Zoom sur Shunmyo Masuno

Lorsqu’on parle des jardins zen et des jardins japonais, on évoque une esthétique particulière, mais surtout un savoir-faire, tant traditionnel qu’ouvert à la modernité. Or, un orfèvre en la matière est le moine bouddhiste Shunmyo Masuno, responsable Soto Zen du temple Kenkoh-ji (Yokohama), professeur à la Tama Art University (Tokyo) diplômé de l’Université de l’Agriculture de l’Université de Tamagawa, et également concepteur de tels jardins dans le monde entier.

Tuttle Publishing, 2012.

Ses livres en la matière sont exceptionnels, notamment son ZEN Gardens – The complete works qui, comme le titre l’indique, se veut une rétrospective intégrale.

Son prochain livre à paraître au mois d’Août 2020 sera d’un grand intérêt puisqu’il est constitué sous une forme synthétique, ce qui peut intéresser ceux qui veulent créer un jardin japonais dans un esprit de fidélité à l’essence de cet art, et non vaguement sur quelques critères apparentés. En effet, lorsque des critères authentiques sont respectés, il se dégage une harmonie de l’ensemble et une émotion forte. Mais il demeure que cela reste un art et que chaque artiste concepteur propose sa propre vision dans la correspondance tradition/modernité, tout art devant évoluer pour ne pas se figer et s’étioler.

Ce livre à paraître le 18 Août 2020 s’intitule Zen Garden Design: Mindful Spaces, toujours chez le même éditeur Tuttle Publishing. Voici un extrait de la quatrième de couverture :

« It features 16 unique gardens and contemplative landscapes completed in six countries over as many years-all thoughtfully described and documented in full-color photos and drawings. Readers will also find insights on Masuno’s philosophy of garden design and a conversation between the designer and famed architect Terunobu Fujimori. Zen Garden Design provides an in-depth examination of Masuno’s gardens and landscapes-not just as beautiful spaces, but as places for meditation and contemplation« .

Dans ce livre à paraître, seront présentés 16 jardins exceptionnels à travers 6 pays, ainsi qu’un dialogue instructif avec l’architecte et historien de l’architecture Terunobu Fujimori, extrêmement audacieux dans son art et dont voici une conférence traduite en français (une vidéo postée par Ensa Strasbourg) :

Shunmyo Masuno étant bouddhiste, il enseigne aussi la voie de la simplicité zen dont deux ouvrages sont disponibles en français :

Ces thématiques ont tout de même un lien avec l’esprit des jardins zen car c’est grâce au caractère dépouillé qu’est mieux mise en valeur une chose simple, naturelle. De plus, ces jardins ont une vocation contemplative (l’esthétique au sens étymologique grec aisthesis est en lien avec la « sensibilité », la « sensation »), afin de pouvoir accéder, par la méditation, à l’essence, au substrat derrière l’impermanence des choses. Le caractère dépouillé est donc savamment recherché, entretenu.

Ici, un lien pour voir quelques-uns de ses travaux (relayés par le site kenkohji.jp du temple dont il a la charge).

Voici quelques exemples d’une certaine audace de Shunmyo Masuno dans le mariage tradition/modernité :

Crédit photo : Tuttle Publishing. Source : Zen Gardens, the Complete Works.

Ci-dessus la juxtaposition du naturel (roche à l’état pur)/artificiel (le mur) avec deux types de roches en verticalité. Et rappel des couleurs entre le métal du fond et la pierre grise devant. Le vert produit une belle harmonie avec le marron/brun et le gris.

Crédit photo : Tuttle Publishing. Source : Zen Gardens, the Complete Works.

Ci-dessus, les Nassim Park Residences à Singapour. Un beau mélange des textures de roche (lissé/brossé au premier) et une audace : un rocher flottant au milieu du petit bassin qui contraste par sa blancheur. Réalisé en 2008.

Crédit photo : Tuttle Publishing. Source : Zen Gardens, the Complete Works.

Encore une grande audace pour ce banc en bois de ceriser et en granit juxtaposé. Le bois et la pierre sont des bases traditionnelles dans le jardin zen. On appréciera aussi l’aspect laqué du bois et ses reflets. Et bien sûr, la perspective qui n’est jamais absente des jardins traditionnels. Tout un jeu entre les roches (carrelage, banc en double granit, roches du fond). Il s’agit d’une place au cœur d’une résidence. Source : Zen Gardens, p. 194.

Crédit photo : Tuttle Publishing. Source : Zen Gardens, the Complete Works.

Ci-dessus, une vue plongeante du Museum of Civilization d’Ottawa (Canada) en 1995. Les courbes des graviers et du chemin de pierres répondent aux courbes architecturales du Museum. Encore un beau mariage entre tradition et modernité avec ces petit îlots vert dans la terre.

Crédit photo : Tuttle Publishing. Source : Zen Gardens, the Complete Works.

Encore une démonstration de son audace, entre modernité et tradition, le jeu des matières et le rappel des couleurs est époustouflant ! Il s’agit du Canadian Embassy à Tokyo (1991).

Crédit photo : Tuttle Publishing. Source : Zen Gardens, the Complete Works.

Magnifique transition entre l’espace intérieur et extérieur (p. 101). Il s’agit d’un Museum.

Crédit photo : Tuttle Publishing. Source : Zen Gardens, the Complete Works.

Dialectique entre la matière granulée du gravier et lisse des dalles, en respectant une même direction, le tout uni dans une même couleur.

Crédit photo : Tuttle Publishing. Source : Zen Gardens, the Complete Works.

Incrustation du naturel dans de l’artificiel et de la pierre dans un dallage, ce qu’il pratique assez souvent, aussi bien horizontalement, que verticalement. La pierre met en valeur la pierre dans le rapport lisse/rugueux (texture) et jeu des teintes.

Il fait aussi des choses purement traditionnelles, mais nous avons voulu ici montrer quelques créations assez originales afin de démontrer que l’art zen des jardins n’existe pas uniquement tourné vers le passé. Il a aussi un bel avenir avec des mariages étonnants dans les matières, les textures, les couleurs et les lignes, les surfaces.

Shunmyo Masuno n’est pas qu’un moine bouddhiste épris de zen, c’est aussi un esthète très sensible, ancré dans l’art contemporain des jardins japonais. Il sait innover sans dénaturer au sens double du terme : sans quitter la nature, et sans rompre avec l’esprit traditionnel pour autant. Le jardin zen est un art de la sensibilité qui nous rend attentif aux petits détails et à la simplicité des matières du vivant.

C’est cependant un art qui cultive un paradoxe car le lien à la nature est consubstantiel et pourtant cette esthétique ne se trouve pas partout, elle est « construite », singulière, atypique. C’est un art qui a ses règles. Sans doute qu’un méditant zen sent en lui-même ce nécessaire rayonnement de chaque « pièce naturelle » qui ne doit pas être étouffée par une autre, mais entrer en harmonie, en correspondance. Il fait partie de ces artistes qui font le lien entre architecture et nature, passé et enjeux présents orientés vers le futur. C’est ainsi que l’essence du zen démontre qu’elle appartient à tout âge dans sa simplicité, son harmonie, son regard porté sur les choses, même si elles demeurent impermanentes.

Le 26 juin 2018, de 17h30 à 19h, il a tenu une conférence intitulée « The Art and Philosophy of Zen Garden Design » à la Brown University (Rhode Island, USA). Pour les anglophones, en voici l’archive audiovisuelle :