résulte, c’est le mental – et le mental seul – qui l’a fait naître. C’est encore le mental qui est la cause des souffrances, de la naissance et de la mort, etc. » (Sri Samkarakarya, Le plus beau fleuron de la discrimination, trad. M. Sauton, Jean Maisonneuve Successeur, Paris, 1998, p. 53).

Alors ? Comment nous en sortir ? Si tout ce que nous pensons occupe l’espace de notre esprit, comment faire ? Eh bien, nous pouvons opérer le vide mental, ce qui est déjà libérateur et très bénéfique pour le cerveau qui chauffe comme une unité centrale, ou bien nous pouvons travailler résolument NOTRE LÂCHER-PRISE, c’est-à-dire rendre totalement accessoires toutes les choses avec lesquelles nous vivons présentement. En rendant accessoires toutes les choses, nous les remettons à leur juste place. Toute chose peut être utile, mais les outils doivent retourner dans la caisse à outils : alors les mains sont libres. À quoi cela sert-il d’avoir les mains chargées de tous les outils tout le temps ? Plus lourds, nous portons, moins rapides, nous serons. Les enfants sont beaucoup plus rapides car ils sont beaucoup plus légers. Ils ont moins de bagages. Avoir le cœur d’un enfant, c’est avoir le cœur libre. Laissons nos jouets de côté. Passons à autre chose. Qui emporte dans la mort ses possessions matérielles ? L’âme repart nue, comme elle est venue. Le matériel ne mérite donc pas d’être réitéré dans notre espace mental. S’il se surimpose à notre esprit, il devient notre réalité. Nous sommes aussi ce que nous pensons. Ne plus penser, ne plus s’attacher devient alors une façon d’exister dans le monde, libératrice (car il n’est pas forcément nécessaire de fuir hors du monde pour se réaliser dans l’Éveil).

« Ceci est la cause de la souffrance : nous sommes attachés, nous sommes prisonniers. C’est pourquoi la [Bhagavad] Gîtâ dit : ‘Œuvre sans cesse, œuvre, mais ne sois pas attaché ; ne sois pas prisonnier. Réserve-toi la force de te détacher de toute chose, tout ce à quoi ton âme puisse être rattachée, quelle que soit la douleur que tu éprouveras à quitter ce que tu chéris ; malgré cela, garde-toi la force de la quitter quand tu le voudras’ (II, 2,3) » (Svâmi Vivekânanda, Lève-toi ! Réveille-toi !, Accarias L’Originel, Paris, 2011, p. 59).

Conclusion

Faut-il renoncer à tout ? La réponse sera la vôtre. Si vous savez prendre un outil sans lui accorder aucune autre importance que son rôle à l’instant t, alors il n’y a aucun attachement. Mais si le plaisir ou le déplaisir sont tels qu’ils en deviennent des addictions, alors l’abstention est sûrement preuve de sagesse. Nous sommes tous différents ! Pourquoi imposer une voie unique de libération ? L’essentiel n’est-il pas de comprendre véritablement le mécanisme de nos cercles vicieux ?

« Le samsâra dont la traduction tibétaine (‘khor-ba) signifie à peu près ‘cercle vicieux‘ se caractérise par une suite de renaissances au sein de différents domaines et conditions d’existence (…). Tant qu’en leur esprit, les passions et l’ignorance n’ont pas été définitivement dissipées, les êtres animés ne peuvent échapper à une succession de naissances au sein du samsâra » (Philippe Cornu, Dictionnaire encyclopédique du Bouddhisme, Seuil, 2001, p. 504).

« On ne recherche avec passion les plaisirs sensoriels qu’à la condition de s’identifier avec le corps grossier. Que la notion de corps fasse défaut, nul ne les poursuit plus ! En pensant aux objets des sens, l’homme cède à une tendance innée, et cette tendance est la cause de l’esclavage auquel la transmigrassion l’asservit car elle fait surgir en lui, l’idée de distinction ou de dualité » (Le plus beau fleuron de la discrimination, op. cit., p. 85).

En revanche, il est essentiel d’être honnête envers soi-même car si nous disons ou enseignons le contraire de ce que nous faisons, nous serons les victimes de nos propres erreurs. Car à ce jeu du faux-semblant, le premier trompé est soi-même. L’esprit de chacun sait très bien ce qui se passe en lui-même. Dans les EMI (Expériences de Mort Imminente), le panoramique de vie le démontre à chaque fois. Nous sommes transparents. Surtout dans l’au-delà quand nous n’avons plus de corps physique charnel. Ainsi, il ne sert vraiment à rien de se voiler la face. Devenir transparent à soi-même fait gagner du temps. Et si nous sommes transparents envers les autres, c’est encore mieux. Nous pouvons ne faire qu’UN puisque nous sommes tous des « carrefours », des « interfaces » au cœur de l’ÊTRE.

Zoom sur Pascale Lafargue

Crédit photo : Pascale Lafargue

Pascale Lafargue doit sa passion et sa profession de parapsychologue à un professeur hors-norme : Raymond Réant (1928-1997) auprès de qui elle a reçu une formation durant cinq années. Je sais que c’était un homme honnête, travailleur et passionné par ses recherches. Il fut l’auteur de nombreux livres, accessibles à tous dans leur méthodologie et les expériences menées avec des élèves candidats, pour expérimenter des choses assez spectaculaires : des voyages de la conscience hors du corps, des perceptions extrasensorielles au contact des objets, etc. Nous pourrions aussi citer Yves Lignon (né en 1943), également parapsychologue, mathématicien (qui avait un laboratoire à l’Université de Toulouse-Le Mirail). Ceci pour dire qu’un certain esprit de rigueur scientifique caractérise ces recherches avec méthodologies et protocoles d’expériences. Si je cite ces deux chercheurs, c’est qu’ils sont français et ont beaucoup œuvré pour faire connaître leurs résultats. Être un parapsychologue n’engage à aucune croyance religieuse, aucune obédiance de spiritualité quelconque.

