Shôbôgenzô de Maître Dôgen : un Rubik’s cube littéraire totalement zen

Photo du plus petit Rubik’s cube du monde (9,9 mm) réalisé par MegaHouse Corp de Tokyo.

« Que de fois figurent en effet au premier plan du Trésor, la métamorphose de l’objet vu sous des angles différents ».

(Maître Dogen, La vraie Loi, Trésor de L’œil, Seuil, 2004, p. 31).

Certaines œuvres sont des legs au patrimoine spirituel de l’humanité et le Shôbôgenzô de Maître Dôgen en fait assurément partie. Si vous ne connaissez pas encore ces textes de sagesse, cette présentation est faite pour vous.

PRÉSENTATION

À qui s’adresse ce « monument de la littérature zen » ? On pourrait penser qu’il s’adresse avant tout à des adeptes du zen. Mais sa forme littéraire en fait une sorte d’objet d’art puisque LE LANGAGE (sino-japonais) y est mis à l’honneur. Et de ce fait, cet ouvrage peut aussi intéresser ceux qui sont passionnés par la langue japonaise, ainsi que ceux qui sont épris de philosophie : par exemple, dans la veine phénoménologique Heidegger-Nishida Kitaro, donc à visée orientale.

« Le Trésor fait partie intégrante de la réflexion des penseurs japonais, surtout pour sa dimension philosophique. Il est aisé de constater une influence réelle du Zen chez les grands représentants de ce que l’on a appelé « l’école de Kyôto », Nishida Kitaro (1870-1945) et Tanabe Hajime (1885-1962), tous deux professeurs de philosophie à l’Université de Kyôto ».

(Maître Dogen, La vraie Loi, Trésor de L’œil, Seuil, 2004, p. 36)

A contrario, ceux qui cherchent une pensée simple, sage, épurée, voire poétique du Zen seront sans doute trop désarçonnés pour y trouver de l’intérêt.

D’une certaine façon, le Shôbôgenzô qui a été écrit au XIIIe siècle est une œuvre qui côtoie notre sensibilité contemporaine. Par exemple, si l’on adopte une perspective philosophique de ce vaste corpus de textes qui frôle la centaine, on est très proche de la critique du langage de Wittgenstein, ainsi que du jeu déconstructif de Derrida (il est l’auteur du néologisme « déconstruction » et d’une philosophie basée sur elle). En fait, le Shôbôgenzô est un jeu… comme il existe le jeu de Go, par exemple, qui derrière sa simplicité, cache des stratégies et une philosophie de vie.

Quel est donc ce jeu ? C’est un jeu intellectuel, un jeu langagier, mais avant tout un jeu dans le but d’atteindre l’Éveil spirituel. Pourquoi l’éveil devrait-il être « sec », sérieux, lourd, pompeux ?

Maître Dôgen a eu un éclair de génie (semblable à celui de Wittgenstein) : se servir du langage pour jouer avec lui, en révéler les limites, et en définitive se gausser de toutes les approches très savantes ou intellectuelles pour en revenir à l’acceptation du tout de la réalité, le « tout » se disant « zen » en japonais

Et donc, le Shôbôgenzô est un paradoxe absolu ! Car c’est une œuvre très cultivée qui recompile « une somme » d’écoles bouddhistes et de soutras, mais dans une visée transversale tel un « chien dans un jeu de quilles ». N’est-il pas paradoxal de faire une œuvre très cultivée pour justement dénoncer l’inanité de nos prétendus dogmes intellectuels ? Néanmoins, cette démarche est typiquement zen : abandonner quasiment tout… pour atteindre le vide… et retrouver tout…

D’une certaine façon, c’est une œuvre d’art séduisante et captivante qui « hypnotise le serpent de la raison » telle une roue qui tourne (sans doute la roue du Dharma : la Loi éternelle dont il est question dans le titre « Shôbôgenzô« ). Et si la raison capitule (capit : perd la tête), la compréhension la plus juste peut naître enfin.

Bref, Maître Dôgen se sert du langage d’un façon assez proche d’une certaine tradition zen et bouddhique, si l’on pense, par exemple à Nagarjuna (le moine indien bouddhiste du II-IIIe siècle), et plus tardivement des koan. Mais au lieu de rechercher purement et simplement l’aporie et la contradiction en une forme brève qui peut en devenir si hermétique, qu’elle risque de rater son but (surtout si l’on confond cette démarche avec du nihilisme), il préfère suggérer et donner les clés : expliquer la raison d’être de ce jeu qui pourrait paraître insensé du point de vue purement intellectuel. Car comme Wittgenstein, Maître Dogen se sert de la logique pour surmonter la logique, la transcender.