Pascale Lafargue a justement été enthousiasmée par cette approche décomplexée : les méthodes, les protocoles, les expériences, les résultats. Raymond Réant a fait preuve d’altruisme car il aurait très bien pu ouvrir un cabinet de voyant, vivre sa vie professionnelle et fermer le rideau, sans rien partager de ses capacités. Or, il a voulu enseigner, partager le fruit de ses expériences et découvertes, former, accompagner. Pascale Lafargue revient avec joie sur ces années de formation où l’enthousiasme était partagé avec plusieurs volontaires. Mais Raymond Réant est parti. D’une certaine façon, Pascale Lafargue reprend le flambeau car elle aussi aime partager ses expériences, en accord avec le libre arbitre de chacun. Elle s’est néanmoins fait une spécialité des vies antérieures, ce qui peut se comprendre car lorsqu’on touche un objet, quel qu’il soit, pour en recueillir la mémoire par des impressions extrasensorielles (psychométrie), on débouche nécessairement sur le passé… Le passé, c’est-à-dire les époques de l’Histoire.

Mais « lire le passé », c’est aussi comprendre les pérégrinations de l’âme. L’objet saisi pouvant être, par exemple, la main d’un individu afin de percevoir ses vies antérieures. Si Raymond Réant a ouvert la voie sur nos diverses facultés extrasensorielles, Pascale Lafargue cherche à aller plus loin, approfondir, notamment ce qui relie une âme à ses vies antérieures. Quelle est l’unité de ses existences passées ? Or, c’est un domaine assez inédit, il faut le reconnaître. Car même si l’hindouisme et le bouddhisme ont bien expliqué le processus de la réincarnation – tout en soulignant que l’enjeu consistait à libérer notre âme de nos inclinations matérielles pour rompre ce schéma qui peut durer indéfiniment -, il n’y a pas eu encore d’études poussées sur la cohérence de toutes ces vies accumulées dans le parcours d’une âme. C’est néanmoins une discipline qui commence à naître avec des personnalités comme Pascale Lafargue, mais aussi Dolores Cannon qui a choisi la régression par l’hypnose, pour sa part.

Ceci a de l’intérêt car selon les écoles bouddhistes, nous constatons une certaine obscurité sur la question de l’âme. En effet, il y a ceux qui savent que quelque chose perdure après la mort, transmigre, ou alors s’éveille et se délivre du cycle des réincarnations, mais il y a aussi ceux qui mésinterprètent les enseignements originels du Bouddha et qui pensent que rien n’existe de durable dans l’être individuel, que tout n’est qu’agrégats et que l’être immatériel serait aussi évanescent que son égo et son corps de chair. Au nom de l’impermanence, ils « coulent le bébé avec l’eau du bain » pourrait-on dire, car ils nient le principe d’individualité persistant. Mais les faits leur donnent tort car les corps de lumière existent véritablement et notre identité spirituelle que les hindous nomment Atman est une réalité éternelle (même si ce Soi ou Atman peut endosser plusieurs identités charnelles en même temps).

« Le faux égo nous conduit à confondre le corps avec le moi véritable. L’égo est ce qui nous fait dire ‘Je suis’. Mais lorsque l’âme devient souillée ou conditionnée par la matière, elle s’identifie avec le corps et se croit issue de la nature matérielle. Lorsque l’identification de l’être est appliquée au moi véritable – à l’âme -, il s’agit alors du véritable égo » (A.C. Bhaktivedanta Swami Prabhupada, Revenir : La science de la réincarnation, Éd. Bhaktivedanta, 1983, p. 82).

Il y a donc quelques confusions dans les enseignements et dans la compréhension de certaines écoles car si nous nions notre essence spirituelle véritable, nous devinons les conséquences fâcheuses que cela aura pour notre avenir hors du plan physique. Néanmoins nombreux sont les bouddhistes à bien souligner que leurs doctrines ne sont pas nihilistes (nous soulignons ce point car c’est souvent une cause de rejet de la part des occidentaux).

Les expériences conduites dans les vies antérieures ne sont donc pas inutiles, surtout si elles permettent de mieux comprendre le processus de nos quêtes, de nos attachements de vie en vie, surtout si elles nous permettent de nous délivrer d’anciens traumas qui perdurent dans l’existence présente, et si la chaîne de cause à effets est élucidée. En effet, des situations difficiles, perturbantes, dans cette existence, peuvent faire ressurgir d’anciens traumas de cette vie ou d’une vie passée. Il est donc intéressant de connaître les recherches de Pascale Lafargue, authentique chercheuse passionnée comme cela peut se constater dans cette émission animée par Philippe Ferrer et sa chaîne youtube « On ne vous demande pas d’y croire ».

Pascale Lafargue a publié les ouvrages suivants, aux éditions Fernand Lanore :

Elle est aussi l’auteure de :

Elle organise des séminaires de formation en parapsychologie sur Nantes et Paris pour la saison 2020/2021.

Par l’intermédiaire de son association Epsilon (loi 1901), elle publie un bulletin bi-annuel qui fait le point sur ses conférences notamment et qui présente quelques thématiques en rapport avec ses thèmes de prédilection.

La psychométrie ou la « psychopathotactie »

Raymond Réant a fort bien enseigné dans ses ouvrages comment percevoir des informations en touchant des objets. Cette forme de « voyance dans le passé », il l’a nommée « psychopathotactie » – terme construit d’après des étymologies grecques (qui signifie « esprit/ressentir/toucher ») et qu’il préférait à celui de « psychométrie » créé par le Dr Joseph Rodes Buchanan (dans son livre Manual of psychometry, Frank H. Hodges, 1893). J’ai moi-même mis en pratique ses techniques : ça fonctionne à condition de bien opérer le vide mental au préalable et de ne pas chercher à rationaliser les images perçues (c’est-à-dire de ne pas construire un récit qui dévierait des informations ressenties).

Citons une référence stimulante à lire de Bertrand Méheust (avec, au cours du chapitre 2, « Exemple de psychométrie : La mémoire des objets ») :

Avec un extrait ici et une critique ici. Il s’intéresse, entre autre, à la « métagnomie« , terme « proposé par le Docteur [Eugène] Osty pour désigner l’ensemble des facultés de connaissance paranormale qu’il appelait encore la ‘faculté d’hyperconnaître' ». On le trouve en eBook (au format ePub) et assez difficilement en un autre format.

Autre référence :

La mémoire des choses de Jean Prieur (parce qu’il est aussi question de psychométrie comme l’indique le sous-titre : l’art de la psychométrie) chez Fernand Lanore, Paris, 1994.

Quatrième de couverture :

« Aspect particulier de la clairvoyance, connaissance supra-normale par le toucher, la psychométrie est la faculté qui permet à un être sensitif, en tenant un objet, de remonter jusqu’à son possesseur, de décrire son caractère, son apparence physique, les gens et le décor naturel qui l’entourent. Tout se passe comme si les « choses » s’imprégnaient des vibrations émanant des personnes qui furent en contact avec elles. Certains hommes, nous dit Jean Prieur, ont la possibilité de capter cette « mémoire des objets » et de rechercher ainsi dans le passé. À travers de nombreux témoignages vécus, l’auteur nous fait pénétrer ici dans une dimension insoupçonnée de notre univers. De l’incendie du « Bazar de la Charité » aux personnages énigmatiques de Louis XVII, « la mémoire des choses » est un ouvrage passionnant qui nous invite à considérer différemment les capacités de l’esprit humain en contact avec le monde inanimé« .

Quand l’être réincorpore son égo : palais ou prison ?

En rentrant dans mon corps physique, ce matin (étape du réveil), j’ai assisté à un processus très conscient qu’il me semble important de partager pour la compréhension de la réalité de nos conditionnements.

À chaque fois que j’entre dans mon corps physique le matin lors de l’étape du réveil, je sens que peu à peu, je réceptionne tout autour de moi, dans l’habitacle du corps physique et de ses énergies, petit à petit, progressivement, tout ce qui fait mon identité physique, ce qui s’est passé la veille, l’avant-veille, etc. On dirait que je télécharge à toute vitesse tout ce qui fait « mon égo » pour entrer dedans. L’impression est d’entrer dans un « volume spatial » et en même temps d’entrer dans un conditionnement.

Ce matin, le processus était là, comme d’habitude, mais j’y ai mis tellement de conscience que je me suis dit que c’était à partager pour bien comprendre qu’il y a de l’être – notre être – au-delà de notre égo.

Les hindous dans leur tradition ancestrale démontrent que l’égo n’existe pas véritablement car lorsque nous dormons dans un état sans rêve, nous existons, et pourtant il n’y a plus d’égo, et lorsque nous dormons en rêvant, nous existons dans une autre individualité (ou plusieurs en même temps) et ce n’est toujours pas notre égo du monde de l’état de veille. Nous existons selon divers états de conscience hors de l’égo.

Le matin, avant la phase de réveil, je sens nettement que « ce que je suis » N’EST PAS l’égo que j’incorpore progressivement en « téléchargeant » tous les souvenirs, toutes les habitudes, toutes les particularités qui font que j’ai une identité personnelle propre à l’état de veille : mon égo.

Et cela m’évoque la pensée suivante : nous sommes accueillis dans nos propres constructions mentales. Ainsi, si nous sommes dans l’Amour, la joie, un esprit positif, nous avons un sentiment de bien-être à réincorporer un tel habitacle. Mais si nous sommes des êtres avec de mauvaises habitudes de pensée (des rancœurs, des angoisses, des peurs, des attachements, etc.), nous allons réincorporer au matin, avec un certain malaise, cet habitacle-égo.

« Tout ce que nous sommes est le résultat de ce que nous avons pensé ; tout ce que nous sommes est basé sur nos pensées et formé de nos pensées » (Paroles du Bouddha in Michèle et Salim Michaël, Le Dhammapada, Phénix, 1988, p. 7).

Et pour une tradution directe du pâli (par Jean-Pierre Osier) :

« La pensée préside aux choses ; pour l’essentiel, elles sont pensées, faites de pensées ; parle-t-on ou agit-on avec une pensée malveillante et la douleur suit l’agent telle la roue, le pas des bœufs. La pensée préside aux choses ; pour l’essentiel, elles sont pensées, faites de pensées ; parle-t-on ou agit-on avec une pensée bienveillante, et le plaisir suit l’agent telle l’ombre qui ne se dissipe pas » (Le Bouddha, Dhammapada : Les stances de la Loi, trad. J.-P. Osier, Flammarion, 1997, p. 54).

Ce processus est très rapide : une seconde, peut-être moins, peut-être légèrement plus. Peu importe. Mais souvent, nous n’y prêtons même pas attention. Nous disons « je ne sais plus où j’étais, qui j’étais pendant un instant« . Ou bien, nous ne le remarquons même pas car nous n’y prêtons aucune attention, tant le processus est quotidien, banal, naturel.

Néanmoins, ce processus est porteur d’enseignement car NOUS HABITONS DANS CE QUE NOUS SOMMES, au même titre que nous habitons dans une maison, un appartement, un lieu spécifique.

En somme, nous pouvons réincorporer un palais, un temple ou une prison. Le palais, le temple, la prison : telles sont nos constructions mentales. Tout ce que nous pensons dans la journée, toutes nos actions, toutes nos paroles, tout cela construit cet habitacle.