« Si l’on dit à la proposition initiale : « A » est « B », on présuppose déjà leur différence ; de même si l’on dit : « A est l’être » ou « A est le non-être », on présuppose déjà l’existence de A, qu’elle soit affirmée ou niée. L’énoncé logique, coupé de la situation d’énonciation, ne peut être que second par rapport au fait langagier. De même, nul ne saurait discourir dans l’absolu sans recourir au langage, alors que le langage lui-même n’est qu’un existant bâti sur le conventionnel [Keryû no hô] ; il n’est ni universel, ni absolu. Comment la formulation logique saurait-elle alors transcender le langage ? »

(Introduction de Yoko Orimo in Maître Dogen, La vraie Loi, Trésor de L’œil, Seuil, 2004, p. 32).

Ainsi, cette œuvre est-elle semblable aux poupées russes matriochkas en jouant avec quantité de connaissances et de niveaux narratifs emboîtés. Elle est donc quasi intraduisible car elle nécessiterait d’être Maître Dôgen lui-même pour en saisir toutes les directions et toutes les subtilités. C’est donc une œuvre volontairement énigmatique et riche pour qu’elle ne s’épuise pas trop rapidement au fil du temps. Mais la forme mérite-t-elle d’être pleinement saisie par l’intellect quand il s’agit justement de lâcher-prise, de renoncer, d’atteindre l’Éveil ?

Si nous comprenons que le Shôbôgenzô est un jeu où tout peut s’articuler par le langage et les métaphores tel un Rubik’s cube, alors on comprend l’état d’esprit de ce vaste corpus, en soulignant que l’Éveil spirituel peut aussi être atteint par des Voies inattendues qui ne sont pas toujours austères. Car il y a une grande générosité dans ce corpus qui relève pleinement d’une culture japonaise, toujours singulière, esthétique, et quelque peu surréaliste. Le Shôbôgenzô est donc une œuvre atypique qui mérite notre intérêt à condition d’être averti de la démarche mise en œuvre.

LA TRADUCTION

Se pose le problème de la traduction d’un texte lui-même difficile à comprendre en chinois et en japonais (car il existe deux versions d’origine de référence), en raison d’une langue dont le vocabulaire a évolué historiquement avec des mots parfois inusités ou rares. Il n’est donc pas plus aisé à pénétrer pour un chinois ou un japonais contemporains. Commençons par le titre « Shôbôgenzô », habituellement traduit par « La Vraie Loi, Trésor de l’œil« . Que signifie ce titre ? La Vraie Loi, c’est le Dharma, la Loi universelle sans âge en toute chose (révélée par le Bouddha). On est donc dans un enseignement traditionnel du bouddhisme zen. Mais « trésor de l’œil » ? En fait l’œil symbolise la conscience éveillée, mais aussi « le cœur des choses ». Ainsi, le titre signifie quelque chose comme « ce que chérit la conscience éveillée : la Loi Universelle. « Trésor de l’œil » est totalement à l’image métaphorique de ce corpus : il y a un risque de ne pas saisir les allusions…

Nouveau paradoxe : il faut être éveillé ou initié, avant d’aborder ce texte sybillin dont le but est l’éveil… Ou alors, bénéficier d’une bonne culture déjà poussée dans le zen ou le bouddhisme pour y percevoir des repères familiers.

D’une certaine façon, le jeu langagier de Maître Dôgen pourrait faire penser à Finnegans Wake de James Joyce. Non pas que ce soit « illisible » et « purement musical », mais plutôt par une langue « travaillée de l’intérieur » avec un langage inédit pour l’époque.

C’est donc « une folie » (au sens italien du terme folia), une « danse des mots », ou plutôt des idéogrammes kanji. Une folie jubilatoire pour un traducteur… Ou un casse-tête, un Rubik’s cube : tout ceci en même temps.

La version intégrale en 4 volumes par les éditions Daisen et dirigée du japonais par Gudô Nishijima. Trad. fr. Erick Albouy.

Dans cette gageure, il faut soit être maître zen ou disciples pour se frotter à cette langue qui est du même coup un voyage philologique entre Chine et Japon (c’est le cas de la traduction proposée par la maison d’éditions DAISEN et Gudô Nishijima, ainsi que Érick Albouy pour la langue française), soit être japonais et particulièrement érudit et initié à la langue et au Zen, voire aussi à la philosophie (c’est le cas de la traductrice japonaise Yoko ORIMO pour la maison d’éditions SULLY). Laissons de côté les traductions à partir de l’anglais en français, évidemment plus faciles, mais qui perdent une meilleure adéquation avec la langue vernaculaire. Voici pour les œuvres complètes des 92 ou 95 textes.