« Le matin, quand on ouvre les yeux, on ne se dit pas qu’on va encore vivre une journée pleine d’ennuis. D’abord, on entend le bruissement des draps sur le lit. On sent ses cheveux sur l’oreiller, si on a des cheveux. En tout cas, on sent sa tête sur l’oreiller et on commence à regarder autour de soi, à voir les murs de sa chambre. Le plaisir commence dès le réveil. On a une sensation de beauté et de sensualité presque comme si on était dans un palais royal » (Chögyam Trungpa, Sourire à la peur, Les Éd. de l’Homme, Le Jour, 2012, p. 95).

Ainsi, quand les spiritualités orientales enseignent que l’égo est illusion : c’est vrai ; que l’égo est une prison : c’est vrai. C’est vrai au regard de notre être profond qui en est distinct.

Et si nous ne voulons pas y croire, l’illusion sera d’autant plus puissante car nous ne remettrons pas en question nos constructions mentales. Et le sceptique restera sceptique, l’arrogant restera arrogant, et ainsi de suite car le plus souvent, nous réalimentons constamment « le modèle » de la veille, c’est-à-dire NOS SCHÉMAS MENTAUX... Nous sommes comme en train de poursuivre une trajectoire, notre trajectoire… sans nous questionner sur ce que nous sommes en train de faire avec cette trajectoire… Ce serait comme si chacun avait pris un train… sans savoir lequel il a prisNous serions ainsi des VOYAGEURS INCONSCIENTS. Les fameux somnambules, les endormis dont parlait Héraclite, chacun vivant dans son propre monde.

Il est important d’en prendre conscience car NOTRE ESPRIT PEUT CRÉER TOUT CE QU’IL VEUT. J’avais été choqué par la richesse de ce que je voyais à Shambhalla, notamment l’or, et l’on m’a répondu que l’Esprit peut tout créer. Nous pouvons être pauvre dans la matière, mais riche dans l’Esprit. Ainsi, même si nous habitons dans un lieu, un espace très modeste car c’est ainsi avec les contraintes matérielles, en revanche, en ce qui concerne NOS CONSTRUCTIONS MENTALES, NOUS POUVONS TOUT AMÉLIORER.

La situation est simple à comprendre : ce serait comme si nous avions une baguette magique pour réaliser plein de belles choses et que nous ne nous en servions pas. Pourquoi ? En raison de « l’hypnose du quotidien« .

Cette illustration n’est pas Shambhalla mais offre plusieurs ressemblances

Ceci m’a été enseigné à Shambhalla car je m’imaginais à tort qu’un lieu saint devait forcément être simple, pauvre, rudimentaire, sobre, c’est-à-dire se réduire à l’essentiel, au strict minimum. Mais pourquoi l’Esprit qui peut tout créer devrait reproduire une certaine pauvreté de moyens physiques matériels? Attention, cela n’a rien à voir avec le luxe (ce qui serait une illusion et un attachement, une dépendance), mais tout à voir avec ce que l’Esprit peut faire, sait faire, démontre pouvoir faire. Ce serait en quelque sorte LE POUVOIR DE TRANSMUTATION de l’Esprit. Il ne s’agit donc pas de vivre dans le luxe, l’opulence, mais uniquement de comprendre que « la pauvreté spirituelle » comme reflet de « la pauvreté matérielle » est le fruit d’une hypnose du quotidien, d’un programme aberrant. Le pauvre dans le plan physique ignore sa richesse intérieure.

Alors, il en va de même avec nos constructions mentales qui forment notre égo. Si nous cumulons les vices, les défauts, nous créerons une espèce de tanière très nauséabonde pour notre être profond, tel un habit peu flatteur. Si nous accentuons l’Amour désintéressé, la bonté, la générosité, la joie, le détachement, toutes sortes de qualités, nous construirons un palais pour réceptionner notre être profond au matin, chaque jour.

Ceci signifie qu’en réalité, nous sommes libres ! Sur le plan spirituel, nous sommes libres de nos constructions mentales. Nous habitons dans ce que nous sommes.

Par conséquent, il est essentiel de travailler sur nous-mêmes, d’améliorer la situation de notre être intérieur. Mais cela ne dépend de personne… de personne d’autre que de soi-même. Nous devons nous aimer assez pour nous prendre en main.

Ainsi, ce texte est la suite de celui sur le vide mental car nous comprenons bien qu’il ne suffit pas de faire régner le vide mental, quelques secondes ou quelques minutes, pour modifier toutes nos habitudes de pensées dès que nous cessons cet exercice de purification. Le travail est plus « sérieux » que cela car il s’agit de tout passer en revue, jour après jour, de se surveiller soi-même, de s’inspecter au quotidien afin d’améliorer progressivement tout ce qui peut l’être. Le vide mental est un outil précieux telle une pelleteuse, mais ensuite, il faut déblayer encore et encore… Le vide mental n’est pas « la baguette magique », mais notre volonté de progresser quotidiennement avec de bons outils, de défaire nos schémas mentaux limitatifs et pesants, sera très efficace.

Si chaque jour nous accentuons des qualités du cœur, de l’esprit, nous mettons en œuvre des vertus, nous aurons petit à petit un joli palais intérieur dans lequel il sera agréable d’habiter. Nos constructions peuvent être belles, plutôt que laides, lumineuses, plutôt qu’obscures, de la même façon que nous portons soin à notre apparence physique. Nous devrions adopter la même consécration pour notre être social quotidien, de l’intérieur. Plus notre égo sera lumineux avec de moins en moins de limite mentale (les stéréotypes de pensées, les dogmes, les raideurs), plus nous nous rapprocherons de l’état idéal de notre être profond. Le corps (avec son égo identitaire) – temple de l’Esprit – prendra alors tout son sens.

Pourquoi le vide mental ?

Pourquoi est-il nécessaire de méditer en vidant totalement le mental? Qu’est-ce que le mental a fait pour mériter cela ? Le mental est-il notre ennemi ? Ou bien est-il un handicap ? Pourquoi naissons-nous avec un mental s’il ne nous sert à rien ? Voici toutes les questions que nous allons aborder car « faire le vide mental » peut surprendre de prime abord, surtout quand nous savons que nous sommes quasi quotidiennement en sa compagnie, même lorsque nous rêvons, que ce soit la nuit ou en rêve éveillé, et même lorsque nous imaginons. Si le mental est omniprésent, pourquoi le mettre sur « off » de temps en temps ?

  1. Le mental n’est pas notre ennemi

Beaucoup parlent du mental comme s’ils étaient en guerre contre lui… sans même se rendre compte qu’ils sont dans le mental en parlant ainsi, en pensant ainsi. Le mental, en fait, c’est ce qui en nous pense par représentation. Conceptualiser quelque chose, c’est cela le mental (bien que la philosophie occidentale distingue le mental qui analyse, de l’intellect qui synthétise, et qu’il existe aussi une distinction dans l’hindouisme entre manas – le mental – et buddhi : l’intellect discriminant).

Si penser revient à actionner notre mental, il est absurde de vouloir en faire son ennemi intérieur. Car cela reviendrait à vouloir se passer de ses mains ou de ses jambes, ses pieds. Le mental rend autant de service que nos mains, nos pieds. Si nous comprenons qu’il faut courir pour échapper à un danger : le mental nous sauve. Tout comme nos jambes, nos pieds. Le mental est un outil, et un outil parfaitement adapté à la vie dans le plan matériel. Si nous avons faim, notre mental nous dit qu’il faut manger. Si nous sommes en danger, notre mental va raisonner pour analyser la situation et présenter une issue. Sans le mental, notre espérance de vie serait proche de zéro car nous risquerions notre vie physique à chaque seconde. Lorsque l’enfant met ses doigts dans une prise électrique et qu’il reçoit une décharge, c’est son mental qui lui dira de ne plus retenter la douloureuse expérience. Sans le mental, l’enfant commettrait les mêmes erreurs, mettant sa vie en danger constamment. Si nous roulons par inattention sur la voie inverse (par exemple, par un léger endormissement), c’est notre mental qui va rapidement nous remettre sur la bonne voie. Pourquoi ? Parce que le mental visualise le danger : il l’évalue.

Le mental est une espèce de super ordinateur capable de faire de nombreux calculs à la vitesse de l’éclair pour nous aider à vivre notre vie matérielle. Avoir un mental paresseux, c’est assurément commettre de nombreuses erreurs dans sa vie quotidienne : ne pas savoir choisir ses ami(e)s, ne pas vivre en ayant l’hygiène nécessaire pour sa santé, ne pas savoir ce qu’il faut dire ou ne pas dire en présence de certaines personnes, etc. Un mental paresseux, cela est très handicapant au quotidien car nous ferons tout « de travers ». Tous les métiers qui demandent de l’adresse, de la précision, de la rigueur impliquent un mental performant. Si le mental est fantasque, rêveur, jamais là où il faudrait qu’il soit, s’il n’est pas discipliné, alors il pose problème.

« Évitez les mauvais amis, évitez la compagnie des hommes vils. Recherchez les amis véridiques et les hommes d’un caractère élevé » (Parole du Bouddha in Guy Serraf, Dhammapada, Louise Courteau, 1988, p. 78)

D’une certaine façon, le mental est comparable à un sportif car il peut devenir un athlète de haut niveau et devenir très performant. Les scientifiques, par exemple, les philosophes, les intellectuels en général, ont un mental et un intellect de haut niveau. Toutes les opérations logiques sont gérées par cet outil de l’esprit : c’est un ordinateur qui peut s’auto-éduquer et progresser, de la même façon que l’I.A., l’Intelligence Artificielle. Ce qui est sans surprise puisque ce sont des hommes, avec leur mental, qui fabriquent des « reflets » d’eux-mêmes, le mental peut se dupliquer, un calcul peut se dupliquer.

Le mental est donc géré par des automatismes. Ce sont ces automatismes, qui entrent dans le subconscient, qui nous aident dans notre vie quotidienne : l’enfant ne met plus ses doigts dans la prise électrique, nous ne roulons plus sur la voie inverse et nous n’y pensons même plus. Les automatismes sont là pour nous aider à avoir l’esprit libre. Le mental est « en tâche de fond » pour parler comme les informaticiens. Il y a la sous-couche qui effectue son travail pendant que l’esprit continue à élaborer d’autres calculs. Le mental est lui aussi, comme nos corps subtils, constitué par couches. Le mental par apprentissage, le mental par nos propres expériences, le mental par nos désirs, le mental par nos réflexions, le mental par notre représentation du monde, bref, nous sommes saturés de mental.

Résumons : toutes les opérations de l’esprit sont de l’ordre du mental. Si nous n’avions pas de mental, nous serions végétatifs comme les plantes.

Mais alors, si le mental est si précieux pour réussir notre vie physique, pourquoi méditer en faisant le vide ? Pourquoi se passer du mental ?