6 couvertures sur 8 dans une gamme « arc-en-ciel » pour les œuvres complètes en 8 volumes aux éditions Sully. (2005-2016)

Ceci dit, coup de chapeau pour le travail « fou » de Yoko ORIMO qui, pendant 30 ans, a voulu traduire patiemment cette intégralité dans une abondance de notes absolument indispensable et précieuse, directement du japonais au français. C’est fulgurant, c’est éclairant, c’est intelligent, même si parfois le texte d’origine conserve son charme, son mystère, son opacité. Mais cette traduction en français fera date, à n’en pas douter, tant elle est riche et « ouverte ». Car Yoko ORIMO ne cherche pas à imposer un sens unique à ce texte, ce qui serait contraire à l’idée même du projet d’origine, mais à nous guider dans un réseau sémantique tel un fil d’Ariane dans le labyrinthe des mots, des idéogrammes. Et ce travail est proprement éblouissant ! Une œuvre d’art !

Ceux qui veulent le sens exact, la traduction parfaite sont triplement dans l’erreur : d’abord les idéogrammes kanji laissent de grandes souplesses de traduction, ensuite la polysémie est voulue par Maître Dogen, enfin le jeu recherché est l’Éveil par un dispositif, une mise en scène langagière. On pourrait même trouver un quatrième niveau à prendre en compte : Maître Dogen lui-même joue en déformant le sens des mots ou de certaines métaphores. Non, c’est un travail d’art, une espèce d’orfèvrerie du langage, mais pas un traité de logique, de philosophie ou de science. L’exactitude doit laisser place à « une essence de pensée » à saisir : un jeu de l’esprit pour atteindre l’Éveil.

Traduire le Shôbogenzô, c’est finalement rendre hommage à Maître Dôgen lui-même, sa personnalité et son immense originalité !

POUR JETER UN ŒIL AU TRÉSOR

Pour y rentrer en douceur, je recommande un petit poche excellent : Maître Dogen, La vraie Loi, Trésor de L’œil : textes choisis du Shôbôgenzô, Seuil, 2004.

Un poche qui sélectionne 7 textes traduits par Yoko ORIMO

Pourquoi excellent ? Parce que ce sont exactement les mêmes textes que dans les œuvres complètes des éditions Sully, même s’il n’y en a que 7, judicieusement sélectionnés, dans ce petit recueil. Parce que les petites notes en bas de page révèlent déjà l’immense travail d’érudition de Yoko ORIMO. Parce que ce poche est économique et que ce sera un « test de passage » avant de se lancer dans les œuvres complètes en 8 volumes ou bien en un méga volume unique de 1815 pages. Parce que ce poche offre aussi une vision d’ensemble du corpus, une biographie et qu’il est en définitive une introduction très synthétique de ce chef d’œuvre de Maître Dôgen. Ce poche est un excellent investissement car Yoko ORIMO sait poser d’emblée les enjeux, révélant de nombreuses compétences en linguistique sino-japonaise, mais aussi dans le Zen, et dans la philosophie.

Les œuvres complètes en un volume aux éditions Sully en bilingue japonais-français (qui existent aussi en 8 volumes chez le même éditeur).

Notes : les 8 volumes (2005-2016) sont enrichis d’autres textes/essais qui sont étrangers au Shôbôgenzô et sont absents du volume unique.

REGARD SUR L’ŒIL DU TRÉSOR

Ceci dit, Maître Dogen a jeté un filet avec son Shôbôgenzô et beaucoup s’y laissent prendre. Par exemple, n’est-il pas ironique que certains lecteurs reprochent à la traductrice de ne pas avoir proposé une traduction fluide, poétique, dans un français naturel comme ceux qui traduisent à partir de l’anglais ? Mais est-on là dans une démarche poétique ? Recherche-t-on à défendre la beauté de la langue ? C’est absolument aux antipodes du but recherché par Maître Dôgen, tout comme le Socrate de Platon se moque totalement du raffinement des sophistes. Se prendre dans les mailles du filet est un risque car la langue, tout comme la logique peuvent séduire… Pour reprendre l’exemple de Socrate, lui aussi utilise le langage, mais non à des fins de persuasion ou de pure rhétorique… Pour lui, le langage n’est qu’un moyen, pas une fin, pour accéder à des vérités. C’est la raison pour laquelle il n’était d’ailleurs pas vêtu d’habits luxueux : au paraître, il préférait l’être. À trop jouer avec le langage, il y a donc le risque d’en demeurer prisonnier. L’étude des œuvres complètes a donc aussi pour intérêt de ne pas s’illusionner sur le subterfuge et le sortilège des mots.