Le mental qui est constitué par couches ne cesse d’accumuler et d’accumuler des réflexes, des façons de penser. NOUS SOMMES CONDITIONNÉS PAR NOTRE MENTAL. De la même façon que nous sommes conditionnés dans une enveloppe charnelle. Un corps physique est très utile sur Terre. Le mental est très utile pour s’adapter à la vie sur Terre. Mais corps physique et mental sont des CONDITIONNEMENTS, c’est-à-dire qu’ils ont leurs limites propres. Un corps physique dénué d’outillage ne peut pas permettre de voler comme un avion, et avec nos deux bras, nous ne pouvons pas tout soulever, ni tout prendre. Le corps est limité par ce qu’il est. Le mental est aussi une limite dans le sens où il opère systématiquement des discriminations logiques et sémantiques : blanc/noir, vrai/faux, haut/bas, gauche/droite, etc. C’est aussi lui qui distingue les nuances : aimer n’est pas désirer, chanter n’est pas crier, etc. Or la Réalité qui englobe tout dépasse largement les dichotomies avec ses infinies nuances, ainsi que LES REPRÉSENTATIONS DU MONDE.

« Bien que les phénomènes apparaissent très divers, la nature de cette diversité est non duelle, et de toutes choses individuelles, aucune ne peut se ramener à un concept fini » (« Les six vers de Vajra » in Chögyal Namkhai Norbu, Dzogchen et Tantra : La voie de la Lumière du bouddhisme tibétain, Albin Michel, 1995, 2006, p. 15).

Une représentation du monde est toujours basée sur des expériences personnelles, des croyances, des rêves, des attentes, des illusions. Nous avons tous des représentations du monde DIFFÉRENTES. Voilà donc ce qu’est le mental : UN FILTRE.

2. Enlever le filtre du mental

« Toute la vie ne doit pas être consacrée à des rixes d’écoliers et à des discussions académiques » (Swami Vivekananda, Raja Yoga, InFolio, 2007, p. 116)

En spiritualité, nous cherchons à atteindre ce qui dépasse toutes les constructions artificielles, toutes les représentations du monde. En philosophie, chacun aura constaté qu’il existe autant de philosophies que de philosophes. En effet, le mental est capable de constructions infinies. On peut toujours améliorer la construction d’un prédécesseur, ou bien la déconstruire pour en faire autre chose. La tâche est infinie. On atteint alors des vérités relatives. Relatives à quoi ? Eh bien à nos croyances, nos postulats, notre représentation du monde… Bref, c’est un cercle vicieux : ON NE PEUT PAS SORTIR DU MENTAL À L’AIDE DU MENTAL. Ainsi, tous les raisonnements, MÊME CEUX QUI ARGUMENTENT CONTRE LE MENTAL, sont de l’ordre du mental.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a existé un sage du nom de Nâgârjuna (moine bouddhiste du IIe-IIIe s. ap. J-C) qui a développé un système-anti-système philosophique où tout est affirmé comme vrai, ainsi que son contraire. Ou bien tout est affirmé comme faux, ainsi que son contraire. Bref, peu importe, il s’agit tout bêtement de faire en sorte que le mental baisse les armes pour CASSER LE CERCLE VICIEUX DU MENTAL QUI VEUT SORTIR DE LUI-MÊME.

« Nâgârjuna tout à la fois refuse l’ontologisme et le nihilisme. Il se situe au milieu, sans position, ni dans l’Être, ni dans le Non-Être, ni dans l’affirmation, ni dans la négation » (Jean-Marc Vivenza, Nâgârjuna et la doctrine de la vacuité, Albin Michel, 2001, p.98).

Un cercle vicieux, tôt ou tard, il faut le rompre car cela peut être lassant, d’échouer, échouer, échouer encore et encore. Dans le mental, le mental ne peut sortir de lui-même.

Alors, il faut tenter le grand saut. Mais pas dans le mental, donc pas dans des pensées, quelles qu’elles soient. L’absence de pensée permet alors et déjà, UNE LIBÉRATION – une libération du mental. Le bénéfice est immense car c’est comme si on autorisait un athlète surentraîné de souffler un peu. Paradoxalement, on va faire du bien à notre mental : ON VA LE PURIFIER. Nous voyons donc qu’il ne s’agit pas du tout d’être l’ennemi du mental… car tous les textes de sagesse s’adressent à quoi dans l’esprit des lecteurs ? À leur mental ! Eh oui, les textes de sagesse sont adressés au mental. C’est pourquoi le Bouddha originel a dit à ses disciples :

« Par la méditation et la réflexion, luttant et s’efforçant avec constance, ces hommes sages atteignent le Nibbâna [la Réalité essentielle], la plus haute liberté » (Guy Serraf, Dhammapada, Louise Courteau, 1988, p. 70).

« Il est dit juste celui qui distingue entre la cause vraie et la fausse, qui juge les autres sans hâte, ni partialité, mais avec un esprit droit et calme, sage gardien de la Loi [Dharma : loi universelle] » (Idem, p. 107).

Le mental peut donc être un allié précieux. Il peut être amadoué, apprivoisé pour PRENDRE SA JUSTE PLACE. Ce qui ne va pas, c’est de donner au mental le pouvoir illimité sur notre être, notre esprit. Ce serait comme s’enivrer de courir, courir et de ne jamais cesser de courir… Pourquoi courir toujours après toute chose quand elles sont là, devant nous ? Le mental est semblable à des petites pattes musclées capables de faire d’immenses circuits olympiques. Mais tourner en rond, même à toute vitesse, c’est aller nulle part.

« Un âne tournant autour d’une meule fit cent milles en marchant. Lorsqu’on le détacha, il se trouva encore au même endroit. Il y a des hommes qui marchent beaucoup et n’avancent nulle part » (Jacques Ménard, Évangile selon Philippe, Cariscript, Paris, 1988, 1997, p. 71).

En court-circuitant le mental, on sort du cercle-vicieux, on sort des carcans, on sort des systèmes, on ventile un peu toutes ces constructions du passé.

« Rejetant les constructions du passé, rejetant l’imaginaire du futur, rejettant les illusions du présent, tu échappes au monde : l’esprit totalement libéré, tu ne pourras plus retomber dans ce qui naît et ce qui va à décomposition » (Dhammapada, idem, p.121).

La Réalité dont nous n’avons que des représentations mentales peut être expérimentée au-delà de nos sens. Notre corps physique nous conditionne aux données sensibles. Notre mental élabore d’excellentes déductions en se fiant à nos données sensibles. Mais cela reste UN PLAN HORIZONTAL DE PERCEPTIONS. Le mental va nier TOUT CE QU’IL NE PERÇOIT PAS. Pour lui, « pas vu, pas cru ». Si le mental ne le voit pas, c’est qu’il n’existe pas, ou qu’il y a un gros, gros doute. LE MENTAL A TENDANCE À ÊTRE OMNIPRÉSENT en notre esprit. Ce n’est donc pas qu’il soit mauvais en soi, qu’il soit un ennemi, c’est qu’il prend une place trop importante, omniprésente.

Certes, un philosophe dira que tout ceci est normal puisque le mental ne fait qu’analyser : il est donc limité à la partie, aux parties. Tandis que l’intellect, lui, synthétise et débouche sur une vision d’ensemble. Acceptons l’objection. Mais demandons-nous ce que vaut cette vision d’ensemble ? D’où provient la vision d’ensemble de l’intellect ? Eh bien, elle est tributaire des données du mental. On ne synthétisera jamais ce qui n’est pas dans les données de départ. Donc même l’intellect synthétique est limité, conditionné par les limites du mental.

La vision d’ensemble totale, ce n’est ni le mental avec ses discriminations analytiques, ni l’intellect avec la synthèse des données du mental, qui peuvent y parvenir. Bref, il faut totalement sortir des pensées, ce qui se nomme LE LÂCHER-PRISE. Eh oui, il faut avoir confiance de la nécessité d’agir ainsi. Le mental et l’intellect sont précieux, mais sont conditionnés. Parfois, il est régénérateur de sortir un peu de nos petites cellules…

Le vide mental est donc sain, bénéfique puisqu’il va reposer ce super athlète qui reprendra du travail après la méditation. C’est un repos largement mérité ! Sauf que nous méditons dans cet état, non pour le reposer et le reprendre ensuite, mais pour nous ouvrir véritablement au Tout de la Réalité, le Tout sans limite, sans représentation.

3. La pratique du vide mental doit être souvent pratiquée

À partir de là, commence l’apprentissage de la méditation en spiritualité. Car ce n’est qu’un début. N’allons surtout pas croire que parce que nous avons atteint la porte de sortie, nous avons atteint le Paradis ! Chérir la porte est absurde, se cramponner à la porte est ridicule. Pourquoi s’attacher à la porte et ne pas aller au-delà d’elle ? Tous ces gens agglutinés à la porte : n’est-ce pas aussi un conditionnement ? Ne prenons pas l’étape numéro 1 comme l’aboutissement car cela est encore UN PIÈGE DE L’ÉGO. Ce serait comme passer un premier niveau avec succès, cela ne veut pas dire que nous pouvons partir et qu’il n’y a plus rien à apprendre. S’il faut des années aux authentiques maîtres et disciples pour se parfaire, c’est évidemment que le vide mental n’est pas l’unique but recherché car une page vide serait plus efficace que des tonnes de textes sacrés dans les écoles mystiques du monde entier. Une page vide. Rien. Avec rien, nous n’obtenons rien. Une page vide ne suffit manifestement pas à se réaliser. Donc, le fait de court-circuiter le mental EST UN DÉBUT, le début d’une bien belle aventure en spiritualité. Franchir une porte augure d’une immense liberté de ce qui est au-delà d’elle.

« Nous sommes toujours en train de prendre et de réunir des visions illusoires, étant toujours entravées par elles. C’est la raison pour laquelle nous parcourons des vies innombrables dans le Samsara. Comme nous souffrons, nous nous mettons à rechercher le Nirvana, voulant être libéré de ces chaînes. Celui qui nourrit de telles intentions devra, dès le début, écouter et apprendre les enseignements justes. Dans un deuxième temps, il devra pratiquer au moyen de la contemplation ce qu’il a appris. Enfin, la pratique portera son fruit. Vous devez vous y consacrer durant cette vie, ou alors vous serez à coup sûr piégé dans le Samsara. Tel est le but d’une vie qui a un sens. D’après le texte de L’Or Raffiné : ‘Pendant le bardo de la vie normale, vous devez apprendre et pratiquer' » (Shardza Tashi Gyaltsen, Les sphères du Cœur : Enseignement Dzogchen de la tradition Bön, Les Deux Océans, Paris, 1998, p. 94).

Tentons à présent d’expliquer un peu pourquoi il en va ainsi. La Réalité est d’une infinie complexité avec d’incalculables dimensions d’existence. Nous pouvons aussi définir qu’il existe d’innombrables mondes soumis aux formes, mais il en existe d’encore plus innombrables sans aucune forme du tout. Ce que nous connaissons de l’Esprit est balbutiant. Nous sommes comme des nouveaux-nés à la façon de la fin du film 2001, l’Odyssée de l’Espace (de Stanley Kubrick). Notre cerveau, notre évolution ne nous permettent pas de tout comprendre, car cela serait inassimilable. Plus nous évoluons (dans la bonne direction), plus nous devenons humbles car rien n’est semblable à ce qu’il paraît, et cela est vrai aussi pour ce vide… ce vide qui n’est pas vide… mais un passage ! Ce vide qui est un sas… Tous ces gens assis par terre qui trinquent au champagne parce qu’ils sont dans le sas, ne sont encore que dans un tout petit conduit d’une gigantesque Réalité qui nous dépasse tous, infiniment.