Soyons clair : il existe des ouvrages plus radicaux, plus simples, plus efficaces pour accéder au Zen. Le Shôbôgenzô est une œuvre d’érudition. Mais de la même façon qu’on peut admirer une estampe japonaise aux subtiles nuances, ou un thé aux riches saveurs, on peut parvenir à se distancier des apparences, à les reconnaître comme telles.

On pourrait en oublier le but recherché : l’abandon de tout et même du langage puisque le Vide recherché inclut la totalité. Mais fallait-il ne rien dire ? ne rien écrire ? ne rien laisser, ne rien transmettre ? N’est-ce pas encore plus absurde pour favoriser l’Éveil ?

En tous cas, comme le souligne Yoko ORIMO, il n’y a aucune nécessité à étudier le Shôbôgenzô pour obtenir l’Éveil. Du point de vue du Zen, c’est absolument inutile. Il suffit d’adopter le silence total intérieur dans une posture correcte (zazen). De la même façon, rien n’est vraiment utile : aucun voyage, aucun déplacement aux antipodes quand tout est là. De nombreux sages hindous l’ont répété au cours du temps.

Il y a donc une folie – et l’époque actuelle l’expose brillamment – à vouloir chercher partout et tout le temps, ce qui est déjà là de toute éternité. Mais si nous comprenons fermement, sans aucune hésitation, que plus rien n’est utile, si nous le comprenons par le Shôbôgenzô, par exemple, au niveau du langage et des concepts, alors, c’est que nous sommes véritablement éveillés ! Car le Zen est une invitation au silence, au regard intérieur : l’œil qui perçoit tout.

Mais… si nous sommes déjà dans cet Éveil… pourquoi aurions-nous à fuir quoi que ce soit ? Fuir le langage ? Pourquoi ? Si l’on ne se laisse plus prendre par les dichotomies, les oppositions, le jeu des contraires, il n’y a plus le danger de la Mâyâ. Ainsi l’inutile devient totale indifférence et il n’est pas rejeté comme tel. Et l’inutile, pour certains, peut être utile… Tout devient relatif, tout comme le langage. Il n’y a donc aucune raison de refuser une réalité lorsque celle-ci participe d’une Réalité plus grande et même si tout ceci révèle un vaste écran de fumée, l’Éveil est aussi un voyage, un cheminement, pas seulement un but.

Le Shôbôgenzô est donc une œuvre d’art utile/inutile mais composée avec une grande intelligence, ludique, par Maître Dogen.

Ceux qui aiment le Japon, sa langue, sa culture, sa spiritualité peuvent aussi s’y retrouver au titre de ce « voyage » proposé. Qui sait : peut-être pourraient-ils trouver l’Éveil ?

Car s’il existe un « trésor » par l’illumination de l’œil intérieur, ne serait-ce pas dommage de passer à côté ?

AUTRES TRADUCTIONS

Personnellement, le travail de Yoko ORIMO, je l’ai trouvé remarquable. Pour la langue et la culture française : un grand merci. Elle méritait sans nul doute une distinction pour ce travail colossal au service du Zen, mais de la langue et la culture franco-japonaise également (elle a obtenu la Médaille Delalande-Guerineau de l’Académie des Belles-Lettres, « pour le meilleur ouvrage sur l’Orient paru ces deux dernières années« ).

Si nous ne parlons plus des œuvres complètes, mais de textes choisis, sachant qu’il y en a toujours qui sortent du lot et que l’on considère comme « majeurs », il y a des traductions diverses du japonais au français qui méritent d’être connues car on peut dire que le japonais, par sa langue et notamment ses kanji, favorise les approches multiples. Ce n’est pas qu’une traduction sera forcément meilleure qu’une autre, mais elle exprimera une autre sensibilité, voire un autre éclairage. Si cela est justifié selon une logique sous-jacente des idées, en fait, plusieurs traductions peuvent coexister sereinement. Et là, pour le coup, elles sont nombreuses. Mais je n’ai pas mené d’enquêtes comparatives pour faire un choix dans toutes ces traductions, je laisse donc chacun à ses recherches sur wikipédia et selon ses sensibilités propres.

Liens utiles

livresbouddhistes.com

Quelques livres de Yoko Orimo :

Comme la lune au milieu de l’eau : art et spiritualité du Japon, Sully, 2018

Et Dôgen et la spiritualité de la résonance : Variations sur le Shôbôgenzô, Sully, mars 2021 (à paraître prochainement).