Il est vrai qu’il y a de quoi se réjouir d’être dans le sas car ce que nous pouvons faire après semble magique, impossible, peu probable, mais nous sommes encore dans un Tout qu’il nous reste à comprendre en son essence véritable. C’est proprement vertigineux.

En fait, l’expression « vide mental » est elle-même trompeuse car nous pourrions croire que c’est toujours le même vide que nous atteignons, et que chacun atteint le même état spirituel par cette pratique, tout comme 0 = 0. Mais ce n’est pas aussi simple : par exemple, Lilian Silburn présente dans une étude collective sur « Le Vide », « sept vacuités d’après le Çivaïsme du Cachemire » :

« Si l’on veut survoler les diverses vacuités échelonnées au long de la vie spirituelle afin de les embrasser toutes dans une perspective unique, on en trouve dans le Çivaïsme moniste du Cachemire un panorama heureusement déjà tout tracé, le seul à ma connaissance, exception faite des vingt-cinq vacuités des Bouddhistes Mahâyâna (…). Le svacchandatantra qui remonte aux premiers siècles de notre ère, expose sept sortes de vide » (Lilian Silburn in Le Vide : Expérience spirituelle en Occident et en Orient, Deux Océans/Hermès, 1981, p. 213).

Pour information, voici les sept vides (relatés, expliqués, commentés dans le svacchandatantra). Ils sont énumérés ici, juste à titre informatif ou déclaratif. On pourrait croire que ce ne sont que des distinctions verbales, à tort. Il est nécessaire de lire le texte de Lilian Silburn pour accéder aux spécificités de chacun de ces vides distincts dans les états qu’ils procurent ou ce à quoi ils donnent accès :

  1. Le vide inférieur (dans le cœur en quittant le domaine objectif)
  2. Le vide intermédiaire relatif à la connaissance
  3. Le vide supérieur (accès au Je universel)
  4. Le vide de l’immensité cosmique (vyoman)
  5. Le vide de l’égalité (samanâ) avec la pensée unique sans intention
  6. Le vide supramental (unmanâ) ou nirvâna
  7. Le vide indicible : l’ultime anâkya (plénitude, félicité cosmique, le microcosme dans le macrocosme et vice versa)

Quant au bouddhisme du « Grand Véhicule » (ou « grande voie »), dix types de vide sont dénombrés :

« Fils des bouddhas, le bodhisattva établi dans la terre de Présence Manifeste peut entrer dans l’extase du vide : dans l’extase du vide d’essence propre, dans l’extase du vide de la vérité absolue, dans l’extase du vide premier, dans l’extase du grand vide, dans l’extase du vide des combinaisons, dans l’extase du vide d’émergence, dans l’extase du vide qui, selon le Réel, ne discrimine point, l’extase du vide qui ne renonce à rien, et enfin, l’extase du vide qui se détache sans se détacher » (Soûtra des Dix terres, Fayard, 2004, p. 132).

Il y a donc plusieurs résultats qui découlent du vide mental. Il y a le vide mental intermédiaire qui n’est qu’un sas, par exemple, et un autre qui est l’Union avec le Tout, l’accès à l’interdépendance entre tout chose, mais au terme de nombreuses pratiques préparatoires et de méditations de déconditionnement. Bref, le « vide mental » inférieur ou intermédiaire, par exemple, ne sera pas un raccourci pour s’épargner les remises en cause de notre égo, s’épargner les vertus (comme l’Amour, la compassion, l’altruisme, la bonté, la présence dans l’ici et maintenant, etc.), s’épargner les compréhensions des textes de sagesse, s’épargner la vie au quotidien...

Le grand intérêt de la spiritualité, c’est qu’elle s’ouvre aux expériences qu’elle peut multiplier. Le mental, en revanche, multiplie les théories, mais que valent les théories si aucune expérience ne vient les valider ? Par ailleurs, l’expérience qui vient valider la théorie, est-elle limitée à cette théorie ? L’approche mentale est en réalité terriblement présomptueuse et aveugle. Quant aux expériences permises par la spiritualité, elles sont énigmatiques car incomplètes. On voit donc qu’il manque toujours quelque chose… car nous ne sommes que les parties d’un Tout : nous n’avons jamais le dernier mot. Ni avec le mental, infini dans ses spéculations, ni avec nos expériences.

Cela veut dire que nous pouvons encore nous déconditionner de niveau en niveau… Et que différents sas nous attendent !

« Le sentier est unique pour tous, les moyens d’atteindre le but varient avec chaque pélerin » (Le Yoga tibétain et les Doctrines secrètes, Jean Maisonneuve Successeur, Paris, 1987, p. 76).

Ainsi, passer des années à méditer sur le vide, ce n’est pas piétiner dans le rien, comme le mental étranger à ces pratiques pourrait le présumer : s’il n’y rien à vivre, rien à expérimenter, je ne perds rien à ne pas le faire… Mais au contraire, c’est un apprentissage qui peut favoriser de nombreux déconditionnements… Et nous en avons beaucoup ! Cela se voit dès que le mental s’exprime, chez chacun d’entre nous. C’est ainsi.

Conclusion

Pour ne plus dire des choses fausses, relatives ou illusoires, il faudrait se taire. Mais si nous ne disons jamais rien, nous ne servons à rien (à moins de transmettre quelque chose dans ce vide qui n’est pas vide)… Le mental n’est donc pas à bannir si nous avons un corps physique, une langue, un besoin de vivre sur ce plan matériel et de communiquer.

Le vide mental est une façon de transcender nos carcans étriqués, nos points de vue. Mais nous avons un immense travail à opérer sur nous-mêmes pour déconditionner de nombreux aspects de notre être. Nous sommes constitués de couches et chacune doit être auscultée, libérée et rayonnante. Ainsi, la spiritualité nous apprend LE VOYAGE INTÉRIEUR. Voilà l’intérêt du sas qui n’est pas une fin en soi.